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Full text of "Histoire d'une forteresse; texte et dessins"

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in 2010 with funding from 

Lyrasis IVIembers and Sloan Foundation 



http://www.archive.org/details/histoiredunefortOOviol 



i 



HISTOIRE 



D'UNE FORTERESSE 



PARIS. TYPOGRAPHIE [.AHURE 

Piue de Fleurus , 9 




CAUTK DU TERRITOIRE D OU ET 



HISTOIRE 



<? 






TEXTE ET DESSINS 



!£ 



'<?• 



VIOLLET-LE-DUC 



AVEC 8 GRAVURES EN COULEURS 




PARIS 

BIBLIOTHÈQUE 
D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION 

J. HETZEL ET C'% l8, RUE JACOB 

Tous droits de traduction et de reproduction réservés 



IàGt 
.VS 



HISTOIRE 



DUNE 



FORTERESSE 



u Je scais bien qu'il faut perdre, qu'il faut gai- 
gner, et n'y a rien d'imprenable; mais desirez cent 
mil fois plustost la mort si tous moyens ne vous 
deffaillent, que dire ce méchant et vilain mot : 
" Je la rends. " Comment . de Montluc. 



PREMIER REFUGE 



Les vieillards disent, à qui les interroge, que depuis un 
grand nombre d'hivers, les hommes sont établis sur le ter- 
ritoire d'Ohet, situé dans une vallée assez large à travers 
laquelle serpente une rivière. 

Tantôt ouverte, tantôt resserrée, cette vallée mêle ses 
eaux, vers le sud, au cours du grand fleuve. 

Des deux côtés, les bords présentent une série de collines 
peu ébvées, descendant en pentes douces vers 1^ rivière 
lorsque la vallée est large, quelque peu abruptes lorsqu'elle 
se rétrécit. Là, des roches grisâtres percent les flancs des 

1 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



coteaux, jonchés de leurs débris. En remontant les bords 
de la rivière, du point où elle se réunit au grand fleuve, à 
trois heures de marche, on trouve, à droite , un autre 
cours d'eau qui se ramifie en plusieurs petits bras dans 
une vallée plus élevée. En été, quelques-uns de ces bras 
se dessèchent, d'autres forment des étangs dont les bords 
se tapissent de joncs et de nénuphars. Les hommes de la 
vallée redoutent ce vallon qu'ils croient peuplé de mau- 
vais esprits. Il est dangereux de sV aventurer, à cause 
des nombreuses fondrières recouvertes de feuilles et de 
branchages pourris dans lesquelles Timprudent disparaît. 
La forêt est si touffue dans ce vallon, les herbes et buis- 
sons si bien mêlés aux troncs et branches des arbres 
morts, que les rayons du soleil y pénètrent difficilement 
et n'éclairent que des flaques d'eau toutes couvertes d'un 
manteau vert. Une sorte de promontoire divise sur ce 
point les deux cours d'eau (fig. i); la rivière descendant 
du Nord-Ouest et le ruisseau du Nord-Nord-Est. Cette 
partie haute de la contrée est couverte de bois épais, et les 
hommes de la vallée ne s'y rendent guère que pour chasser 
l'urus, le sanglier, le loup et le daim. Au delà, le pa3's 
semble désert et les étrangers, qui parfois visitent les hom- 
mes de la vallée pour échanger contre des peaux de bêtes, 
de l'ambre, du cuivre, de l'or, du sel et quelques étoiles 
grossières de laine ou de chanvre, n'arrivent jamais que 
de la partie où coule le fleuve. Les hommes habitent par 
familles les espaces libres au milieu des bois, sur les bords 
de la rivière, dans des huttes coniques, faites de pieux fi- 
chés en terre, réunis au sommet et couverts de branchages, 
de terre et de roseaux. L'homme habite une de ces huttes 
avec sa femme et ses enfants -, quand les garçons devien- 
nent forts, ils élèvent une nouvelle cabane et prennent une 
compagne. 

Tous se nourrissent des produits de la chasse, de la 



HISTOIRE I) UNE FORTERESSE. 



pcchc, de racines sauvages qu'ils font sécher et broient 
entre des pierres-, mais ne cultivent pas la terre et n'ont 
pas de troupeaux. Jamais ils n'ont eu à combattre, disent 
encore les vieillards, des hommes comme eux, et s'il sur- 
vient entre les familles des discussions, on assemble les 
plus âgés d'entre les chefs des autres familles pour juger 
les diflerends.Ceux qui ne veulent pas se soumettre au ju- 
gement sont exclus de la vallée, eux et leurs lamilles \ ils 
descendent les rives du grand^fleuve et vont s'établir ail- 
leurs-, on n'en entend plus parler. 

Quand on demande encore à ces vieillards si, avant eux, 
il y avait d'autres hommes déjà établis dans la vallée, ils 
disent : Qu'en effet, il y avait des hommes -, mais pjtits, des 
nains qui mangeaient de la terre et n'avaient ni arcs ni 
flèches pour tuer les bêtes sauvages, ni hameçons pour 
prendre les poissons, ni barques pour passer la rivière. 
Qu'à l'approche des habitants actuels, ces nains ont dis- 
paru et se sont réfugiés sous terre, d'où ils sortent parfois 
la nuit pour faire le mal, pour couper les attaches des bar- 
ques ou les couler, pour faire mourir les enfants à la ma- 
melle, casser les arcs ou prévenir les bêtes de la forêt d'une 
chasse projetée, afin de les éloigner. 

Depuis quelque temps, les étrangers qui \iennent par 
le fleuve dans la vallée, disent que d'autres hommes grands, 
aux cheveux blonds, forts, montés sur des che\'aux, ont 
déjà occupé des contrées voisines et en ont chassé les ha- 
bitants, tuant ceux qui ne fuyaient pas à leur approche :; 
qu'ils parlent un langage inconnu et n'entreprennent rien 
qu'après s'être concertés en grand nombre et avoir con- 
sulté les plus vieux parmi eux et des femmes , qu'ils n'é- 
pargnent que les enfants et les emploient à toutes sortes 
de travaux. Or, cette nouvelle a jeté une grande inquiétude 
dans la vallée -, les chefs des familles se réunissent et déci- 
dent qu'ils veilleront au débouché de la rivière à tour 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



de rôle. Que des jeunes gens postés de distance en distance 
se préviendront, par de grands cris, de rarri\'ée des hom- 
mes blonds, de telle sorte que tous les habitants de la \'al- 
lée soient a\'ertis en peu de temps, et puissent se réfugier 
avec leurs familles dans les bois situés sur le promontoire 
qui divise la ri\'ière et le ruisseau en amont. Que chacun 
devra se munir de provisions comme pour une chasse de 
plusieurs jours, et qu'on avisera alors sur ce qu'on devra 
faire. 

Cependant, les plus âgés d'entre les hommes tiennent 
conseil. Ils décident qu'aux premiers cris d'alarme et sui- 
vant que les envahisseurs déboucheront dans la vallée sur 
une des rives, les habitants de cette rive se transporte- 
ront dans les bateaux sur le bord opposé pour se réunir 
à ceux qui occupent ce rivage et que tous ensemble se hâ- 
teront de tirer leurs embarcations jusqu'au point où la val- 
lée se divise, afin d'amarrer les bateaux au bas du pro- 
montoire sur la rive gauche du cours d'eau en amont de 
l'embouchure du ruisseau-, que les femmes, les enfants et 
les vieillards se réfugieront sur ce promontoire et que les 
hommes valides, ainsi séparés des hommes bionds par la 
rivière et le ruisseau, pourront délibérer s'ils doivent se 
servir de leurs arcs ou fuir dans la foret haute. Quelques 
jours après, au moment où le soleil commençait à descen- 
dre, la vallée retentit du cri d'alarme, cent fois répété, 
annonçant que les hommes blonds arrivent et débouchent 
le long de la rivière du côté du couchant. 

Aussitôt une longue rumeur remplit la campagne, si- 
lencieuse peu d'instants auparavant, les habitants de la 
rive droite s'empressent pour la plupart de passer avec 
leurs, embarcations sur la rive gauche -, mais quelques-uns, 
soit par négligence, soit parce qu'ils s'étaient éloignés de 
leurs habitations ne peuvent suivre l'avis des anciens. 

Cependant les hommes blonds ne s'avancent qu'avec 



HISTOIRF- I) r\l': rORTIlRESSE. 



prudence. On \oit d'abord un certain nombre d'entre eux 
à cheval, qui tournent les bois, se groupent dans les clai- 
rières, semblent se concertjr avant de pousser plus loin, 
entourent les huttes sans pénétrer à l'intérieur. On en voit 
plusieurs qui ont pris des habitants attardés de la vallée, 
les ont attachés a\'ec des liens et les poussent devant eux 
en les interrogeant, mais ceux-ci ne comprennent pas ce 
qu'on leur demande. 

Bientôt, vers le fleuve, sur tous les points où Tœil peut 
pénétrer, la vallée semble être semée d'hommes à pied et 
à cheval, de chariots-, de temps à autre des clameurs s'é- 
lèvent. Le soleil s'abaisse sur l'horizon, les clameurs ne 
cessent de se faire entendre, puis des colonnes de fumée 
s'élèvent de tous les points; la nuit venue, la vallée étin- 
celle de feux et peu à peu le silence se fait. 

Réunis au pied du promontoire, le long des deux cours 
d'eau, les hommes du territoire d'Ohet ont caché leurs 
barques au milieu des roseaux*, ils ont fait monter les fem- 
mes, les enfants et les vieillards sur le plateau ; ils n'osent 
allumer des feux, de peur d'éveiller l'attention des enva- 
hisseurs. La nuit se passe à déhbérer sans rien résoudre ; 
quelques jeunes chasseurs hardis proposent de profiter du 
sommeil des hommes blonds pour passer la rivière et se 
jeter sur eux comme sur des bêtes sauvages, de les tuer 
tous avec les haches de pierre; mais les chefs de familles 
pensent que pour exécuter un pareil dessein, ils sont trop 
peu nombreux ; que ces hommes blonds sont peut-être 
suivis par d'autres, qu'ils montent des chevaux et peuvent 
fuir aisément; qu'ils semblent grands et forts et que d'ail- 
leurs, il ne paraît pas qu'ils aient tué les habitants tombés 
entre leurs mains ainsi que les étrangers le leur avaient 
raconté, 

A l'aube , la vallée retentit de bruits étranges, tels que 
jamais les habitants du territoire d'Ohet n'en ont entendu. 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



Ce ne sont ni des cris d'hommes, ni des chants de femmes, 
ni des beuglements d\irus. Ces bruits répandent la ter- 
reur parmi les fugitifs. Tous abandonnent les barques et 
montent sur le promontoire, dans les bois:, de là, à travers 
les arbres, on peut voir ce qui se passe dans la vallée. Ils 
aperçoivent bientôt une troupe nombreuse qui se montre 
en face d'eux, à quelque distance de la rivière. Des ba- 
teaux oubliés remontent le cours d'eau, dirigés par des 
hommes blonds. Ceux-ci pénètrent à travers les roseaux, 
détachent les barques et les amènent, avec de grands cris, 
sur la rive opposée au promontoire. D'autres clameurs ré- 
pondent à ces cris et la troupe se précipite sur le rivage. 
Mais il semble alors que les chefs interviennent- ils par- 
lent longuement et semblent menacer les impatients qui 
veulent s'embarquer, en montrant souvent de la main le 
sommet du plateau, La troupe s'éloigne de nouveau du 
rivage et une douzaine d'hommes seulement montent dans 
deux barques qui se dirigent sur la rive opposée, au pied du 
promontoire. Avec eux, sont deux des habitants du terri- 
toire d'Ohet, attachés par le col avec des lanières de cuir. 
Ils descendent à terre tous ensemble, placent les deux 
prisonniers devant eux et gravissent le plateau. Les douze 
hommes blonds sont armés de bâtons terminés par une 
longue pointe de métal brillant, quelques-uns d'entre eux 
tiennent un arc à la main, la flèche toute prête. Ils sont vê- 
tus de courtes tuniques d'étoffes chamarrées, les bras nus, 
et les jambes entourées jusqu'aux genoux de lanières de 
cuir, auxquelles sont attachées des sandales couvertes. Au- 
tour de leurs reins est une ceinture de peau à laquelle est 
suspendu un sac, également de peau ayant conservé le poil 
de la bête, un couteau long, un autre très-court et une 
hachette dont le taillant est de cuivre; leurs poignets et 
leurs cous sont ornés de grosses perles de verre enfilées ou 
de cercles de métal. Plusieurs ont les cheveux attachés au 



HISTOIRi;: DINE FORTERESSE. 7 

sommet de la tète à Taide de grosses épingles d'os ou de 
cuivre; d'autres ont divisé leur chevelure en longues tres- 
ses. Ils ont le menton épilé avec soin et des moustaches 
qui tombent sur leur poitrine. Des cercles rouges et bleus 
sont peints sur leurs fronts, et leurs joues et leurs bras sont 
couverts de figures d'animaux et de signes singuliers. Leur 
aspect est eirra3-ant, car ils sont grands-, leurs yeux clairs 
entourés de lignes noires, brillent comme des pierres pré- 
cieuses sous des sourcils touffus colorés d'un rouge éclatant. 

Arrivés à cinquante pas de la crête du promontoire, sur 
un point quelque peu découvert, ils s'arrêtent, et l'un des 
prisonniers parle ainsi : « Les hommes blonds nous ont 
pris plusieurs, ils ne nous ont pas fait de mal, ils n'ont pas 
brijlé nos huttes, ils n'ont pas égorgé les femmes et les en- 
fants qu'ils ont rencontrés. Ils veulent vivre en paix avec 
nous, toujours, sur la même terre. Ils ne nous empêche- 
ront ni de chasser, ni de pêcher, ni de rester près de nos 
femmes et de nos enfants. Ils disent que le pays est bon et 
qu'il peut nourrir beaucoup plus d'habitants qu'il n'y en a 
aujourd'hui. Ils apportent en abondance des choses utiles 
aux hommes. Us enseignent aux enfants à monter à cheval, 
à se servir des armes contre les hommes méchants. Ils di- 
sent enfin que nous n'avons rien à craindre et que vous 
ayez à revenir dans vos habitations. 

« J'ai su ces choses par un des leurs, qui parle comme 
nous parlons et qui habitait jadis notre vallée, d'où il avait 
été expulsé.... Ils disent aussi que si vous ne voulez pas 
rentrer dans vos demeures et vivre en paix avec eux, ils 
nous tueront tous comme dss bêtes des bois, parce qu'ils 
sont nombreux et forts. Ils attendent votre réponse ici jus- 
qu'au moment où le soleil sera au milieu de sa course 
journalière. C'est tout ce que nous avons à dire. » 

Plusieurs, parmi les plus âgés de la vallée sortirent alors 
du bois, et s'avancèrent vers les prisonniers ; mais la 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



troupe des hommes blonds leur fit signe de ne pas aller 
plus avant et mit les flèches sur la corde des arcs.... Le 
prisonnier qui avait déjà parlé reprit : « N'allez pas plus 
avant, délibérez entre vous et donnez promptement une ré- 
ponse*, c'est tout ce que nous avons à dire. » 

Les vieillards s'assemblèrent donc aussitôt, et après 
avoir coupé des branches d'arbres sur lesquelles ils s'assi- 
rent, l'un d'eux parla ainsi : « Ces hommes blonds, au 
visage teint, sont plus nombreux que nous, ils ont des ar- 
mes dangereuses, des chevaux, ils sont hardis; nous ne 
pouvons les chasser de la vallée ; s'ils veulent vivre en 
paix avec nous, comme ils le disent, pourquoi ne pas les 
regarder comme des amis. Ont-ils un intérêt à nous tuer? 
Non. Ils possèdent bien des choses que nous ne possédons 
pas, ils sont munis de ce qui leur est nécessaire. N'avez- 
vous pas vu au milieu d'eux des troupeaux de bêtes, des 
chars pleins, des femmes, des enfants. Ce ne sont pas là 
de misérables voleurs. Acceptons les conditions qu'ils nous 
offrent.... « 

Un des chasseurs, parmi les plus hardis de la vallée se 
leva alors et parla à son tour, a Pourquoi ces hommes au 
visage peint viennent-ils dans notre vallée? C'est pour l'oc- 
cuper et nous en chasser. Nous ne les avons jamais vus, 
nous ne leur avons fait aucun tort. Pourquoi ne restent-ils 
pas là où ils sont nés? Pourquoi viennent-ils en troupe 
innombrable ? Y aura-t-il dans la rivière assez de poissons 
et dans les forêts assez de bêtes sauvages pour les nourrir 
eux et nous? Ils prendront tout et ne nous laisseront rien, 

Cornbattre contre eux est impossible, c'est vrai mais 

nous pouvons fuir. Il y a d'autres vallées, d'autres rivières 
non loin d'ici. Emmenons nos femmes et nos enfants avec 
nous, je connais les bois jusqu'à trois journées de marche. 
Laissons nos cabanes, nos barques et allons nous établir 
loin de ces étrangers. » A la suite de ces deux opinions 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



opposées, cent voix s'élevèrent. Les uns appu3'aient Tavis 
du vieillard, d'autres, celui du chasseur. 

Des hommes jeunes voulaient même se jeter sur la petite 
troupe des hommes blonds et les massacrer. 

A plusieurs reprises quelques-uns des habitants du Val 
d'Ohet, parmi les plus vénérés, voulurent imposer silence 
et parler; mais le tumulte allait croissant; rassemblée se 
partageait par groupes, puis les femmes criaient et se 
lamentaient; les enfants pleuraient. Cependant, la petite 
troupe des hommes blonds coupait des arbustes et des 
broussailles et se faisait un rempart de ces débris. 

Bientôt douze bateaux traversèrent la rivière et soixante 
étrangers vinrent se joindre aux douze premiers. Ceux-ci 
étaient armés de larges boucliers ovales, faits d'osier et 
couverts de peaux, A Paide de piquets, ils fixaient ces bou- 
cliers au sol et se tenaient derrière, on ne vo3^ait que leurs 
têtes peintes de rouge et de bleu et leurs yeux brillants. Ils 
riaient entre eux bruyamment. 

Le milieu du jour était proche et la confusion continuait 
à régner parmi les réfugiés. On entendit alors retentir les 
sons étranges qui avaient si fort etfra3'é les malheureux ha- 
bitants d'Ohet à Pciube. Puis la rive opposée au promon- 
toire se couvrit d'une multitude d'hommes blonds divisés 
par troupes, tous armés. Ceux-ci commencèrent alors à 
passer d'une rive à l'autre et s'assirent en ligne sur le ri- 
vage au-dessous du plateau. Alors, le prisonnier qui avait 
déjà pris la parole, s'avança seul vers la forêt, et quand il 
fut à portée de voix, il dit : « Mes amis, mes frères, vous 
allez être attaqués; nous, tués devant vos 3^eux. A^-ez pitié 
de vous, pitié de nous; descendez vers les hommes blonds, 
ils ne vous feront aucun mal; ils ont respecté vos maisons, 
les femmes tombées entre leurs mains. N'ayez pas l'espoir 
de vous défendre, car ils vous tueront avec leurs armes 
tranchantes! « A ce suprêm appel, le silence se fit parmi 



10 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

les réfugiés, et un des habitants de la vallée qui était depuis 
le matin resté sans mot dire se leva. C'était un homme 
court, trapu, au visage brun et aux cheveux crépus; il était 
renommé comme bon charpentier et les meilleurs bateaux 
sortaient de ses mains. « Il n'est plus temps de discourir 
dit-il : que ceux qui veulent rester dans la vallée sortent du 
bois, et que les autres s'enfoncent au plus vite dans la forêt. 
Ils pourront fuir avec leurs familles, car les hommes blonds 

ne savent pas combien nous sommes Pour moi, je reste 

où je suis né. » Beaucoup se groupèrent, en criant, autour 
du charpentier, avec leurs femmes et leurs enfants, et tous 
ensemble, sans perdre un instant, se montrèrent à la troupe 
des hommes blonds. « Nous rentrons dans nos maisons-, ». 
se contenta de dire le charpentier à l'interprète prisonnier, 
et alors ils s'avancèrent vers le petit camp. 

Plusieurs avaient des arcs et des haches de pierre. «Jetez 
vos armes, dit le prisonnier, jetez vos armes, vous n'en 
avez que faire !... » Les hommes blonds, assis sur la rive, 
montaient rapidement les rampes du promontoire, divisés 
en deux troupes, à droite et à gauche-, si bien qu'en peu 
d'instants, le charpentier et ses compagnons furent entourés 
d'une foule innombrable qui, pénétrant dans la masse des 
réfugiés, les morcelait par groupes et enlevait les quelques 
armes restées entre les mains de plusieurs hommes. . 

Ces étrangers riaient, sautaient et appuyaient leur front 
sur la poitrine des habitants de la vallée en signe de bien- 
veillance. 

Ainsi, quelques centaines d'indigènes descendirent vers 
la rivière, entourés de leurs nouveaux hôtes. 

On les fit monter dans les bateaux et ils s'en allèrent 
dans leurs maisons complètement pillées. 

Beaucoup de ces huttes restaient désertes-, les nouveaux 
venus s y installèrent sans trop s'inquiéter des habitants et 
d3 ce qu'ils étaient devenus. 



^ *■ 



/, 




l'oppidum 



HISTOIRl' n UNE FORTFRr: SSE. Il 



II 



L OPPIDUM 



Le territoire d'Oliet, deux siècles plus tard, avait pris 
un aspect nouveau, son nom était changé. On l'appelait 
alors la Vallée d'Avon. 

De belles prairies, garnies de troupeaux, tapissaient les 
rampes des coteaux. Au fond jaunissaient des moissons 
d'orge et de seigle. Les forets couvraient encore les som- 
mets et, de tous côtés, des maisons de bois émergeaient 
des prés avec leurs enclos de palissades peintes de couleurs 
vives. Les marais du ruisseau étaient desséchés, et au 
sommet du promontoire, à la place des bois toulTus, on 
voyait se dessiner, sur le ciel, les talus d'un oppidum qui 
commandait la vallée et les deux cours d'eau. 

En effet, peu après l'invasion des hommes blonds , les 
anciens habitants de la vallée qui s'étaient sauvés dans 
les bois avaient reparu , accompagnés d'une grande mul- 
titude d'hommes de leur race, et, à l'aube, ils s'étaient 
rués, en poussant des grands cris, sur les nouveaux 
colons. 

Ceux-ci, qui ne s'attendaient point à une attaque, se dé- 



12 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

fendirent du mieux qu'ils purent; mais les plus jeunes et 
les plus agiles d'entre eux se réunirent sur le promontoire 
où ils attendirent la nuit. Alors ils descendirent sans bruit, 
passèrent le ruisseau et se jetèrent à leur tour sur ceux qui 
croyaient reprendre possession de la vallée. La plupart 
étaient endormis, beaucoup s'étaient dispersés pour cher- 
cher des vivres et pour piller. Les jeunes hommes blonds 
en firent un grand massacre, sans distinguer les anciens 
habitants, qui étaient restés dans leur demeure, de ceux 
qui se présentaient en ennemis •, les femmes et les enfants 
furent seuls épargnés. 

A la suite d'un conseil tenu par les anciens, et après 
avoir pris l'avis des femmes, il fut décidé que pour éviter 
de nouvelles surprises et pour protéger les habitants de la 
vallée, on tracerait sur le promontoire un vaste camp où, 
en cas d'alerte, ceux de la Vallée d'Avon pourraient se ré- 
fugier avec leurs familles, leurs troupeaux, des vivres et 
des armes, défier toute attaque, et reprendre l'offensive au 
moment propice. 

Le sommet du promontoire fut donc défriché; chaque 
homme valide fut tenu de donner une journée sur quatre 
jusqu'à ce que le travail fût terminé, et ceux des anciens 
habitants qui avaient échappé au massacre, ainsi que les 
enfants et les femmes durent travailler sans relâche aux 
enceintes du camp. Les femmes préparaient la nourriture 
nécessaire aux ouvriers et les enfants portaient de la terre 
dans des paniers ou les branches d'arbres que l'on mêlait 
avec la terre. 

Suivant exactement l'arêre du plateau, les chefs des huit 
tribus, établies dans la vallée, tracèrent l'enceinte du camp, 
ses entrées, ses défenses, le refuge des anciens, l'empla- 
cement des troupeaux, celui des huttes pour les familles et 
enfin le lieu propre à élever le Némède, l'enceinte sacrée, 
le sanctuaire de Belen et les lo^is des Druides. 



HISTOIRE D^UNE FO RT HR K SSE. l3 

A Taide de forts leviers de bois durci au feu, les pierres 
qui arasaient Tassiette du plateau furent arrachées et ran- 
gées d'abord sur le périmètre tracé, puis, sur cette assise, 
derrière laquelle des cailloux furent entassés, mêlés à de la 
terre, on plaça à quatre pieds de distance Tun de l'autre, 
des troncs d'arbres en travers. Uépaisseur de cette base 
était de vingt pieds. L'intervalle entre les troncs d'arbres 
fut rempli de pierres, de terre et de branchages. Puis une 
autre assise de pierres mêlées de terre ; puis trois files de 
troncs d'arbres disposés cette fois longitudinalement, reliés 
par de forts liens de bois d'aulne vert, toujours avec des 
cailloux entre eux. Une troisième assise de pierres, d'au- 
tres troncs d'arbres en travers, chevauchés sur les pre- 
miers et un couronnement de cailloux, de gazon et déterre 
formant chemin de ronde complétèrent l'enceinte. 

Des piquets placés verticalement à cinq pieds de distance 
l'un de l'autre et enfoncés solidement de trois pieds dans 
le rempart, sur la crête externe, servirent à fixer, au 
moyen de liens d'osier, des claies de cinq pieds six pouces 
de hauteur et formant un parapet continu percé d'archères. 

Le rempart atteignait six pieds de hauteur. L'enceinte 
élevée, les Druides tracèrent l'emplacement réservé aux 
huit tribus. Il était donné à chacune d'elle un espace cir- 
culaire de deux cents pas de diamètre -, les huttes, sur deux 
rangs, étaient disposées autour du périmètre* au centre, 
le parc pour les troupeaux et la hutte du chef. 

L'ensemble de ce camp est présenté dans la figure 2, 
avec le rempart, les deux entrées, les voies creuses pour y 
arriver, protégées vers le dehors par un épaulement élevé 
avec la terre fouillée pour établir ces voies, les huit cercles 
destinés aux tribus ; en A, le Némède et le logis des 
Druides et Druidessss, entourés de l'enceinte sacrée. Des 
puits furent creusés dans chacun des cercles des tribus et 
dans l'enceinte du Némède. 



14 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



La figure 3 donne le profil du rempart, avec son chemin 
de ronde A pour les défenseurs et, de distance en distance, 





les glacis B permettant de monter facilement sur ce che- 
min de ronde. 

Les entrées étaient masquées par un épaulement formant 
avancée et laissant deux issues le long des remparts. La 



MISTOIRn D UNE TORTERESSE. 



i5 



figure 4 montre comment étaient disposées ces entrées. Les 
deux extrémités du rempart étaient renforcées chacune par 
un terrassement plus large H permettant le rassemblement 
de défenseurs nombreux. On voit le masque élevé en de- 
hors de la coupure et en K le cheinin creux avec son 
épaulement L. 

La figure 5 représente le Némède avec son enceinte et 
les habitations des Druides. 



Tij-J,. 



J4 2-- 







I 



Le camp terminé, sauf les habitations des tribus dont 
remplacement seul resta indiqué par des cercles de pierres, 
on y fit demeurer un certain nombre de jeunes hommes 
qui se remplaçaient chaque jour. Arrivant au coucher du 
soleil, ils restaient dans le camp jusqu'à l'entrée de la 
nuit suivante. Mais ceux des premiers habitants de la val- 
lée qui vivaient encore, ne pouvaient pénétrer dans le 
camp sous peine de la vie . 



i6 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



Les tribus prospéraient, s'enrichissaient du produit de 
la terre et de leurs bestiaux. Plusieurs ayant trouvé du 
minerai de cuivre dans les environs, fabriquaient des ar- 
mes et des ustensiles. Il y avait aussi des potiers qui tra- 
vaillaient habilement l'argile. Des commerçants appor- 
taient à certaines époques de Tannée dans la vallée, des 
étoffes, du sel, des épices et même du vin dans des outres. 
Ils prenaient, en échange, des objets de cuivre, des peaux, 
du fromage et de l'orge. 



■^^S'^- 






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Depuis longtemps les tribus n'ayant pas eu de nouvelles 
attaques à repousser, négligeaient la garde du camp au- 
quel on ne se rendait guère qu'à l'occasion de certaines 
solennités et assemblées convoquées par les Druides. 
Ceux-ci demeuraient seuls, entourés de leur collège, dans 
cette vaste enceinte qu'ils faisaient cultiver et au milieu de 
laquelle paissaient leurs troupeaux. Les remparts, dont les 
charpentes étaient pourries, s'étaient affaissés et ne présen- 
taient plus qu'un relief médiocre. La végétation les avait 



HISTOIRE D UNE EORIERESSE. 



envahis sur quelques points. Mais dans Tctat de paix où 
vivaient les tribus, nul ne songeait à reparer ces défenses. 

Les habitants de la vallée avaient eu à plusieurs reprises 
des démêlés avec les tribus voisines et on en était venu 
plusieurs fois aux mains; mais ces querelles se vidaient 
promptement ;, aucun de ces groupes de tribus ne pensait 
à subjuguer ses voisins et à s'emparer de leur territoire. 

Toutefois le repos était pesant à ces peuplades et sou- 
vent les jeunes gens quittaient la vallée pour courir les 
aventures et'voir d'autres pays. 

^'crs Tannée 3Xq avant Tère chrétienne, un grand nom- 
bre d'hommes, séduits par les belles paroles d'un Brenn, 
chef élu par un certain nombre de tribus pour commander 
les expéditions lointaines, avaient quiité leurs foyers dans 
l'espoir de faire un riche butin sur les terres méridionales 
situées au delà des monts. Deux années étant écoulées, 
un petit nombre reparut dans la vallée; ils apportaient 
avec eux de l'or, des étoffes précieuses et racontèrent sur 
les pa3's qu'ils avaient parcourus, et au milieu desquels il 
n'avaient cessé de combattre, des choses prodigieuses. 

Ils avaient vu des villes entourées de fortes murailles de 
pierre et toutes remplies d'édifices somptueux, de riches 
maisons ; des campagnes plantureuses où l'on cultivait la 
vigne et toutes sortes d^ fruits savoureux. 

Cependant, ceux qui étaient revenus de ces expéditions 
lointaines avaient perdu l'habitude du travail, et bien qu'ils 
eussent laissé en chemin plus de la moitié de leurs compa- 
gnons, ils ne rêvaient que combats, butin et aventures. Ils 
étaient oisifs, insolents, querelleurs et prétendaient même 
dominer les familles paisibles qui vivaient de leur travail. 
Celles-ci qui avaient tout d'abord accueilli avec grande joie 
ces guerriers sur le retour desquels on ne comptait plus, qui 
avaient écouté avec admiration les récits qu'ils faisaient le 
soir autour de la flamme du foyer, commençaient à trou- 



l8 HISTOIRE d''u\E forteresse. 

ver intolérables leurs façons impérieuses, leur oisiveté et 
leur jactance. Chaque jour voyait naitre de nouvelles que- 
relles qui se terminaient le plus souvent par du sang ré- 
pandu. Les femmes de ces guerriers étaient encore plus 
insolentes que leurs époux et prétendaient avoir autour 
d'elles des esclaves, ainsi qu'en possédaient les-femmes des 
pays que leurs maris avaient si glorieusement parcourus. 

Sur ces entrefaites, une assemblée des tribus de la vallée 
fut convoquée dans le vieux camp, suivant Pusage, pour 
délibérer sur les intérêts communs et tenter* Tapaisement 
des querelles. Les hommes se rendaient toujours à ces 
assemblées avec leurs armes-, quant aux femmes, elles y 
venaient portant des vivres et des boissons; car ces réu- 
nions se terminaient d'ordinaire par des banquets pro- 
longés pendant toute la nuit. 

Le matin du jour fixé, la vallée retentit du bruit des 
trompettes et Ton vit de toutes parts les habitants se diri- 
ger vers la colline. Un pont de bois avait été, depuis long- 
temps, établi sur la rivière près de l'embouchure du ruis- 
seau. Quand s'y présentèrent pour passer les chefs- des 
tribus accompagnés de la multitude, ils trouvèrent le pont 
occupé par les guerriers auxquels s'étaient j ints un assez 
grand nombre de jeunes hommes de la vallée, et même 
d'autres guerriers étrangers aux tribus. 

« C'est au camp et non ici que se réunit le peuple, dit 
l'un des chefs de tribu, passons outre. — A^ous ne passerez 
pas, répondit un des guerriers, sans écouter nos condi- 
tions. — Nous n'avons ni conditions à subir^ ni conditions 
à imposer, « répliqua le premier, » les hommes d'ici sont 
libres et la terre est à eux dans la vallée comme sur la 
montagne, passons outre. — Alors, ce sera par la, force » 
reprit le guerrier en tirant à moitié son épée. 

Une longue clameur répondit à cette provocation, et. du 
milieu de la foule les armes brillaient au soleil comme des 



HISroiRF, n UNE FORTERESSE. I9 

éclairs. Les chefs cependant imposèrent silence et firent 
reculer la multitude. Alors s'avançant tous ensemble à 
rentrée du pont, Tun d'eux parla ainsi : « Que voulez-vous? 
n'ètes-vous pas de nos tribus, n^avez-vous pas des trou- 
peaux, des femmes et des enfants nés dans la vallée? Quelles 
conditions prétendez- vous imposer, à nous qui sommes 
vos égaux? Parlez! Que pouvez-vous demander de plus 
que ce que \-ous possédez. Quel tort vous a-t-on fait? 
Pourquoi amener avec vous des hommes qui ne sont point 
d'ici, que nous ne connaissons pas, qui n'ont rien à pré- 
tendre parmi nous! — Réponds-lui, réponds-lui, Sigild, ^) 
dirent d'une commune voix tous les guerriers. Sigild 
s'avança. C'était un beau jeune homme de la vallée, grand 
et svelte, au visage doux et à la barbe naissante, sa poi- 
trine était couverte d'une petite cuirasse de cuivre qui 
brillait au soleil-, ses bras blancs étaient nus et ornés de 
bracelets d'or. Il dédaignait de porter un casque et ses 
cheveux blonds réunis au sommet du crâne à l'aide d'une 
longue épingle d'or, retombaient sur son dos. Des chases 
aux couleurs vives couvraient ses jambes; une sorte d'é- 
charpe entourait sa taille et était gracieusement ramenée 
sur l'épaule et le bras gauche. Un bouclier étroit et une 
épée pendaient à ses flancs. Il sourit , fit un signe de la 
main, comme pour réclamer le silence et dit : « Mes amis, 
mes frères, nous sommes tous hbres, tous du même sang, 
nous devons rester unis pour vaincre les hommes qui vou- 
draient s'emparer de nos biens ou nous humilier. Consi- 
dérez cependant que vous possédez parmi vous l'élite des 
guerriers qui ont vaincu des nations puissantes et ont 
porté la gloire du nom Gaulois au delà des monts. Beau- 
coup sont morts en combattant-, mais ceux qui sont reve- 
nus parmi vous après tant d'épreuves, apportant un riche 
butin, qui ont acquis la connaissance des armes, n'ont-ils 
pas droit à quelques égards? Habitués au métier de la 



•20 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

guerre, toujours prêts à ^■erse^ leur sang, ne sont-ils pas 
plus propres à défe.:dre vos foyers que ne peuvent Tètre les 
hommes qui n'ont fait autre chose que de conduire des 
troupeaux et cultiver la terre ? Cependant ils ne vous de- 
mandent pas de les nourrir pour ne rien faire, ni de les 
considérer comnie des chefs ou des maîtres;, ils n'ont d au- 
tre souci que de vous défendre. Ils savent combien vous 
êtes entourés d'hommes cupides et envieux, qui, jaloux de 
la prospérité de notre vallée, méditent de fâcheuses entre- 
prises. Ils savent cela parce qu'ils ont vu beaucoup de peu- 
ples que vous ne connaissez pas, bien qu'ils soient proches 
d'ici. Endormis par une longue sécurité, vous n'êtes pas 
en état de résister à une attaque sérieuse. Or, ces guerriers 
vos parents, vos frères, vos amis, du même sang que le 
vôtre, ont considéré avec tristesse l'état de quiétude dans 
lequel vous vivez. Ils ont donc médité, eux, les hommes 
■ de guerre, de se tenir dans le camp, de le fortifier efficace- 
ment, d'en faire un véritable refuge en cas d'invasion et de 
s'y défendre jusqu'à la mort. Est-ce là une pensée mau- 
vaise ? Quant à ces guerriers que vous considérez comme 
des étrangers, ce sont des frères d'armes qui ont combattu 
avec nous au delà des monts, et qui ne trouvant plus leurs 
maisons en rentrant dans leurs vallées dévastées par des 
bandits, nous demandent asile. D'ailleurs, s'ils n'appar- 
tiennent pas à vos tribus, ne sont-ils pas Gaulois comme 
nous? » 

« Nous avons voulu vous dire cela ici, et non dans le lieu 
de l'assemblée même, dans la crainte que nos pensées fus- 
sent mal comprises au milieu d'une trop grande aflfuence. 
Si nos propositions vous paraissent justes, faites en vue de 
la sûreté commune, et que vous persistiez à tenir assem- 
blée là-haut, nous vous précéderons au camp et y reste- 
rons quand vous retournerez dans vos habitations. 

« Pour nous, dévoués à nos fonctions nouvelles et aux- 



HISTOIRE I) rXK rORTERESSE. 21 

quelles nous sommes habiles, ainsi que nous Tavons 
prouvé, de ce camp nous ferons un lieu redoutable pour 
tout ennemi qui oserait nous attaquer. » Un long mur- 
mure sui\ it ce discours et les chefs des tribus se regardaient 
entre eux. 

Le plus âgé s'avançant à son tour, répondit ainsi : 
« Sigild,vos paroles sont dorées-, mais Tacte auquel vous et 
\'os compagnons vous livrez en ce moment est offensant 
et porte atteinte h la liberté des hommes de la vallée. Vous 
nous montrez des dangers imaginaires atin de demeurer là- 
haut sous le prétexte de défendre nos familles , mais pour 
vous séparer d'entre nous et agir suivant votre bon plaisir. 
Dites-nous qui vous nourrira, qui soignera vos bestiaux 
pendant que vous serez là-haut armés, attendant un en- 
nemi.... lequel peut-être ne se montrera jamais? Seuls 
maîtres du pont, des deux cours d'eau, vous pourrez, si 
bon vous semble, interdire aux hommes de la vallée la 
chasse dans les bois qui s'étendent derrière le camp et la 
pèche dans les cours d'eau en amont, lesquels fournissent 
les meilleurs poissons. Ainsi serons-nous à votre discrétion. 
Si l'assemblée juge qu'il est opportun de mieux fortifier le 
camp, chaque homme de la vallée y travaillera à son tour, 
et vous, comme les autres. S'il s'agit de défendre cette 
enceinte, c'est l'affaire de tous les hommes en état de por- 
ter les armes ; car tous sont également intéressés à proté- 
ger leurs familles, à repousser un ennemi et à ne pas souf- 
frir l'insulte. Venez donc avec nous au camp, nous délibé- 
rerons sur ce qui touche aux intérêts des tribus, et vous 
n'aurez, comme nous, qu'à vous soumettre à ce qui aura 
été décidé. Quant aux nouveaux venus, s'ils réclament 
l'asile, vous savez qu'on ne le leur refusera pas; mais il 
sera nécessaire qu'ils remplissent les conditions imposées 
aux hommes étrangers, et qui demandent à vivre parmi 
nous. D'ailleurs, nous consulterons les Ov^ates. » 



22 HISTOIRK DINE FORTERESSE. 

Repoussant de la main Sigild qui s'apprêtait à répon- 
dre, le premier guerrier qui avait si insolemment parlé, 
s'avança à la tète du pont, devant les chefs des tribus et, 
écartant les bras, il dit : « Nul ne passera ici : tous ces dis- 
cours sont inutiles, reti^ez-^'ous dans vo?, maisons, nous 
gardons le camp.... » 

A ces mots, mille voix s'élevèrent, et, comme un tor- 
rent, malgré les chefs qui tentaient de la maintenir, la foule 
des hommes de la vallée s'élança en avant. Les épées tirées 
de part et d'autre s'entrechoquèrent et mêlèrent leur bruis- 
sement aux cris des deux partis. Les femmes, répandues 
sur la rive, faisaient entendre leurs imprécations par des- 
sus les clameurs et poussaient les hommes vers le pont. Il 
y eut alors du côté du parti qui prétendait défendre ce 
passage, un mouvement de recul, afin de se concentrer au 
point le plus étroit; comme les guerriers s'étaient serrés sur 
le pont afin d'entendre ce qui se disait des deux parts et 
que plusieurs même étaient montés sur les parapets de 
bois', ce mouvement en arrière de la tête jeta la con- 
fusion dans cette presse et plusieurs tombèrent dans la ri- 
vière, 

A cette vue, une huée suivie d'un immense éclat de rire, 
partit des groupes réunis sur la rive; les défenseurs du 
pont ainsi que ceux qui s'avançaient à Tencontre, ne com- 
prenant rien à ces rires, s'arrêtèrent, regardant derrière 
eux de part et d'autre. 

Mais les guerriers qui étaient tombés du pont dans 
l'eau, embarrassés dans leurs vêtements, gênés par leurs 
armes, bien qu'ils fussent nageurs, étaient entraînés par le 
courant, d'autant que la rivière était grosse à ce moment. 
On les voyait disparaître, roulés par les eaux rapides. 
Deux barques étaient attachées au rivage du côté de la 
vallée.; en un instant, quelques hommes s'\' élancèrent et, 
faisant force d'avirons, aidés de perches, ils eurent bientôt 



HISTOIR1-: d'un F FORTERI'SSi:. 2 3 

recueilli et ramené sur la rive, aux applaudissements de 
tous, les guerriers en danger d'être noyés. 

Trois avaient perdu les sens -, on s'empressa autour 
d'eux ^ les femmes surtout prodiguaient leurs soins pour 
les rendre à la vie. 

Cet épisode avait eu pour conséquence de mêler les deux 
partis; les gens défenseurs du pont s'étaient avancés sur 
la ri\'e jusqu'au milieu du passage et entouraient le beau 
Sigild qui, toujours souriant, répondait à toutes les ques 
tions qu'on lui adressait par des paroles rassurantes. On 
le voyait L'ver légèrement les épaules et branler la tête 
d'une façon toute gracieuse. Une lutte à main armée n'é- 
tait plus possible, les rires avaient succédé aux cris de 
guerre. Un groupe plus compact, composé des deux par- 
tis, discutait cependant avec une certaine animation le long 
d'un des parapets du pont:, quand, un des hommes de la 
vallée, auquel semblait s'adresser son entourage, monta 
vivement sur le garde-corps, et attachant son bouclier sur 
ses épaules plongea dans la rivière. 

Il reparut bientôt et nageant avec autant de vigueur que 
d'adresse, il prit pied sur la berge située en bas du pro- 
montoire. 

Ce fut un nouveau hurrah sur la rive opposée •, aussitôt, 
les deux bateaux se remplirent d'hommes de la vallée, 
d'autres, en nageant, s'y accrochèrent, et les barques atter- 
rirent bientôt sur l'autre bord. Quelques embarcations re- 
morquées passèrent encore un bon nombre d'hommes ; si 
bien, que les défenseurs du pont se virent placés, en cas 
qu'ils voulussent persister dans leur résolution, entre deux 
troupes ennemies. Les rires ne discontinuaient pas sut* 
l'une et l'autre rive et avaient gagné même les guerriers 
postés sur le passage. Ce noyau s'éclaircissait peu à peu, 
et si la retraite ne s'opérait pas en masse, ce qui eut pro- 
voqué une nouvelle hilarité, elle se faisait graduellement. 



24 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

Bientôt, il ne resta plus sur le tablier du pont que le fa- 
rouche provocateur dont la parole insolente avait failli 
faire couler le sang. Lui, ne riait pas-, quand il se vit 
abandonné, il jeta son épée dans la rivière et se faisant 
jour à travers la foule, il se dirigea vers la vallée. Le beau 
Sigild entouré de la plupart des guerriers montait vers le 
camp et toute la foule le suivait. 



HISTOIRE d'une roRTi: k r.ssi:. i5 



III 



PREMIER SIEGE 



Trente années après Tévénement que nous venons de 
raconter, la vallée d'Avon était toujours riante et couverte 
d'habitations champêtres-, on voyait cependant en avant et 
en arrière du pont dont il vient d'être parlé, deux groupes 
assez serrés d'habitations- le premier vers la vallée, le se- 
cond sur les basses rampes du plateau. Un assez grand 
nombre de barques étaient amarrées sur les deux rives en 
aval du pont et chargeaient ou déchargeaient des ballots 
enveloppés de tissus faits de joncs. Au sommet du pro- 
montoire se dessinait la silhouette d'une défense faite de 
pierre, de bois et de terre, mais avec des tours carrées, en 
grande partie composées de charpentes et de clayonnages, 
espacées environ l'une de l'autre de cent pas. En dehors 
de l'enceinte, des palissades peu élevées se dressaient de- 
vant un fossé de six pieds de largeur sur trois à quatre 
pieds de protondeur. Les issues de l'oppidum, conservées 
à la place où nous les avons marquées précédemment, 
étaient largement entourées en dehors, par des pieux réu- 
nis au moyen de branchages. Au bas des deux chemins 



26 HISTOIRE n^JNE FORTERESSE. 

creux s'élevaient en outre, deux tours de charpente et de 
clayonnages. 

De graves événements avaient été la cause de ces chan- 
gements. 

L'assemblée annoncée dans le précédent chapitre s'était 
tenue sur le plateau. Très-bruyante, confuse, on avait pu 
craindre qu'elle se terminât par une elFusion de sang. Les 
guerriers prétendaient s'en tenir au programme tracé par 
le beau Sigild et conserver seuls le privilège de garder le 
camp. 

Les chefs des tribus ne rentendaient point ainsi. On 
avait consulté les Ovates, les plus sages parmi les Druides, 
Mais leurs réponses, quelque peu ambiguës, ne satisfai- 
saient pas la foule. 

Ceux-ci (les Ovates) déclaraient tout d'abord, qu'on ne 
pouvait toucher au Némède sans attirer sur les tribus les 
plus grandes calamités, que les troupeaux du collège de- 
vaient pouvoir paître paisiblement sur le plateau et que, 
si quelque péril menaçait les habitants de la vallée, eux, 
les Druides, sauraient prévenir assez à temps les défen- 
seurs pour qu'on pût aviser. Le beau Sigild, à ces discours, 
souriait comme toujours et branlait doucement la tête, 
suivant son habitude, mais ne disait mot. Les Druidesses 
assises le long de l'enceinte du Némède, les mains sur les 
genoux, songeuses, paraissaient ne prendre aucune part à 
la discussion. Les hommes se partageaient par groupes et 
aucune résolution ne semblait devoir être prise avant le 
coucher du soleil. La faim, la soif conimençaient à se faire 
vivement sentir et les femmes disposaient sur le gazon les 
vivres qu'elles avaient apportés. Ce fut alors qu'une des 
Druidesses, sollicitée par ses compagnes, s'avança au cœur 
de l'assemblée. Elle était jeune, grande, vêtue d'une lon- 
gue robe blanche, sorte de dalmatique sans ceinture, ses 
bras nus étaient ornés de bracelets de verre noir. A sa vue 



HISTOIRE D uni: FORTERESSE. 27 

on se tut, et elle, entourée de ses compagnes qui Tavaient 
suivie, parla ainsi : 

« A'oustous, qui vi\'e/ en paix, qui croyez, n'avoir au- 
cun ennemi à craindre, vous ne savez délibérer et pren- 
dre une sage résolution. Que sera-ce donc quand on vien- 
dra vous attaquer? Eh bien, il est proche, cet ennemi, il 
prépare ses armes, il compte s'enrichir en emmenant vos 
troupeaux et en pillant vos maisons, et il se réjouit déjà 
d'une victoire qu'il croit assurée parce qu'il sait que vous 
êtes hors d'état de vous concerter pour lui résister. 

« Abandonnez ce lieu que vous êtes incapables de défen- 
dre puisque vous ne savez préparer la défense:, rentrez dans 
vos maisons, et, insouciants, attendez l'heure du péril. » 

Autour de la jeune femme, pâle d'émotion, et qui parlait 
sans un geste, sans un mouvement, comme si les mots 
qu'elle prononçait IcnteniLiiit fussent sortis d\me statue, la 
foule s'était rassemblée compacte. Une sorte de frémisse- 
ment courut sur toutes les têtes comme la brise sur les épis. 
Puis, par un de ces mouvements instinctifs qui dirigent la 
multitude, tous les yeux se tournèrent vers Sigild. Celui- 
ci, debout devant la Druidesse, restée toute droite sur la 
pierre qui lui servait de tribune, avait, contrairement à son 
habitude, les veux baissés comme s'il eut senti la flamme 
de tous ces regards dirigés sur lui. 

A travers le frémissement de la foule, on distinguait \a.- 
guement le nom de Sigild. « Que Sigild soit notre Brenn ! » 
dit une voix. Aussitôt des milliers de bouches répétèrent 
« que Sigild soit notre Brenn ! " Il semblait alors que 
tous ceshommesqui, quelques minutes auparavant étaient 
d'avis opposés, n'eussent plus qu'une seule pensée, une 
seule âme, une seule voix, 

Sigild fut donc proclamé Brenn et la nuit se passa en 
joveux festins. 

Soit que la jeune Druidesse ïùt instruite des projets tra- 



28 HISTOIRK d'une FORTERESSE. 

mes contre les heureux habitants de la vallée d'Avon, soit 
inspiration, soit hasard, quelques mois s'étaient écoulés 
depuis rassemblée, lorsqu'on vit rôder sur les coteaux des 
hommes inconnus, qui s'empressaient de fuir dès qu'on 
les voulait interroger, puis, arriva dans la vallée un nom- 
bre plus considérable que d'habitude de marchands. Ils 
étaient insolents, suscitaient des difficultés et menaçaient 
ceux qui opposaient des raisons à leurs prétentions •, on 
en chassa plusieurs qui promirent de revenir et de se 
venger. 

En effet, un jour, les coteaux qui enveloppent la vallée 
furent couronnés successivement de troupes armées. 

Cependant Sigild, élu Brenn, n'avait pas perdu de 
temps. Il s'était d'abord entouré de tous ses anciens com- 
pagnons d'armes -, auprès de lui étaient venus se ranger 
beaucoup de jeunes gens qui préféraient le métier des ar- 
mes à ceux de pasteur et de cultivateur. 

Le nouveau Brenn avait de l'or, il payait des hommes 
au besoin pour travailler à l'oppidum. Plein de respect et. 
de déférence pour les Druides, il avait embelli le Némède* 
il semblait ne rien faire qu'après avoir consulté les Ovates. 
Il leur donnait les produits de ses chasses, et avait fait dé- 
cider que la pêche de la rivière en amont du pont devait 
être réservée pour le collège. 

Le camp prenait chaque jour un aspect plus formida- 
ble, mais le Brenn et ses hommes ainsi que le collège des 
Druides seuls y pouvaient séjourner. Comme autrefois, 
chaque homme de la vallée devait donner une journée sur 
quatre aux travaux de fortification, et de plus, les habi- 
tants du Val d'Avon fournissaient les vivres aux guerriers. 
On commençait cependant à murmurer, à se plaindre des 
exigences de ceux-ci, et les choses n'auraient probable- 
ment pas duré sur ce pied longtemps, quand Tennemi an- 
noncé parut. 



HlSTOIRi: I) LNK I-O R T i: R rSTi H. 20 

Le bruit des trompettes se fit entendre aussitôt dans le 
camp, le signal était convenu et Ton \it les malheureuses 
fomilles du \'al se précipiter en désordre vers le pont, 
poussant devant elles leurs bestiaux, et emportant sur leurs 
dos ou sur des chariots, ce qu'elles possédaient de plus 
précieux, des provisions, des \ètements et jusqu'à des 
ustensiles de ménage. Le pont ne pouvant suffire à écouler 
cette multitude eflarée qui se pressait à son entrée, des 
bateaux se remplirent de monde el plusieurs coulèrent 
bas. 

Les partis armés qui avaient apparu sur les coteaux, 
soit prudence, soit qu'ils attendissent un ordre, ne se 
pressèrent pas de descendre dans la vallée et la nuit tomba 
sans qu'un seul ennemi quittât ses postes d'observation. 

Ce.te nuit fut cruelle pour les habitants du Val. C'était 
à l'automne, il faisait déjà froid. Ils arrivaient haletants 
dans le camp, couverts de sueur-, la fraîcheur du soir les 
glaçait. On s'appelait, on se cherchait, et bien que la place 
ne manquât pa^, il semblait que jamais cette foule ne par- 
viendrait à se caser sur le plateau. On allumait des feux-, 
les guerriers, compagnons de Sigild, couraient à cheval, au 
milieu de la foule affolée, essayaient de se faire entendre 
et de mettre un peu d'ordre dans cette confusion, car, 
chaque tribu avait son quartier tracé d'avance par les 
soins du Brenn. Mais ceux qui étaient arrivés les premiers 
sur un point, ne le voulaient point quitter et reprendre leur 
bagage pour le porter ailleurs. Les bestiaux mugissaient ou 
bêlaient, les enfants pleuraient, les femmes se lamentaient. 
La vallée présentait uii tout autre spectacle ; animée la 
veille, éclairée par les feux des maisons qui scintillaient à 
travers les arbres, remplie des bruits du soir, à cette heure 
elle était silencieuse et déserte, on n'y distinguait ni une 
lumière, ni la moindre apparence de vie. Un pâle brouil- 
lard s étendait doucement sur les prés. A la nuit tombée, 



3o HISTOIRE r/uXE FORTERESSE. 

Sigild fit fermer les barrières du camp, avec défense, sous 
peine de la vie, de les ouvrir devant qui que ce fût. Aussi 
beaucoup de familles retardataires durent rester en dessous 
des remparts en attendant le jour. 

Le visage souriant, le Brenn parcourait au pas de son 
cheval les quartiers du canip-, il parlait à tous et sa voix 
douce et pénétrante semblait rétablir Tordre et le silence 
partout où elle se taisait entendre. Ses paroles, ses avis, 
la fatigue eurent bientôt fait succéder une apparence de 
calme à la confusion du premier moment. Alors le Brenn 
rentra dans la case qu'il avait fait établir pour lui, sur la 
pointe du promontoire, en avant du Némède, et il appela 
Tomar. 

Tomar était un de ces guerriers étrangers à la vallée, 
que Sigild avait maintenus près de lui, après l'assemblée 
dont il a été précédemment parlé. Ces guerriers étrangers 
avaient-ils été forcés de quitter leurs provinces par suite de 
la dévastation de leurs biens et de la ruine de leurs fa- 
milles, ainsi que Pavait affirmé le Brenn, ou avaient -ils 
été expulsés par leurs compatriotes pour quelques méfaits? 
nous ne saurions le dire. Toujours est -il qu'ils étaient 
dévoués corps et ame à Sigild qui, d'ailleurs, savait ré- 
compenser largement leur dévouement. Tomar était de 
taille médiocre, sa tête grosse, plantée sur un col court, 
hérissé de cheveux durs et fournis, semblait se mouvoir 
difficilement. Son visage conservait de même une sorte 
d'immobilité, et, n'étaient ses yeux gris, qui, sous d'épais 
sourcils, furetaient part3ut, on eût pu prendre cet homme 
pour une grossière ébauche de bois. Le dos voûté, les bras 
longs, tombant toujours droits le long du corps, les jambes 
lourdes et pliées, Tomar, sans tourner la tête, marchait 
cependant douze heures de suite. Arrivé, cette manière 
d'automate avait vu tout ce qui était visible le long de la 
route, et rendait compte, avec la plus minutieuse exacti- 



iiisioi KI-; d'uxl: l'oiniiRiissL". 3i 

tudc. Tordre le plus parfait, de ses observations. Il parlait 
plusieurs dialectes gaulois, mais personne, pas même Si- 
gild ne savait sa vie passée. Tomar riait rarement. Un 
marchand avait apporté dans la vallée un singe-, devant 
les grimaces de ce quadrumane, Tomar partit d'un éclat 
de rire. C/était à peu près le seul qu'il se fut permis, et si 
Ton voulait trouver quelque apparence de sourire sur ce 
visage épais, il fallait parler du singe. 

Suivant son habitude, Tomar entra dans la case du 
Brenn sans plus faire de bruit qu'un chat, et se plaçant de- 
vant Sigild : « Me voici, dit-il. — Tomar, je compte sur toi 1 

— Oui. — Tu vas sortir du camp sans que personne, tu 
entends ! personne ! ne soupçonne ton départ. — Oui. — 
Tu iras sur la limite des Séquanes, tu sais? — Oui. — 
Tu parleras à Ditovix, tu sais? — Oui. — Tu lui deman- 
deras cinq cents guerriers qui n'ont rien à perdre. — 

Oui. — Tu lui diras que ces guerriers trouveront ici des 
terres et l'abondance. — Oui. — Tu les conduiras par les 
forêts en t'éclairant bien. — Oui. — Pour aller il te faut 
trois journées-, pour t'entendre avec Ditovix, une jour- 
née-, pour réunir les cinq cents guerriers, six jours-, pour 
les amener ici, quatre jours-, total : quatorze jours. Le 
soir du quatorzième jour, à dater de demain matin, tu 
seras avec les cinq cents guerriers à trois milles du camp, 
vers le Nord, dans les bois. Au coucher du soleil, tu dres- 
seras une perche sur un des arbres les plus élevés-, quand 
finira le premier quart de la nuit, tu hisseras un fagot 
allumé au sommet de la perche. Tes guerriers seront sous 
les armes et aussitôt, avec de grands cris, vous vous pré- 
cipiterez sur les ennemis qui seront entre vous et nous. 
Nous sortirons en même temps et tomberons sur eux. 

— Les ennemis seront là ? — Les ennemis seront là, parce 
que s'ils veulent assiéger le camp, ils ne peuvent se pos 
ter ailleurs.... Ils seront là. — Bien, je pars. — Écoute! 



32 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Si VOUS rencontrez des partis ennemis, dites que vous 
avez des griefs contre nous et que vous venez vous venger, 
sachant que nous sommes sur le point de succomber. On 
acceptera ou on refusera votre concours. Si on Taccepte, 
les guerriers de Ditovix occuperont une partie du camp 
ennemi, et au signal, jetteront la confusion de tous côtés 
pendant que nous sortirons des remparts pour tomber sur 
eux', si on le refuse, vous feindrez un vif mécontentement, 
vous ferez toutefois semblant de vous retirer et à la tom- 
bée du jour vous reviendrez au lieu indiqué. — Mais si 
les ennemis occupent ce point ? — Ils ne l'occuperont pas 
parce que nous les obligerons bien de se concentrer au- 
tour de nous. Tiens , voici de Por et cet anneau bien 
connu de Ditovix.... Ecoute encore-, pendant Tattaque, 
au milieu de la nuit, les guerriers que tu amèneras et nos 
hommes ne se connaissant pas, pourraient s'entre -tuer. Fais 
poser à tous tes hommes, avant le combat, un collier 
d'herbes autour du col, et mettez le feu à tout ce qui peut 
brûler. Ce ne sera pas difficile, l'ennemi se fera des abris 
de branchages- nous aurons aussi des colliers d'herbes et 
mettrons le feu de notre côté. Puis, que tous les tiens 
crient : Sigild! en attaquant. Les nôtres répondront par le 
même cri.,.. Pour mettre le feu sûrement, ayez des char- 
bons allumés dans des vases de terre-, qu'il y ait au moins 
un vase par cinq hommes. Si on accepte votre concours, 
tenez autant que possible un quartier séparé -, là, il ne sera 
pas difficile de former vos colliers d'herbes, et vous aurez 
vos feux allumés dont vous pourrez vous servir, comme 
vous utiliserez aussi les feux de l'ennemi. Mais si par dé- 
fiance on vous séparait en petites troupes, préparez d'a- 
vance vos signaux d'attaque, et au lieu de colliers d'her- 
bes, ayez la jambe droite nue.... Quatorze jours! — J'ai 
entendu. » 

Sigild avait fait entourer le camp d'un certain nombre 



[iiSToiRi' D i;nI' korteri:ssk. 



33 



de tours de charpente posées sur Tancien rempart ren- 
forcé, ('es tours, dont Taspect est donné par la figure 0, 
étaient faites de troncs d'arbres empilés et assemblés à 
leurs extrémités. Elles formaient saillie sur le rempart. A 
leur sommet, était disposé un plancher de bois entouré de 
clayonnages servant de parapet , et on montait sur ce 
plancher au moyen d'une échelle placée dans l'intérieur de 
la tour, l^e rez-de-chaussée abritait les hommes chargés de 
la défense des tours et qui veillaient au sommet. S'ils 







•-i 



apercevaient au dehors quelque mouvement suspect, ils 
devaient donner l'alarme en soufflant dans une corne. Si- 
gild avait fixé le nombre des hommes pour chaque tour à 
vingt. Deux de ces vingt hommes se tenaient jour et nuit 
sur la plate-forme. Le jour étant divisé en quatre parties 
ainsi que la nuit, c'était huit hommes de faction pendant le 
jour et huit pendant la nuit. Des quatre hommes restants, le 
premier remplissait les fonctions de chef de la tour; le 
deuxième veillait aux approvisionnements et à la distribu- 

3 



34 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

tion des vivres et munitions:, le troisième devait se tenir 
à la disposition du chef pour porter des messages et ré- 
clamer des secours au besoin, et le quatrième avait pour 
mission de réparer les dommages causés aux défenses en 
cas d'attaque. 

L'enceinte mesurant quatre mille cinq cents pas et les 
tours étant espacées de cent pas, il y avait donc quarante- 
cinq tours, y compris celles plus fortes et plus hautes éta- 
blies des deux côtés des entrées. Neuf cents hommes suf- 
fisaient à leur garde. Sigild avait eu la précaution de faire 
apporter, dans l'enceinte de Toppidum, des approvisionne- 
ments de bois et de branchages. Par ses soins, les puits 
avaient été approfondis, un fossé était creusé en dehors 
des remparts, vers le Nord. Indépendamment des trou- 
peaux paissant habituellement dans le camp, il était entré 
sur le plateau un grand nombre de bestiaux avec les fa- 
milles réfugiées. Mais il eût été impossible de faire vivre 
ce bétail si des provisions de fourrages n'eussent été pré- 
parées d'avance. Or, de grosses meules d'herbes étaient 
disposées le long du rempart ; elles étaient couvertes de 
joncs. 

Entre les tours, li garde des remparts était confiée à un 
millier d'hommes placés sous la direction de quarante- 
trois chefs; les deux entrées étaient sous le commande- 
ment de guerriers d'une bravoure éprouvée et bien connus 
de Sigild. 

Ces deux mille hommes environ étaient depuis long- 
temps établis dans le camp et avaient, en partie, exécuté 
les travaux de défense. Quant à la multitude de réfugiés, 
on pouvait l'estimer à douze mille ùmes, et dans ce nom- 
bre, deux mille hommes au moins étaient en état de com- 
battre, pourvus d'armes et habitués aux fatigues. 

Sigild avait fait disposer des sortes de halles ou vastes 
hangars, à la place des huttes primitives tombées de vé- 



insToiRii: n'nxn roRTFRKssi:. 35 



tustc. Il y avait huit de ces halles; une pour chaque tribu. 
Devant chacune de ces halles étaient disposés, régulière- 
ment espacés , des foyers circulaires formés de pierres 
plates et destinés à cuire des aliments. Dès que le soleil 
parut à rhorizon, au silence qui peu à peu s^était fait sur 
le plateau, succéda une rumeur confuse. Mais Sigild n'a- 
vait pas perdu de temps pendant la nuit. Les ordres étaient 
donnés à ses fidèles ; huit chefs à cheval, suivis de guerriers, 
parcoururent la foule des réfugiés et indiquèrent à chaque 
tribu la place qui lui était assignée d'avance. Soit par las- 
situde, soit par sentiment du péril, la foule obéit et, vers 
le milieu du jour, le camp ne présentait plus l'apparence 
de désordre qu'il montrait la veille au soir. Autour des 
halles, insuffisantes pour contenir tant de familles, on 
voyait les hommes dresser des huttes de branchages. Le 
gros bétail était attaché à des piquets et broutait les her- 
bes qui n'avaient pas été trop foulées; les moutons étaient 
parqués, les femmes préparaient les repas du jour; les en- 
fants couraient de tous côtés et semblaient heureux de cette 
vie nouvelle. Quant aux guerriers, silencieux, ils étaient 
tous montés sur les remparts et les tours. 

Le matin, un brouillard épais remplissait la vallée et les 
coteaux émergeaient des deux côtés ; sur leurs crêtes n'ap- 
paraissait aucune troupe ennemie, et de la vapeur blan- 
châtre qui masquait le val, nul bruit ne sortait. Les enne- 
mis s'étaient-ils retirés ? Était-ce une fausse alerte ? 

A peine si du camp on pjuvait distinguer le cours de la 
rivière sous l'épaisse couche de brume qui la couvrait. 
Vers la fin du premier quart de jour, Sigild fit sortir une 
troupe de cent hommes, avec ordre d'explorer le pont, les 
bords de la rivière et du ruisseau. Si aucun ennemi n'é- 
tait en vue, elle devait se diriger le long de ce ruisseau et 
faire une reconnaissance vers le Nord; elle devait éviter tout 
engagement. Dix hommes resteraient sur le pont, pour y 



36 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

accumuler des broussailles et y mettre le feu dès qu'ils 
apercevraient Tcnnemi dans le val. Peu à peu le brouillard 
se dissipa et au milieu du jour le soleil brilla de tout son 
éclat sur rétendue de la vallée. Tout était silencieux, Pair 
était calme et on voyait au loin des bestiaux oubliés qui 
paissaient tranquillement. Alors beaucoup de réfugiés vou- 
lurent sortir et retourner dans leurs maisons, soit pour y 
demeurer, soit pour en retirer quelques objets qu'ils n'a- 
vaient pu emporter. Sigild doubla les postes des portes 
avec ordre de ne laisser sortir personne. Il vint à Tune et 
à l'autre, et essaya de faire comprendre à la multitude que 
l'ennemi, loin de se retirer, n'attendait qu'une occasion de 
s'emparer des imprudents qui tenteraient de rentrer chez 
eux. « Ils sont cachés, disait-il , ils espèrent que vous re- 
prendrez confiance et que vous vous livrerez sans défense, 
car s'ils en veulent à vos biens, ils en veulent plus encore à 
vos corps ; ils vous emmèneront pour vous vendre vous, 
vos femmes et vos enfants, comme esclaves chez des nations 
d'outre les monts. « Malgré ces propos, l'affluence était 
grande aux issues, et les guerriers avaient peine à mainte- 
nir la multitude, quand arrivèrent à l'entrée orientale une 
cinquantaine des guerriers envoyés par Sigild en recon- 
naissance. Ils étaient couverts de sueur et de boue. Inter- 
rogés par le Brenn, ils dirent : qu'à environ trois mille pas 
du camp, vers le Nord, dans les bois, et bien qu'ils mar- 
chassent avec précaution, ils s'étaient vus tout à coup en- 
tourés d'ennemis-, que beaucoup d'entr'eux avaient été tués 
ou pris et qu'ils n'avaient dû leur salut qu'à la connais- 
sance des localités, en se jetant dans un étroit ravin rem- 
pli de broussailles et de troncs d'arbres pourris qui débou- 
chait sur le ruisseau non loin du camp. « Votre chef est tué, 
dit le Brenn. — Nous ne savons. — Vous l'avez aban- 
donné ! — Nous avions ordre d'éviter tout combat ! — 
Vous n'avez pas perdu vos armes? — Nous avons nos 



HiSTOiRi' n'uxi: forteresse. Sy 

armes. — Allez-vous reposer. » En un instant les entrées 
furent libres et la foule retourna silencieuse à ses campe- 
ments. 

Sigild se dirigea alors vers Textrémité Nord du camp, il 
regarda longtemps à travers la profondeur des bois, puis 
il fit venir sur ce point cinq cents hommes armés pris 
parmi les tribus, en sus de ceux qui étaient à leur poste- 
il les fit placer en arrière du rempart et leur commanda le 
silence. Il entra dans chacune des tours élevées de ce côté 
et parla bas à chacun des chefs. Lorsque tout à coup une 
clameur s'éleva vers le midi du plateau. Le Brenn mon- 
tant à cheval, s'}^ dirigea en toute hâte, mais on lui dit en 
chemin que le pont était en feu et que les dix guerriers 
laissés sur ce point remontaient par la porte de Pouest. 

« Vous avez vu Pennemi, dit Sigild, lorsque les dix 
guerriers furent devant lui. — Nous Pavons vu , il se 
dirigeait en troupe nombreuse vers le pont, en cherchant 
à se dérober derrière les roseaux et les saules. » Sigild prit 
alors cent hommes parmi ses meilleurs guerriers et les 
posta sur les rampes du plateau, en avant de la porte de 
POuest:, il leur donna Pordre d'accumuler dans le chemin 
creux des broussailles et troncs d'arbres, de se tenir en 
arrière sur les berges et de ne se servir de leurs arcs et de 
leurs frondes que quand ils verraient Pennemi près de la 
barricade; s'il tentait Passant sur ce point en nombre, de 
rentrer et de garnir les remparts en prêtant appui aux 
hommes qui avaient charge de les défendre. Mais, à vrai 
dire, le Brenn ne redoutait pas une attaque sérieuse sur ce 
front, difficile d'accès. Il pensait que Pennemi ne tenterait 
pas un assaut, ayant une rivière à dos, admettant qu'il 
parvînt à la traverser. Ses soins se portèrent de nouveau 
vers le Nord. En effet, de ce côté, une faible dépression 
sépare le camp du plateau voisin qui s'élargit et permet la 
réunion de troupes nombreuses, avec une retraite assurée 



38 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

en cas d'insuccès. Puis il venait d'acquérir la certitude que 
l'ennemi occupait déjà ce large plateau couvert de forêts. 
Sigild traversa de nouveau le camp dans toute sa lon- 
gueur, au pas de son cheval, et jetant de côté et d'autre 
des paroles encourageantes lorsqu'il rencontrait des re- 
gards inquiets. Son calme, sa physionomie ouverte et sou- 
riante rassuraient les plus timides. La nuit se faisait au 
moment où il atteignait les remparts du côté Nord. Le si- 
lence continuait à régner dans les bois. L'obscurité étant 
complète, il fit passer quelques jeunes garçons chargés de 
bottes de paille et d'herbe sèche par-dessus les remparts, 
en leur disant de délier ces bottes dans le fossé creusé sur 
■ ce point au pied de l'escarpe. Puis à l'aide de perches, 
qu'on leur tendit, les enfants remontèrent, Sigild permit 
seulement d'allumer quelques feux bas, masqués par le 
relief du rempart et on attendit. Le Brenn se promenait 
en entretenant quelques-uns de ses fidèles à voix basse, et 
les guerriers debout , autour des feux contenus qui les 
éclairaient de reflets rouges, n'échangeaient entr'eux que 
des propos rapides et sourds. Quelquefois perçait un rire, 
aussitôt étouffe. Les gardes du rempart avaient ordre de 
veiller soigneusement, et, s'ils apercevaient les ennemis, de 
ne pousser aucun cri. Ils devaient signaler seulement leur 
venue à portée de vue des remparts, en jetant des mottes 
de terre sur les feux. Ils ne devaient point montrer leur 
tête au-dessus des parapets de clayonnages. La nuit était 
claire, mais sans lune. 

Un des chefs, au milieu du premier quart de la nuit, 
descendit du chemin de ronde et se dirigea vers le 
Brenn : 

« L'ennemi arrive, dit-il. — Qu'en sais-tu? — J'ai en- 
tendu crier des branches mortes. » Sigild monta sur le 
rempart entouré de plusieurs guerriers. — « A vos postes! 
dit-il tout bas. » Au même instant des mottes de terre 



HISTOIRK d'uNIZ FORTKRHSSE. 89 

tombèrent sur les feux en faisant jaillir des milliers d'étin- 
celles. 

Sigild et les guetteurs avaient vu des corps blanchâtres 
qui semblaient ramper en s'approchant de la contrescarpe. 
Quelques-uns se laissèrent couler dans le fossé et, en se 
poussant, gravirent Tescarpe; ils atteignirent le clayon- 
nage. N'entendant rien au dedans, ils se retournèrent et 
prêtèrent la main à d'autres arrivants. Quand ils furent 
environ une cinquantaine au sommet de Pescarpe, on leur 
tendit des perches garnies de crochets qu'ils fixèrent au 
clavonnage ; puis ceux qui étaient restés sur la contres- 
carpe tirèrent les perches. 

Le clavonnage céda et les assaillants se précipitèrent 
sur le chemin de ronde. Reçus à coup d'épée par les dé- 
fenseurs, ils roulèrent la plupart jusqu'au fond du fossé. 
Alors, suivant l'ordre du Brenn, des tisons enflammés 
furent jetés sur la paille disposée au fond de ce fossé, elle 
prit feu, et, répandant une vive clarté, permit de voir à 
cinquante pas environ de la contrescarpe tout un large 
front d'ennemis. Les frondes et les arcs jetèrent sur eux, 
du haut des tours, une grêle de pierres et de traits. Beau- 
coup, parmi les défenseurs, s'apprêtaient à franchir les 
débris du clayonnage et à descendre l'escarpe pour se pré- 
cipiter sur l'ennemi -, mais le Brenn les retint en menaçant 
de mort quiconque sortirait de l'enceinte. La surprise était 
manquée, il y eut un moment d'hésitation dans les rangs- 
de l'ennemi qui s'éloigna hors de la portée des traits. 

Cependant le Brenn fit relever tant bien que mal le 
clayonnage et doubla les rangs des défenseurs sur le che- 
min de ronde, tant pour opposer un front plus solide à 
l'assaillant que pour retenir les hommes du premier rang 
que Tennemi chercherait à entraîner dans le fossé. De 
plus, il fit former entre chaque tour des pelotons d'une 
vingtaine d'hommes qui devaient se jeter sur les points 



40 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

faibles et précipiter en bas du rempart les assaillants qui 
parviendraient à se maintenir sur le chemin de ronde. 
Puis il envoya à cheval quelques-uns de ses fidèles sur les 
fronts Est et Ouest pour avoir des nouvelles ou pour avi- 
ser en cas qu'il se fit plusieurs attaques simultanées. 

Ces mesures étaient prises, lorsqu'on vit en effet les enne- 
mis se rapprocher en nombre du fossé; poussant un grand 
cri, ils se précipitèrent à la fois sur Tescarpe. Ils furent 
durement reçus-, le fossé s'emplissait de morts et de bles- 
sés, ce qui facilitait le passage aux survenants, d'autant 
que beaucoup apportaient des fascines. A deux reprises, 
un des chemins de ronde fut occupé par les assaillants ; 
mais les pelotons de réserve les attaquaient de face pen- 
dant que les hommes des tours, sortant à droite et à 
gauche, les prenaient en flanc. 

Soit que la paille fût mal éteinte, soit que les assiégés 
jetassent encore des tisons dans le fossé, des fascines s'en- 
flammèrent en brûlant les blessés qui poussaient des cris 
horribles. 

L'attaque faiblissait. Les chefs des assiégeants donnèrent 
alors le signal de la retraite. 

Un certain nombre des assaillants étaient restés vivants 
au pouvoir des assiégés. Sigild donna ordre de les garder 
et de ne pas les tuer. Quant aux blessés demeurés en 
dedans des remparts ils furent égorgés. 

Vers le milieu de la nuit, on vit des feux s'allumer 
dans les bois à mille pas environ du camp. Les assiégés 
avaient perdu peu d'hommes, mais le fossé était rempli 
de morts et de blessés ennemis. Ceux-ci poussaient des 
gémissements qui interrompaient seuls le calme de la 
nuit. 

Sigild veillait; il fit faire bonne garde par la moitié des 
guerriers pendant le troisième quart de la nuit, et par 
l'autre moitié pendant le dernier quart. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 4^ 

Ceux qui ne veillaient pas dormaient autour des feux. 
Le Hrenn, à la fin de Tassaut, avait envoyé des messagers 
aux chefs des huit tribus pour leur faire savoir 1 heureuse 
issue de ce premier combat. 

L'aube blanchissait, quand le Brenn se fit amener les pri- 
sonniers. Deux ou trois parmi eux parlaient le langage de 
la vallée, mais avec une prononciation étrangère. 

A^ètus de chausses entourées de bandelettes et d'un 
savon fait de laine non teinte, avec une large courroie qui 
leur servait de ceinture, ils rappelaient certains de ces mar- 
chands qui venaient parfois dans le val pour échanger de 
Tambre jaune et du cuivre contre du seigle, des fromages, 
des peaux tannées et de la laine. « Pourquoi venez-vous 
nous attaquer, dit Sigild. — Nous avons été chassés des 
contrées que nous habitons depuis très-longtemps, par des 
hordes venues du Nord. Ces hommes ont tué beaucoup 
d'entre nous, ont pris nos femmes, ont égorgé nos enfants *, 
nous nous sommes rassemblés, ceux qui étaient robustes 
et, passant un large fleuve sur des radeaux, nous avons 
été de\ant nous, vers le soleil couchant pour trouver une 
contrée où nous puissions vivre. On nous a dit, à deux 
journées d'ici, que ce pays est bon et peut nourrir beau- 
coup d'hommes -, nous sommes arrivés. 

« Quand nos chefs ont vu que vous vous renfermiez dans 
ce lieu, nous regardant comme des ennemis, ils nous ont 
dit qu'il fallait d'abord nous rendre maîtres du camp. 
Nous avons obéi. Nous ne vous faisons que ce qu'on nous 
a fait. — Pourquoi ne pas nous avoir en^■03'é quelques- 
uns d'entre vous demander ce que vous vouliez de nous. 
— Je ne sais. — ^"ous vous êtes présentés en ennemis, 
nous vous recevons comme des ennemis. Combien êtes- 
vous ? — Beaucoup. — Va trouver tes chefs et dis-leur 
que si à la tombée du jour tous les hommes qu'ils entraî- 
nent avec eux n'ont pas quitté le territoire d'Avon, les 



42 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

prisonniers qui sont ici seront livrés aux supplices. — Je 
n'irai pas. — Pourquoi ? — Parce que nos chefs ne quitte- 
ront pas ce territoire *, tu peux nous faire mourir, car si 
quelques-uns d'entre vous sont tombés entre nos mains 
vivants, ils sont destinés à la mort pour venger nos com- 
pagnons tués cette nuit. — C'est bon. » Sigild donna ordre 
de mettre des entraves à ces prisonniers, jusqu'à ce qu'il 
décidât de leur sort. 

Le Brenn tenait beaucoup à ce que l'ennemi s'établît 
vers le Nord, en face du front faible de l'oppidum. Aussi 
faisait-il faire incessamment des reconnaissances sur le 
front Est et Ouest jusqu'à la rivière et jusqu'au delà du 
ruisseau pour empêcher l'assiégeant de s'établir sur l'un 
ou l'autre de ces deux côtés. Sigild a\'ait installé sur les 
rampes escarpées du plateau, en face du pont brûlé, un 
petit camp gardé par deux cents hommes. Les reconnais- 
sances qu'il multipliait avaient ordre de rapporter au camp 
des fourrages, les bestiaux égarés qu'on pouvait rencon- 
trer et de n'attaquer que si elles se trouvaient en présence 
de troupes peu nombreuses. 

Mais l'ennemi ne paraissait pas avoir l'intention de li- 
vrer un nouvel assaut. Il s'établissait dans les bois, au 
Nord, sur les rampes des coteaux, à droite et à gauche, 
laissant entre lui et le camp la rivière et le ruisseau, puis 
on voyait des partis qui maraudaient dans le val pour faire 
du fourrage et piller les habitations abandonnées. Il éta- 
blit de l'autre côté du pont détruit une large palissade ren- 
forcée d'abatis de bois, et en deux jours un pont flottant 
sur la rivière, formé de troncs d'arbres attachés entre eux 
et maintenus par une sorte d'estacade faite d'éperons de 
bois fichés dans le lit et inclinés vers l'amont. 

Il était évident que l'assiégeant n'était pas pressé, qu'il 
vivait aux dépens des provisions laissées dans la vallée., et 
qu'il voulait réduire Tassiégé par famine. 



HISTOIRE d'ini: forthresse. 4^ 

Kn cllct, les habitants du val d'Avon n'avaient pu ap- 
porter avec eux que peu de \ivres, ils avaient leurs bes- 
tiaux ; mais ceux-ci mal nourris, entassés, mouraient en 
grand nombre -, les vaches ne donnaient plus de lait et 
d'ailleurs le fourrage approvisionne diminuait rapide- 
ment. 

Le sixième jour de l'investissement, les chefs des tribus 
proposèrent au Brenn de faire une trouée dans la ligne des 
ennemis pendant que les hommes conservaient encore 
toute leur \igueur, et de ne pas attendre que les vivres 
vinssent à manquer totalement pour se mettre à la merci 
des étrangers. Bien entendu, le Brenn repoussa cet avis en 
déclarant que le jour de la délivrance viendrait, qu'il fallait 
patienter. Cependant il lui importait beaucoup que l'en- 
nemi resserrât sa ligne du côté du Nord. Aussi lit-il un 
soir, à la tombée du jour, assembler deux troupes, l'une à 
la porte de l'Est, l'autre à la porte de l'Ouest. Il avait re- 
marqué que l'ennemi préparait les repas le matm, avant 
le milieu du jour, et le soir au coucher du soleil. Après le 
repas du soir, on entendait des chants et des cris. 

Le moment venu, il divisa chacune de ses deux troupes 
en deux. Les deux premières moitiés devaient se diriger le 
long des remparts et marcher parallèlement jusqu'aux 
bois-, là, elles se jetteraient sur les deux flancs des postes 
a\'ancés de l'assiégeant ; elles ne devaient pas prolonger 
leur attaque, mais se retirer précipitamment au saillant 
Nord de l'oppidum. Une issue serait ouverte sur ce point. 
Pendant ce temps, les deux autres moitiés se réuniraient 
munies de pieux devant ce saillant où, à l'aide de ces esta- 
ques, elles feraient une avancée (fig. 7), puis se retire- 
raient à cent pas à droite et à gauche. 

Les hommes de garde du front Nord avaient ordre 
d'ouvrir une tranchée de vingt pas de largeur dans le rem- 
part, de jeter des fascines et des mottes de gazon dans le 



44 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



fossé, et de préparer des clayonnagcs pour fermer cette 
coupure instantanément. 

Les deux premières troupes s'avancèrent donc en si- 
lence- celle du côté de POuest sortit plus tôt que celle de 
FEst, afin d'arriver en même temps sur les flancs de l'en- 
nemi. Les deux autres troupes les précédèrent et se postant 
à la pointe Nord de l'oppidum, enfoncèrent leurs pieux 
suivant les instructions données, puis se retirèrent à droite 
et à gauche. Il tombait une pluie fine d'automne et le ter- 



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rain était glissant. Il fallut un temps assez long pour que 
les deux troupes pussent se trouver en vue du campement 
ennemi. L'assiégeant n'avait pas de postes a\'ancés, mais 
les troupes, campées en face de l'oppidum et à six cents pas 
environ de celui-ci, étaient retranchées derrière des abatis 
d'arbres ; ce retranchement présentait un front étendu. On 
voyait les hommes autour des feux; ils parlaient haut, 
chantaient et buvaient le cidre et l'hydromel qu'ils avaient 
trouvés en abondance dans les maisons de la vallée. On ne 
pouvait tenter d'attaquer ce front ; il fallait le déborder. 



HISTOIRE d'uXK FORT ERES S F. 46 

Les deux trempes s'éloignèrent donc de plus en plus Tune 
de Tautre et a\'ançèrcnt avec les plus grandes difficultés 
dans les fondrières, sous bois, craignant à chaque instant 
d'être vues par rennemi. Celle qui manœuvrait sur la 
droite arrix-a enfin à Textrémitc du front, se cacha et at- 
tendit le signal que devait donner celle de gauche en souf- 
flant dans une corne; car le Brenn avait supputé que le 
détachement de droite serait arrivé à Textrémité du front 
avant le détachement de gauche. 

Cependant le temps s'écoulait, et Sigild , qui s'était 
avancé avec quelques guerriers à cheval sur la lisière du 
bois, n'entendait rien. Il envo3'a deux de ses guerriers à la 
recherche des deux troupes; ceux-ci ne pouvaient chemi- 
ner sous bois que très-difficilement et les feux de l'ennemi 
qu'ils apercevaient de loin à travers les arbres ne faisaient 
que rendre leur marche plus pénible, en les empêchant de 
distinguer le terrain sur lequel marchaient leurs montures. 
Le front sur la droite de l'ennemi, du côté de la rivière, 
formait une courbe allongée et la troupe de gauche a\'an- 
çait toujours parallèlement à ce front sans trouver un point 
d'attaque. 

Le milieu de la nuit était passé quand cette troupe se vit 
enfin devant une coupure laissée dans les abatis; mais 
cette coupure formait un rentrant qui rendait l'attaque fort 
chanceuse. La troupe attendit que le silence se fit dans le 
camp. Les feux, irrégulièrement entretenus, jetaient çà et là 
des clartés vacillantes et les ombres qui passaient devant 
les brasiers devenaient de plus en plus rares. 

Alors l'un des guerriers envoyés par Sigild arrivait; il 
jugea qu'on ne devait pas différer l'attaque sur ce point et 
qu'il fallait surprendre l'ennemi pendant le premier som- 
meil. 

Un des hommes donna le signal convenu et la troupe 
52 précipita dans la coupure, égorgeant tout ce qu'elle 



46 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

trouvait devant elle, en poussant des cris terribles, épar- 
pillant les feux et formant le coin, de manière à ne pas 
se laisser déborder. Elle n'alla pas bien loin, car aux cris 
des assaillants et des blessés, on vit de tous côtés les hom- 
mes se lever et se diriger à la hâte vers le point d'attaque. 
La petite troupe se concentra alors, et a3'ant de Tavance, 
se mit à fuir vers l'oppidum en suivant la lisière du bois le 
long des berges escarpées de la rivière. On entendait alors 
vers la gauche de l'ennemi une longue clameur; l'attaque 
se faisait aussi de ce côté. 

Soit que l'ennemi, lancé à la poursuite de la troupe de 
gauche, débordât cette troupe, soit que ce détachement s'é- 
garât dans la nuit, il ne put regagner assez tôt le point 
culminant du plateau et continua de longer la rivière. 

Quant à la troupe de droite, moins éloignée de Toppi- 
dum, dès qu'elle se vit sur les bras une masse d'ennemis, 
elle se retira en bon ordre et s'en vint droit à la pointe des 
retranchements ainsi qu'il avait été convenu, ^ivement 
poursui\'ie par la foule des assiégeants. En même temps 
arrivait sur ce terrain, la plupart de ceux des ennemis qui 
s'étaient mis à la poursuite du détachement de gauche. 

Le Brenn avait prévu le cas où l'attaque qu'il avait com- 
binée ne réussirait pas de point en point, Malgré l'obscu- 
rité, il vit que ses gens ne précédaient pas, ainsi que cela 
eut du être, les guerriers ennemis qui se présentaient sur 
sa gauche, il rentra donc à la hâte dans l'ouvrage de pieux 
qu'il avait fait faire et donna Tordre d'allumer des feux 
de paille. 

Les deux détachements embusqués, à droite et à gau- 
che en dehors du rempart, avaient ordre de n'attaquer qu'à 
un signal convenu. Arrivèrent donc simultanément à la 
barrière de pieux la troupe des fugitifs de droite, les en- 
nemis qui les poursuivaient l'épée dans les reins et ceux 
qui cherchaient la troupe égarée de gauche. 



HISTOIRF: l) UNE rORTKRESSE. 47 

Beaucoup entrèrent pèlc-nièle dans l'espace triangulaire 
formé par ces pieux. Il y eut là une mêlée indescriptible :, 
les gens qui défendaient le clayonnage remparant la cou- 
pure, n'osaient ouvrir des issues à leurs frères d'armes 
qu'ils voyaient aux mains avec Tennemi. Le Brenn frap- 
pait au milieu de cette foule en essayant de rallier ses 
hommes. Il put se faire jour jusqu'au clayonnage auquel il 
s'adossa, et son exemple encourageant les guerriers de la 
troupe de droite, on tint tète à l'ennemi dont le nombre 
cependant allait sans cesse grossissant. Quelques instants 
encore et on allait être culbuté par la multitude des assail- 
lants; les derniers arrivés poussaient ceux qui étaient de- 
vant eux-, le clayonnage et les guerriers qui le défendaient 
eussent été entraînés par le flot. Le Brenn avec sa longue 
épée faisait autour de lui un cercle de cadavres et de bles- 
sés. Criant alors par-dessus le cla3'onnage de donner le si- 
gnal, h son des trompes domina les hurlements des com- 
battants. Il y eut parmi les ennemis comme un mouve- 
ment d'hésitation, puis se massant en cohue compacte, ils 
se précipitèrent sur la coupure qui céda comme devant un 
torrent. 

Au même moment, on entendit sur les deux flancs de 
l'ennemi de grands cris; les deux troupes embusquées at- 
taquaient cette colonne confuse à l'extérieur du rempart.... 

Ce ne fut qu'au petit jour que le combat cessa. Les en- 
nemis qui avaient pu pénétrer dans l'oppidum étaient tués 
ou pris. Le triangle de pieux bouleversés était rempli de 
cadavres de part et d'autre. L'ennemi déconcerté par ces 
deux attaques simultanées de flanc, se vovant coupé, ne 
pouvait plus, pendant l'obscurité, combiner un assaut. Il 
se retira. Toutefois ceux qui avaient été pris dans l'ouvrage 
avancé et à la coupure de l'oppidum, défendirent chère- 
ment leur vie, et les prisonniers qui furent poussés devant 
le Brenn étaient tous plus ou moins grièvement blessés. 



48 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Sigild était couvert de sang et de boue, son grand cheval 
noir avait été tué dans la dernière mêlée et lui-même foulé 
aux pieds. 

Il monta sur la tour la plus voisine et vit que l'ennemi 
se tenait à peu de distance ; il établissait une contrevalla- 
tion d'abatis à trois cents pas de Poppidum. Son attitude 
était menaçante, on pouvait craindre qu'il ne méditât une 
nouvelle attaque. Le Brenn fit donc au plus tôt réparer la 
coupure et renforcer les parapets de clayonnages par des 
pieux solides espacés de deux pieds environ. De plus, il fit 
creuser un second fossé avec retranchement suivant une 
ligne concave, en dedans du saillant Nord de Toppidum. 
Ce retranchement ne pouvait être aperçu du dehors. Il 
ménagea une issue à chaque extrémité appuyée à une tour. 
Le but était atteint, l'ennemi se concentrait devant le sail- 
lant faible de l'oppidum et se rapprochait. Toutefois les 
défenseurs ne comprenant pas les motifs qui avaient en- 
gagé le Brenn à tenter cette aventureuse sortie de la nuit 
précédente, hochaient ia tête et paraissaient soucieux. Si on 
avait tué à l'ennemi de deux à trois cents hommes, on en 
avait perdu presque autant. 

Celles d'entre les femmes dont les époux étaient morts 
remplissaient le camp de leurs gémissements. Sigild devait 
cependant inspirer la confiance à ses frères d'armes jus- 
qu'au dénoûment préparé par lui. Il rassembla les chefs 
des tribus : « Vous voyez bien, leur dit-il, que nous ne 
pouvons faire une trouée dans ces lignes qui enserrent le 
camp. L'ennemi est très-nombreux, audacieux, ne se laisse 
pas déconcerter. D'ailleurs, abandonnerions-nous ici des 
vieillards, des femmes et des enfants qui deviendraient sa 
proie!.... A coup sûr, en supposant qu'une troupe de 
guerriers hardis pût passer à travers tant d'ennemis, ni les 
femmes, ni les vieillards, ni les enfants ne les pourraient 
suivTe. Si j'ai fait faire une sortie la nuit dernière, c'est que 



mSTOIRK 1) UNI' FOU IKRIiiSSi:. 41) 

j'entends obliger Tennenii à concentrer toutes ses forces 
vers le Nord, ce qu'il fera d'autant plus volontiers que c'est 
le point le plus faible de la défense. Quand nous l'aurons 
ainsi attiré de ce côté, que nous l'aurons forcé de dégarnir 
les coteaux de la vallée, nous descendrons une nuit noire 
dans le val, nous passerons la rivière sur un pont que je 
ferai préparer et que cinquante hommes pourront établir 

en peu de temps, et nous fuirons vers le tieuve quand 

nous saurons que nous n'avons plus en vivres que ce que 
nous pourrons emporter. Des amis, que j'ai fait prévenir, 
nous guideront chez des tribus voisines, de notre race, et 
qui nous accueilleront avec joie parce qu'elles manq.uent de 
bras pour cultiver de grandes terres qu'elles possèdent.... 
Ainsi rassurez les tribus, les guerriers : tout est prévu. 
Mais pour la réuss".te de ce plan, il faut que nous ne lais- 
sions nulle trêve à l'ennemi, tant que nous demeurerons 
ici. )) 

A défaut de meilleures raisons, les chefs des tribus pa- 
rurent ajouter foi aux paroles de Sigild. L'air confiant de 
celui-ci, sa bonne mine, l'activité qu'il déplo3-ait, le soin 
avec lequel il s'enquérait de toutes choses, lui attiraient 
toujours la S3^mpathie des malheureux assiégés. 

Ainsi qu'il l'avait annoncé, dans le petit camp situé au- 
dessus du pont brûlé, il fit établir des radeaux légers qui 
pou\'aient être attachés rapidement les uns aux autres. Il 
allait voir le travail et paraissait y attacher une grande im- 
portance. Il donna l'ordre d'égorger les prisonniers grave- 
ment blessés-, quand aux autres pris dans la dernière af- 
faire, on leur donna une nourriture abondante. Enfermes 
dans une sorte de fosse entourée de pieux, ils ne pouvaient 
voir ce qui se passait dans le camp. Bien gardés le jour, 
il les faisait à peine surveiller la nuit, pensant que plusieurs 
parviendraient à s'échapper et qu'ils feraient croire à l'en- 
nemi que les vivres ne manquaient pas. C'est aussi ce qui 

4 



DO HISTOIRE l/U\E FORTERESSE. 

arri\'a. Une nuit, trois des plus robustes parmi les prison- 
niers parvinrent à sortir de la fosse, à se glisser le long 
des remparts et à regagner le camp des assiégeants. Alors 
Sigild fit tuer les autres. 

Des hommes qui n'étaient point préposés à la garde des 
remparts, Le Brenn avait composé quatre corps de trois 
à cinq cents hommes chacun, et à certains moments du 
jour et de la nuit, il faisait sortir ces hommes par Tune 
ou Tautre porte, avec la mission d'inquiéter Pun des deux 
côtés du campement ennemi ou les deux à la fois. On ne 
perdait pas grand monde de part et d'autre, dans ces es- 
carmouches, qui n'avaient d'autre résultat que de tenir sans 
cesse l'assiégeant en haleine, de le fatiguer et de l'obliger 
à se concentrer. Aussi était-il visible que l'ennemi prépa- 
rait un assaut général. On le voyait amonceler des fascines, 
couper de longues perches, disposer des mantelets d'osier. 

Le matin du quatorzième jour du siège, sur les coteaux 
environnants, à peine voyait-on quelques partis clair-se- 
més et, dans le Val, la palissade établie en face du pont 
détruit ainsi que le pont de radeaux étaient seuls occupés 
encore par des troupes nombreuses. « Il est certain, dit 
Sigild aux chefs des tribus, que l'assiégeant se dispose à 
nous assaillir. Il faut que nous repoussions vigoureusement 
cet assaut et alors nous profiterons de la lassitude et du 
désordre de l'ennemi pour exécuter notre projet de fuite. » 
Les préparatifs de l'assiégeant paraissaient formidables et 
il régnait dans le camp, en face du saillant Nord de l'oppi- 
dum, une grande activité. De son côté, Sigild ne négligeait 
rien pour repousser un assaut, bien qu'il comptât sur 
l'arrivée de la troupe de secours dans la soirée. Il fit appro- 
visionner les tours de pierres et de traits* sur les remparts, 
il faisait consolider les clayonnages et multiplier les plans 
inclinés pour y accéder facilement. 

De part et d'autre, on se préparait à une lutte décisive. 



II is roi ri; d'uni; for ri;p L:ssii:. 5i 

Le retranchement établi en arrière du saillant était bien 
muni, et le Hrenn exerçait ses hommes à sortir en masse 
par les deux issues extrêmes ménagées dans ce retranche- 
ment pour prendre Tassaillant en fianc. 

Toutefois cette journée se passa sans combat. Le soleil 
couché, le Brenn mjnta sur une des tours et interrogea 
Thorizon. Ses fidèles croyaient qu'il examinait les mou\e- 
ments de l'ennemi^ il attendait le signal de Tomar. La nuit 
s'écoula, nul signal n'apparut. 

Sans rien laiss:;r paraître des graves inquiétudes qui l'as- 
saillirent pendant cette longue nuit, le Brenn, dès le lever 
du soleil, disposa ses guerriers aux points qu'il supposait 
devoir être attaqués. 

L'ennemi se massait en deux grosses troupes à trois 
cents pas de l'oppidum^ il avait amassé une prodigieuse 
quantité de fascines devant lui, des poutres et des claies. 
Le soleil était déjà élevé au-dessus de l'horizon quand il 
se mit en mouvement. En avant, s'avançait u:i front de 
guerriers couverts par des mantelets d'osier qui les pré- 
servaient des traits et des pierres. 

Ainsi atteignirent-ils la contrescarpe du fossé, en dé- 
pir d:^s projectiles des tours. Là, ils affermirent ces claies, 
et peu à peu derrière elles vinrent se poster beaucoup 
d'ennemis portant des fascines. Puis, par-dessus ce man- 
teau, ils jetèrent dans le fossé un grand nombre de ces 
fascines. Quand ils jugèrent que celles-ci étaient en quan- 
tité suffisante, ils lancèrent dessus des brandons enflam- 
més. 

Les assiégés ne pouvaient opposer à ce genre d'attaque 
aucun obstacle. Ils lançaient force traits et pierres sur les 
assaillants, mais ils n'en blessaient qu'un petit nombre et 
d'ailleurs ceux-ci ne semblaient pas se préoccuper de ces 
projectiles. Le vent venait du N. O. Bientôt les fascines 
s'enflammèrent et la fumée, les étincelles aveuglaient les 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



défenseurs. Trois des tours prirent feu ainsi que les clayon- 
nages des remparts. 

Sigild, froid, calme, avait fait retirer ses hommes der- 
rière le second retranchement. « L'ennemi, disait-il, ne 
pourra passer que quand tout sera consumé, ce sera long-, 
laissez-le s'établir sur le rempart et crier victoire. C'est 
alors que nous agirons. » En effet ces bois verts brûlaient 
mal et donnaient beaucoup de fumée ; les assiégés appor- 
taient des broussailles et des débris de bois sur les fascines 
incandescentes pour entretenir le feu, cela ne finissait pas. 
L'ennemi s'impatientait, l'assiégé prenait la chose gaie- 
nient. Vers le milieu de la seconde moitié du jour, cepen- 
dant, le feu s'étigenit sur quelques points; jetant de la terre 
et des troncs d'arbres dans les fossés, sans apercevoir nul 
défenseur, l'assiégeant crut que les remparts, intenables, 
étaient abandonnés. Poussant des cris, il se précipita sur 
les escarpes, franchit les cla^^onnages à demi consuniés, et, 
ne trouvant aucune résistance, il descendit en masse com- 
pacte dans le camp (fig. 8). Là il fut reçu tout à coup par 
une pluie de traits et de pierres-, sans hésitation cependant, 
il se rua sur le retranchement qui ne présentait qu'un faible 
relief et un fossé peu profond, pensant l'emporter facile- 
ment. 

Mais ce retranchement était solide, des pieux épais et 
aiguisés le garnissaient. Les assaillants se poussant, s'ai- 
dant les uns des autres, attaquaient sa crête ; ils étaient re- 
çus à coup d'épée et de piques et retombaient mourants 
sur leurs camarades -, d'autres les remplaçaient. On mar- 
chait sur les corps des blessés qui peu à peu comblaient le 
vide du fossé sur quelques points. Plusieurs parmi les 
ennemis étaient parvenus à se jeter au milieu des défen- 
seurs et ouvraient de longues trouées dans lesquelles aussi- 
tôt s'élançaient des braves. Le front profond qu'avait établi 
le Brem derrière le retranchement était entamé; c'est 



mistoirl: I) lnl: fori f.ressl:. 



53 



alors qu'il démasqua les dcu\ issues extrêmes en faisani 
sortir par chacune d'elles les deux troupes de guerriers 
choisis. Ceux-ci longeant le rempart abandonné, tombèrent 
sur le flot épais des assaillants. A peine avaient-ils assez 
de place pour se mouvoir, tant la foule était serrée, tant 
elle se pressait contre le retranchement. Les deux troupes 
fauchaient de\-ant elles pour se faire jour et avancer. Mais 
il arrixait toujours des ennemis et la place conquise était 






J:^%i^ 






aussitôt remplie par les nouveaux venus, qui, sans se pré- 
occuper de ces attaques sur leurs flancs, se pressaient au 
centre avec acharnement. 

Le fossé était comblé avec les morts, et les fascines sur 
une longueur de cent pieds, les pieux ébranlés, garantis- 
saient à peine les défenseurs. Au bruit de Tassaut, beau- 
coup de femmes étaient accourues. On les voyait, les bras 
nus, élever des pierres au-dessus de leurs têtes et les jeter, 
en poussant des cris rauques, contre la poitrine des assail- 



54 HISTOIRE D^UXE FORTERESSE. 

lants ', ou bien, armées de ces pilons de bois qui servent à 
bro3'er les herbes et la viande dans des pierres creuses pour 
les repas, achever les blessés tombés en dedans du re- 
tranchement. Une clameur s'éleva, la cohue des assail- 
lants s'ouvrit et cent hommes s'avancèrent au pas por- 
tant un énorme tronc d'arbre sur leurs épaules, entou- 
rés de guerriers armés de haches. Cette colonne, renver- 
sant tout sur son passage, amis et ennemis, fit une large 
voie dans le retranchement, toute semée de morts et de 
blessés. La poutre était déjà plus qu'à moitié engagée à 
rmtérieur de la défense, quand les femmes accoururent et 
se précipitant comme des louves sur les flancs de la co- 
lonne, passaient entre les guerriers, s'accrochaient aux 
jambes des porteurs. L'énorme poutre vacilla, obliqua et 
entraîna dans sa chute assaillants et défenseurs, pris sous 
son poids. Sigild, profitant du désordre, s'élança alors sur 
la brèche, suivi par une troupe de guerriers qu'il avait, non 
sans peine, tenus en réserve. A son tour, il se fra3'a un 
chemin au centre de la cohue des assaillants. Aboyant ce 
mouvement, les guerriers qui étaient sortis aux deux ex- 
trémités du retranchement intérieur redoublèrent d'efforts. 
D'autres se jetèrent sur le chemin de ronde par les issues 
latérales de ce retranchement et précipitaient les ennemis en 
dedans ou en dehors du rempart. Ceux-ci, resserrés dans 
cet espace étroit, entamés au centre, ne pouvaient faire 
usage de leurs armes. Quelques-uns tombaient et étaient 
étouffés. Ceux qui étaient sur la partie saillante du rem- 
part tournaient le dos et fuyaient .au milieu des arrivants 
qui, ne voyant pas ce qui se passait derrière le rempart, 
voulaient les forcer de retourner au combat. 

La confusion se mettait parmi cette foule qui, n'écou- 
tant plus la voix des chefs, continuait à s'accumuler dar.s 
le fossé, sur les escarpes et le chemin de ronde en si grande 
presse qu'elle ne pouvait agir que par sa masse, et se pré- 



HISTOIRH D^UNE l-O RTER I-SSE. 35 

sentait aux coups sans pouvoir se défendre. La plupart 
jetaient leurs boucliers qui gênaient leurs mouvements. 

Sigild avançait toujours, et tous les guerriers qui ne dé- 
fendaient pas le retranchement formaient derrière lui une 
colonne de plus en plus épaisse ; sitôt qu'ils étaient en de- 
hors du retranchement ces guerriers se tournaient le dos 
et se jetaient sur la masse des assaillants séparés en deux 
foules. Ces hommes, pris comme dans deux tenailles par 
les guerriers de Sigild et ceux venant des issues extrêmes 
du retranchement, étaient égorgés sans combattre. 

Les chefs ennemis faisaient en vain sonner la retraite. 
Tous les assaillants qui étaient accumulés entre le rempart 
et le retranchement ne pouvaient ni avancer ni, reculer. 
Bien peu parvinrent à rejoindre leurs compagnons. 

Les défenseurs ne s'arrêtèrent que par lassitude -, ce n'é- 
tait plus un combat, mais un massacre. 

Bien que les guerriers d'Avon eussent perdu beaucoup 
des leurs, l'issue de cette action les avait enivrés-, ils vou- 
laient profiter du désarroi de Tennemi pour sortir de l'oppi- 
dum et se J2ter sur lui. Sigild dut, par les plus redoutables 
serments^ leur jurer que la vengeance serait d'autant plus 
éclatante qu'ils sauraient attendre. 

Il leur dit, d'ailleurs, que l'ennemi était très-nombreux 
et que la perte qu'il venait de faire ne l'avait pas affaibli 
au point de le rendre méprisable; qu'il brûlait de prendre 
une revanche, et que l'attaquer dans son camp c'était la 
lui offrir assurée. Il fallut toutefois faire intervenir l'auto- 
rité des chefs des tribus, des Druides pour contenir les 
guerriers dans l'oppidum. 

La nuit s'étendit sur cet étroit champ de bataille, cou - 
vert de cadavres et de blessés. Le Brenn fit reprendre pos- 
session des remparts, réparer à la hâte les claj'onnagas, 
égorger tous les blessés ennemis et transporter les siens au 
milieu du camp où ils furent confiés aux femmes; alors il 



56 HISTOIRE d'une torteresse. 



monta au sommet d'une des tours non brûlées de ce front, 
espérant apercevoir le signal de Tomar. Mais la nuit était 
brumeuse et à peine distinguait-on les feux de l'ennemi à 
rois ou quatre cents pas. 

Évidemment Tomar n'allumerait pas son feu, ou s'il 
'allumait il était impossible de le voir à travers la 
brume. 

Les guerriers, après cette rude journée, glacés par ce 
brouillard d'automne, s'endormaient près des brasiers. 
Aux cris de victoire succédait un silence de mort, inter- 
rompu seulement par les gémissements de quelques bles- 
sés oubliés. 

Le Brenn songeait s'il ne serait pas sage de suivre le 
plan qu'il avait tracé aux chefs des tribus : de quitter le 
camp avant le Jour en passant la rivière sur des radeaux 
réunis, sans attendre que Tennemi eût pu combiner un 

nouvel assaut Les vivres manqueraient certainement 

bientôt.... Mais comment faire mouvoir cette foule. Il fal- 
lait laisser quelque repos à ses guerriers. <( Encore un jour 
se dit-il, et si je n'ai pas de nouvelles de Tomar, j'aviserai. 
Puis il sortit, fit poster sur le point attaqué des guerriers 
qui, ayant gardé les remparts non entamés pendant l'as- 
saut et n'ayant pas combattu, formaient une troupe fraîche 
de quelques centaines d'hommes. Des femmes même mon- 
tèrent sur les tours. Il recommanda à tous ces défenseurs 
de pousser des cris s'ils voyaient l'ennemi s'approcher des 
remparts, afin de réveiller les guerriers endormis. Il en- 
voN'a plusieurs de ses fidèles sur les autres fronts du camp 
en leur recommandant de surveiller les approches, de faire 
sortir quelques hommes par les portes pour reconnaître 
s'il ne se passait rien au dehors, d'allumer des feux à dis- 
tance des remparts, afin d'éclairer les abords. Il se dirigea 
vers l'extrémité sud de l'oppidum, vit que le petit camp, 
au-dessus du pont détruit était gardé; mais reconnut aussi. 



HISIOIRR d'iNE forteresse. Sj 

à travers le brouillard, les feux de Tennemi dans le val en 
face de ce pont. 

On était au milieu de la nuit, Sigild, accablé de fatigue, 
revint vers le Nord et.se retira sous une des tours. Quel- 
ques-uns des siens devaient veiller au dehors, autour d'un 
grand feu 

Le Brenn dormait, lorsqu'une main appuyée sur son 
épaule le réveilla. A la lueur d'un tortil de résine, il vit 
Tomar debout près de lui.... « C'est bien toi, Tomar? dit- 
il, croyant rêver. — C'est moi. — Seul? — Seul ici; les 
guerriers sont là bas; le brouillard rendait le signal inutile, 
je suis venu. — On t'a vu ? — Tes guerriers dorment, 
personne ne m'a reconnu ; une femme m'a dit que tu étais 
ici. — Pourquoi un jour de retard? — Ditovix a réuni 
mille guerriers. — Ah ! — Ditovix est avec eux. » 
Un nuage passa sur le front du Brenn. « C'est un 
brave frère, dit-il, après une pause. Tu sais que nous 
avons été attaqués hier ? — Je le sais, j'ai vu le champ des 
morts. L'ennemi est nombreux, il ne saurait retourner sur 
ses pas, il attaquera encore demain, il veut en finir. — 
Alors? — Alors Ditovix doit se jeter sur lui, avant le mi- 
lieu du jour, quand il le saura engagé. — Eh bien? — Si 
je ne retourne pas près de Ditovix, ou si tu ne lui fais pas- 
ser aucun avis, il attaquera. — Reste donc avec nous 

Tu es certain eue nous serons assaillis au jour? — J'ai 
longé le camp ennemi ; on prépare un nouvel assaut et des 
guerriers passent le long de la rivière pour attaquer aussi 
du côté de l'Ouest. 

Il n'y avait pas un instant à perdre. Sigild réunit ses 
fidèles et leur annonça qu'il fallait faire un dernier effort; 
que l'ennemi, harcelé sur ses derrières par des tribus voi- 
sines, devait s'emparer de Foppidum ce jour même, ou 
périr. 11 présenta Tomar comme ayant passé la veille dans 
le camp des assiégeants et s'étant mis au fait de la situation. 



58 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Personne ne doutait de la véracité de Tomar qui, loin 
de se vanter, jamais ne disait le quart de ce qu'il savait. 

Sigild ne disposait guère, à la suite des divers assauts, 
que de trois mille hommes en état de combattre, en défal- 
quant le poste placé en face du pont brûlé. Il divisa son 
monde en trois troupes : Tune de douze cents hommes en- 
viron, pour défendre les remparts du Nord, la seconde de 
huit cents hommes postés sur le rempart de l'Ouest, et la 
troisième de mille hommes qu'il retint au milieu de Top- 
pidum sous son conimandement direct. 

Sur les autres parties du périmètre de Toppidum, il fit 
placer das hommes qui n'avaient point Thabitude de com- 
battre, dépourvus d'armes, mais en état cependant d'oppo- 
ser une certaine résistance si l'ennemi se présentait. Des 
femmes furent postées dans les tours en dehors des points 
d'attaque présumés. Elles n'avaient autre chose à faire 
que de jeter des pierres sur les assaillants. 

Le jour tardait à paraître tant le ciel était chargé de va- 
peurs, cependant les guerriers, encouragés par les paroles 
du Brenn, par leurs succès de la veille, attendaient l'en- 
nemi, pleins d'ardeur. Les Druides, informés par Sigild 
de la venue d'un secours, parcouraient le camp en annon- 
çant que le jour de la délivrance était arrivé, que les âmes 
des guerriers qui succomberaient étaient assurées des plus 
brillantes destinées. Les Druidesses, échevelées, attachaient 
des branchages sacrés aux clayonnages des remparts. 

On voj^ait distinctement alors un corps de deux mille 
ennemis environ, adossé à la rivière, en face le front occi- 
dental de l'oppidum. Vers la fin du premier quart du jour, 
cette troupe gravit l'escarpement et s'arrêta à portée de 
trait. Puis, s'étant divisée en huit groupes, chacun d'eux 
se dirigea muni de fascines vers une des tours. Les as- 
saillants furent accueillis par une grêle de flèches et de 
pierres. Ils avancèrent néanmoins sans hésitation et accu- 



HISTOIRE I) r\i-: FORT TRES s n. 5o 

mulcrent les fascines au pied des tours. Ce n'était pas sans 
perdre beaucoup des leurs, car les assiégés leur jetaient de 
gros cailloux et des troncs d'arbres par-dessus les parapets. 

Plusieurs fois les assaillants tentèrent de mettre le feu 
aux fascines- mais les bois étaient humides et les défen- 
seurs jetaient des paniers de terre mouillée sur la tlammc 
quand elle commençait à jaillir. 

L'assaut du côté de TOuest durait depuis quelque 
temps, quand un grand nombre d'ennemis se jeta sur le 
saillant du Nord, dont les tours étaient en partie détruites. 

Comme la veille, il se ruait en masse tellement com- 
pacte contre ce saillant qu'il ne pouvait tarder à faire une 
trouée. 

Sigild fit alors sortir cinq cents hommes par la porte de 
TEst, afin de prendre en liane la colonne d'assaut, pendant 
qu'il se dirigeait avec les cinq cents autres guerriers de ré- 
serve droit au saillant. Déjà, lorsqu'il arriva sur ce point, 
l'ennemi était en dedans du rempart et les siens abrités 
derrière le retranchement. 

En voyant les monceaux de cadavres qui étaient restés 
dans cet espace, l'ennemi sembla redoubler de fureur et 
débordait comme un flot par une large issue. Croyant en- 
fin être maître de l'oppidum, il se ]cta en désordre sur la 
troupe conduite par Sigild. Celle-ci, disposée en croissant, 
formait comme un second retranchement, contre lequel se 
heurtaient les assaillants, sans pouvoir l'e.itamer. 

Arrivaient sur le flanc gauche de la cohue des assié- 
geants les cinq cents hommes sortis par la porte de TEst, 
quand une immense clameur s'éle\'a du camp de l'ennemi. 

Des cavaliers couraient, bride abattue, vers Toppiduni. 

Le flot des assaillants hésitait. Attaqués sur leur flanc, 
à peine s'ils résistaient, et un mouvement de retraite désor- 
donnée s'accusait de plus en plus. 

Ceux qui avaient franchi le rempart, ne se voyant plus 



6o HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

soutenus, OU poussés plutôt par de nouveaux arri\-ants, 
regardaient derrière eux et ne tardaient pas à fuir \'ers le 
bois. 

Sigild comprit que Ditovix attaquait : alors rassemblant 
ses guerriers, faisant appeler tous les hommes répandus 
sur les défenses, il forma une épaisse colonne et passant 
sur le ventre des assaillanis qui se trouvaient entre lui et le 
rempart, il le franchit, se réunit aux guerriers déjà sortis : 
« Maintenant, cria-t-il, en avant, Tennemi est à nous, que 
pas un ne retourne dans son pays. « 
, Les malheureux assiégeants, pris entre les guerriers de 
Ditovix et ceux conduits par Sigild, bien qu^ils fussent 
deux fois plus nombreux que n'étaient ces deux corps 
réunis, affolés, ne songeaient plus à se défendre et se por- 
taient tantôt d'un côté, tantôt de Fautre, trouvant partout 
la mort. 

Beaucoup essayaient de fuir vers la rivière ou le ruis- 
seau ', mais Tomar, qui était resté dans Toppidum, sur 
Tavis que lai avait donné Sigild, envo3-ait les guerriers 
postés sur les remparts à leur poursuite. 

Les assaillants, sur le front de TOuest, voyant le désor- 
dre qui régnait parmi les leurs sur le plateau, étaient des- 
cendus vers les berges. De ce côté, des guerriers sortirent 
en foule par la porte occidentale, rompirent le pont de ra- 
deaux et se jetèrent sur Tennemi acculé à la rivière. 

Ceux, parmi les assiégeants, qui ne trouvèrent pas la 
mort pendant cette journée, errants, traqués, périrent de 
faim ou de froid. 

On avait cependant un millier de prisonniers, entre au- 
tres ceux qui gardaient la palissade dans le Val. Ils furent 
égorgés, dans le Némède, devant les Druides et les Drui- 
desses. La plupart des morts furent jetés dans la rivière, 
et pendant plusieurs jours les riverains du fleuve trouvè- 
rent des cadavres arrêtés au milieu des roseaux. 



HISTOIRIC ij'lNE FORTERESSn:. 6l 



IV 



CE QUE COUTENT LES DÉFENSEURS 



Ditovix et ses guerriers avaient bravement fait leur de- 
voir; les tribus du val d'Avon les considéraient comme 
des sauveurs, et lorsque les malheureux assiégés retournè- 
rent dans leurs maisons dévastées, ils s'empressèrent de 
partager le peu qui leur restait avec les nouveaux venus. 
Dans le camp ennemi, on avait trouvé des provisions , 
fruits du pillage, et sur les cadavres des vaincus, un peu 
d'or, des armes-, tout cela fut également distribué. Mais 
rhiver approchait, les fourrages étaient dispersés, les bestiaux 
perdus ou mangés, les réserves de grains détruites. Il fallut 
acheter aux marchands de quoi subsister-, il fallut nourrir 
les alliés. La disette régnait dans cette vallée si prospère le 
mois précédent. Ces sauveurs étaient exigeants et deman- 
daient où étaient ces biens, cette abondance qu'on leur 
avait promis. 

Retirés dans Toppidum avec les guerriers de Sigild, les 
hommes de Ditovix prétendaient être les maîtres, faisant 
sans cesse valoir retendue du service qu'ils avaient rendu 
aux habitants du Val d'Avon, Des querelles surgissaient 



C)2 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



chaque jour, et il ne fallait rien moins que l'ascendant que 
Sigild avait su prendre parmi les siens pour modérer leurs 
colères. 

Ditovix n'intervenait point en tout ceci. On lui avait de- 
mandé secours, disait-il à Sigild, en promettant à ses 
hommes des biens, des richesses ; que pouvait-il leur ré- 
pondre, si on les laissait périr de misère? 

Ditovix avait amené mille guerriers au secours des habi- 
tants du val d'A\-on, et, malgré les pertes subies pendant 
l'action, il se trouvait, un mois après la destruction de 
l'armée ennemie, que le nombre de ces auxiliaires s'était 
singulièrement accru. 

Les Druides intervinrent alors ; ils représentèrent à Di- 
tovix que si lui et ses guerriers avaient sauvé les tribus 
de la vallée d'une destruction totale, elles étaient réduites 
à 1 1 misère ; que si les familles mouraient de faim, le 
même sort était réservé à ses hommes, puisqu'il n'y avait 
plus rien à leur donner* • que, dans l'intérêt commun, il 
fallait donc aviser. 

Ce fut alors que Ditovix changea d'attitude. « Je vou- 
drais ramener dans leur pa3's mes guerriers, que je ne le 
pourrais, dit-il. Ils refuseraient de me suivre et se livre- 
raient à toutes sortes d'excès. C'est à peine si je puis obte- 
nir que des murmures ils n'en viennent à de fâcheuses 
extrémités. Pour les entraîner, j'ai dû promettre beaucoup, 
il faut les satisfaire. Ce sont des hommes habitués aux 
combats et qui ont, la plupart, fait la guerre dans les 
pays outre-monts. Ils sont impropres à travailler à la terre 
ou à soigner les bestiaux-, que proposez -vous?... » — 
Que demandez- vous? dirent les Druides. — J'assemblerai 
les principaux d'entr'eux, je leur exposerai la situation des 
choses et je vous ferai part de ce qu'ils désirent.... » 

Ditovix et Sigild tinrent conseil, car l'un et l'autre sen- 
taient qu'il était nécessaire d'obtenir les mêmes avantages 



nisToiRK I) Lixi': l'OR r i: RKSS iï. (>[•> 

pour le guerriers de la vallée et pour les auxiliaires, si on 
voulait éviter une collision. Les deux chefs appelèrent 
quelques-uns des principaux marchands qui parcouraient 
la vallée afin d'obtenir d'eux qu'ils fournissent des denrées 
moyennant certaines garanties fort avantageuses "pour 
eux. 

Les choses réglées ainsi entre Sigild et Ditovix, ils réu- 
nirent leurs fidèles et n'eurent pas de peine à leur faire 
accepter les conditions arrêtées entr'eux. 

Voici quelles étaient ces conditions : L'oppidum serait 
placé sous la garde exclusive des guerriers du Val et des 
hommes de Ditovix. Leur nombre s'élevait à près de trois 
mille. Les hommes du Val leur donneraient une journée 
sur quatre pour les aider dans l'exécution des travaux né- 
cessaires, soit pour la défense , soit pour leur construire 
des habitations. Il serait alloué par chaque famille du 
'S^al, pour l'entretien et la nourriture de ces trois mille guer- 
riers, le quart des récoltes et le quart des bestiaux. Comme 
Ditovix et Sigild se chargeaient de subvenir aux besoins de 
la population pendant la disette, toutes les marchandises 
devaient être accumulées au bas du promontoire, au lieu 
où était le pont -, et les habitants devaient les recevoir et 
les échanger là, sans qu'il leur fût permis de traiter directe- 
ment avec les marchands, sous les peines les plus sévères. 

Si dures que fussent ces disposidons fiscales, il fallait 
bien les accepter. Ditovix, muni de beaux présents, quitta 
l'oppidum et laissa ses guerriers qui reconnurent Sigild 
pour leur Brenn. Le pont fut promptement rétabli et il 
s'éleva sur les deux rives, à ses débouchés, des maisons et 
magasins pour les marchands et leurs marchandises. Les 
chefs des guerriers prélex^aient un bénéfice sur toutes les 
ventes-, ils avaient le monopole du négoce, puisqu'ils ac- 
caparaient tous les produits échangés. 

Malgré l'étendue de leurs charges, et en raison même 



64 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

de cette étendue, les habitants du \''al d'Avon firent pro- 
duire à la terre plus qu'elle ne donnait auparavant. Ils 
élevèrent un plus grand nombre de bestiaux. Leur indus- 
trie s'étendit, la population augmenta. Beaucoup de mar- 
chands vinrent habiter dans le bourg bâti aux deux bouts 
du pont. 

Trente années après le siège que nous venons de dé- 
crire, la vallée était donc en pleine prospérité, bien que les 
habitants souffrissent impatiemment la domination de la 
caste guerrière et trouvassent exorbitant de donner le 
quart de leur bien et de leur temps à ces hommes qui vi- 
vaient dans Toisiveté, et dont les chefs étalaient un luxe 
insolent. Souvent, il est vrai, ces guerriers entreprenaient 
quelque expédition et ne revenaient pas tous dans la vallée-, 
mais ceux qui rentraient sains et saufs avaient le soin de 
se faire livrer l'arriéré des redevances et alors passaient-ils 
des journées à boire et à manger et étaient-ils plus exi- 
geants que jamais. 

Ils se recrutaient dans la jeunesse de la vallée et même 
parmi des étrangers, car il était important pour eux que 
leur nombre ne diminuât point. 

Peu à peu le souvenir des -événements qui avaient con- 
duit à cet état de choses s'effaça au sein de la population. 
Les petits-fils des guerriers de Sigild -et de Ditovix regar- 
dèrent les concessions faites à leurs aïeux comme un droit 
de naissance, ei les cultivateurs, bergers et artisans du Val, 
habitués à la soumission , finirent par admettre qu'ils 
étaient venus au menue pour servir et nourrir les hommes 
étabhs dans Toppidum. 




LA VILLE ET LA CITÉ d'aVON (gUERRE DES GAULES) 



HisioiRE d'une forteresse. 65 



V 



DEUXIEME SIEGE 



Deux siècles et demi s'étaient écoulés, la vallée dVVvon 
était devenue le centre d'une nombreuse et riche popula- 
tion du pays de Lingons. Au pied de Toppidum s'éten- 
dait une ville à cheval sur la rivière, centre commercial as 
sez important, car cette rivière étant navigable au-dessous 
du promontoire, de nombreux bateaux qui venaient du 
pa3^s des Séquanes remontaient jusque-là, chargés de mar- 
chandises provenant du midi et s'en retournaient empor- 
tant des chevaux, des cuirs tannés, du fer ouvré, des vian- 
des salées et fumées, du bois, des grains, des fromages, 
etc., etc. 

L'oppidum était alors en partie couvert d'habitations 
avec jardins appartenant aux descendants des guerriers de 
Sigild et de Ditovix. Ses remparts, réparés plusieurs fois, 
n'étaient pas en parfait état, on y ^'oyait des ouvrages en 
terre, avec quelques tours de pierres sèches, principalement 
.du côté du Nord. La partie de la ville sur la rive droite 
était ouverte, mais celle qui s'élevait sur les rampes méri- 
dionales du promontoire était enclose de murs bâtis en 



0() HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

pierres sèches, qui allaient joindre les remparts de l'oppi- 
dum . Une tête de pont construite suivant la même mé- 
thode se présentait sur la rive droite et touchait presque 
les maisons de la partie de la ville bâtie de ce côté (fîg. 9). 

Il ne faudrait pas supposer que cette ville présentât Tas- 
pect de nos cités modernes. Elle consistait en une série de 
clôtures de bois ou de pierres sèches enveloppant des jar- 
dins au milieu desquels étaient bâties les maisons de bois, 
couvertes de chaume ou de roseaux. 

Cependant, sur la pointe méridionale de Toppidum, en 
arrière du Némède et regardant la vallée, s'élevait un ou- 
vrage en pierre et bois qui se dessinait par-dessus le 
rempart (voir en A). C'était la demeure du chef des guer- 
riers et de ses Ambactes' lesquels étaient nombreux. 

Catognat était son nom, riche par sa naissance, il tenait 
à ferme les péages et les impôts d'un vaste territoire des 
Lingons et avait ainsi beaucoup accru son avoir. Par ses 
largesses, il s'était fait de nombreux partisans et était tou- 
jours entouré d'une troupe de cavaliers équipés et nourris 
à ses frais. Par ses alliances de famille, il avait acquis une 
influence considérable jusque chez les Eduens et participait 
aux guerres que ceux-ci soutenaient contre les Arvernes. 
Il pouvait réunir de cinq à six mille guerriers, tant parmi 
ses clients directs que parmi ceux de ses Ambactes. 

Lorsque César se mit à ia poursuite des émigrants Hel- 
vètes qui prétendaient passer à travers la province romaine 
pour se répandre dans la Gaule, les Eduens lui avaient 
promis d'approvisionner ses troupes de blé. 

Déjà les Helvètes, et après eux les Romains qui les ser- 
raient de près, avaient passé TAvar^, et les grains promis 
n'arrivaient pas. C'est qu'en effet, chez les Eduens, cer- 



1. Fidclcs; guerriers dévoiids au chef. 

2. La Saône. 



His ro IRI-: d'une forteresse. 67 

tains personnages intluents, contraires aux Romains et 
craignant qu'une fois un pied ci ins les Gaules, ils ne vou- 
lussent doniiner le pays, apportaient mille obstacles à Tac- 
complissement des promesses faites par les magistrats de 
la principale cité des Eduens. 

Catognat était du nombre des chefs les plus actifs op- 
posés aux Romains et avait, parmi les auxiliaires que s'é- 
tait adjoint César, des amis qui Tinformaient de tout. De 
son côté, il faisait transmettre aux Helvètes les rapports 
qui lui parvenaient, soit sur les mouvements de Tannée 
romaine soit sur sa situation. 

César ayant eu connaissance de ces manœuvres par Lis- 
cus , prit des mesures en conséquence , et après avoir 
anéanti en grande partie Fémigration des Helvètes, lorsque 
ses débris essayèrent de se réfugier chez les Lingons, il 
envoj'a d'abord des courriers pour défendre à ceux-ci de 
fournir des vivres et un asile aux fu^^ards -, puis, après 
trois jours laissés à ses troupes pour se refaire, il se remit 
de nouveau à la poursuite des Helvètes. Ceux-ci se sou- 
mirent pomptement, mais César n'avait pas oublié la part 
que Catognat avait prise dans l'affaire des vivres, auprès 
des Eduens, et, pendant qu'il traitait avec ces derniers 
afin de soustraire une partie de la Gaule à la tyrannie 
d'Arioviste, il détacha une légion et quelques troupes auxi- 
liaires pour s'assurer des dispositions des Lingons, s'em- 
parer de Catognat, des Helvètes auxquels il avait donné 
asile et châtier au besoin les habitants du Val d'Avon s'ils 
prétendaient soutenir leur chef. 

Catognat, qui avait toujours des intelligences dans l'ar- 
mée de César, fut bientôt averti du danger qui le menaçait. 

Il avait, en effet, donné asile à quelques fuyards Helvètes, 
ce qui portait le nombre de ses hommes à près de six 
mille, en admettant que les guerriers du Val d'Avon vou- 
lussent se défendre contre les troupes romaines. Réunis- 



D6 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



sant donc ses Ambactcs et les principaux parmi leurs clients, 
il leur représenta que Tarmée romaine était peu nom- 
breuse, déjà éloignée des frontières de la Province, affaiblie 
par les combats précédents; que si elle avait eu raison 
des Helvètes en rase campagne, les choses eussent tourné 
autrement s'il eût fallu attaquer ceux-ci derrière des re- 
tranchements; qu'ils ne devaient pas souffrir que les Ro- 
mains s'occupassent de leurs affaires ou de leurs démêlés, 
puisqu'eux-mêmes, Gaulois, ne se mêlaient pas de ce qui 
se passait dans la Province ; que les Romains étaient dans 
leur droit en interdisant le passage aux Helvètes sur le ter- 
ritoire romain, mais qu'ils portaient atteinte à l'indépen- 
dance de leurs voisins et de leurs alliés en prétendant faire 
la police chez eux sans y être provoqués par une ciemande 
formelle; qu'il savait, d'ailleurs, que les Éduens, tout dé- 
voués qu'ils parussent aux Romains, n'attendaient qu'une 
occasion de châtier leur présomption; que César allait 
diviser ses forces et que si les gens du ^'al d'Avon résis- 
taient aux troupes envoyées contré eux, ils donneraient 
ainsi le signal d'une levée de boucliers fatale aux armées 
romaines. Il leur dit encore qu'ils devaient se souvenir que 
leurs aïeux avaient fait trembler les Romains jusque dans 
Rome, et qu'il était honteux aujourd'hui de subir la loi 
de ces vaincus d'autrefois. 

Catognat eut en outre la précaution d'envo^^r de pré- 
tendus voyageurs dans les maisons. Ceux-ci rapportaient 
qu'ils avaient vu les troupes de César, qu'elles étaient exté- 
nuées, manquaient de tout; que les meilleures parmi ces 
troupes avaient dû sans cesse donner contre les Helvètes; 
qu'elles étaient réduites des trois quarts, et que le reste se 
composait de recrues sans valeur et d'auxiliaires n'atten- 
dant qu'une occasion de retourner chez eux. 

Ces nouvelles, répandues dans la vallée, produisirent 
plus d'effet encore que les discours de Catognat, car les 



HISTOIRI' d'une forteresse. 69 

Gaulois ont, de tout temps, été enclins à ajouter foi aux 
propos qui llattent leurs désirs, sans s'enquérir s'ils sont 
vrais ou faux. Si quelques vieillards, branlant la tétc, di- 
saient qu'il serait bon de savoir ce qu'on demandait d'eux, 
avant de prendre une attitude hostile, on leur tournait le 
dos. Catognat, voyant ainsi toute la population portée à 
la résistance, fit amonceler des troncs d'arbres mêlés de 
terre et cailloux devant les points faibles de l'oppidum. 

On recreusa le fossé de\'ant les murs de la rive gauche 
et on entoura de palissades la partie de la ville restée ou- 
verte sur la rive droite. De plus, Catognat fit faire une 
coupure à cent pas de l'oppidum, entre son saillant Nord 
et le plateau. Ces travaux, entrepris à la hâte, n'étaient 
pas encore achevés quand les troupes romaines furent si- 
gnalées. Les piétons s'avançaient en bon ordre dans la 
vallée, sur la rive gauche, pendant que la cavalerie sui\^ait 
les collines du même côté. Nul soldat ne quittait son rang 
pour entrer dans les maisons et marauder, on n'entendait 
ni chants, ni cris. Les casques de bronze poli des légion- 
naires brillaient au soleil, et de loin donnaient à cette troupe 
l'apparence d'un long serpent de feu se déroulant dans les 
Jîrairies. 

Du réduit élevé, occupé par Catognat, on pouvait suivra 
les moindres mouvements des Romains. 

Bientôt ils se déplo3'èrent le long du ruisseau, leur gau- 
che appuyée à la rivière et leur droite protégée par la ca- ■ 
Valérie sur les coteaux. Le légat Titurius envoya alors un 
messager dans la ville. Il était chargé de faire savoir aux 
magistrats que les Romains se présentaient en amis , mais 
que Catognat ayant donné asile à un parti d'Helvètes et 
avant notoirement usé de son pouvoir pour empêcher les 
Éduens de remettre les vivres promis à l'armée commandée 
par César et venue dans la Gaule uniquement pour empê- 
her les Helvètes de la saccager, c'est-à-dire en alliés scru- 



yo HISTOIRE D UXE FORTERESSE. 

puleux, on eût à remettre, sans délai, ledit Catognat et les 
réfugiés Helvètes au légat Titurius, que cela fait, les Ro- 
mains ne demanderaient que des vivres pour dix jours-, 
ainsi qu'il est Juste de le pratiquer entre alliés, après quoi 
ils retourneraient chez les Éduens. 

Catognat, entouré des principaux parmi ses Ambactes, 
était au milieu de rassemblée des magistrats quand l'en- 
voyé leur tint ce discours. Voyant ceux-ci hésitants. « Me 
voici, répondit-il au messager, je suis Catognat, j'ai donné 
asile à des Helvètes qui sont mes amis, mes hôtes; je suis 
allié aux Helvètes, comme je suis allié aux Romains. Si 
le Romains eussent été battus par les Helvètes, et que 
quelques-uns d'entre eux, échappés au massacre, se fussent 
réfugiés ici, trouveraient-ils honnête que je les livrasse à 
leurs ennemis, venant me les demander ici, en armes? Si 
de tels procédés étaient habituels aux Romains, je rougi- 
rais d'être leur allié. Quant à Taccusation vague, touchant 
rinfluence que j'aurais exercée sur les déterminations des 
Eduens, je ne saurais répondre. Les Eduens font ce que 
bon leur semble, et je n'ai pas à intervenir dans leurs af- 
faires. Que les Romains s'en prennent aux Eduens si 
ceux-ci n'ont pas rempli leurs engagements. Pour moi, les 
Romains ne m'ont rien demandé, je ne leur ai rien pro- 
mis-, que viennent-ils faire ici? S'ils avaient un messager à 
m'adresser, était-il nécessaire de le faire escorter par une 
légion ? Est-ce ainsi que l'on procède entre alliés? Va dire à 
ton légat que nous somiTies ici chez nous, que s'il vient 
en ami, nous le traiterons en ami; mais que s'il prétend 
diriger notre conduite et nous mener comme des enfants, 
nous lui répondrons en hommes qui savent ce qu'ils ont 
à faire. » — Il a raison, il a raison, crièrent à la fois les 
Ambactes. — Et accablant le messager d'injures, ils le 
poussèrent dehors; il fallut que Catognat intervînt pour 
que la foule ne le mît pas en pièces. 



HlSTOIRl': D.UXE l-O RT !• R ES SL! . 7I 

Titurius a\-ait pour instructions de ménager autant que 
possible les habitants, afin de ne pas exciter les popula- 
tions voisines et de s"en tenir scrupuleusement aux termes 
des réclamations transmises par le messager, c'est-à-dire 
d'exiger la remise des Helvètes et de Catognat. 

D'autre part, il avait ordre de pousser cette expédition 
avec promptitude, César n'ayant entre les mains qu'un 
petit nombre de légions. Le légat renonça donc à investir 
la ville et l'oppidum, et pensa (n'ayant pas à craindre l'in- 
tervention immédiate d'un corps de secours) que le mieux 
serait de porter tous ses ellbrts vers le plateau, espérant, 
par un coup de vigueur, emporter la forteresse. (Cependant 
il était à craindre que si on prenait d'assaut l'oppidum, 
Catognat et une pariie des Helvètes ne parvinssent à s'é- 
chapper. 

Le légat, la nuit venue, cherchait donc comment, avec 
les huit mille hommes environ, qu'il avait sous la main, 
il pourrait en même temps intercepter toutes communica- 
tions du dedans au dehors et attaquer vivement l'oppidum, 
quand un centurion vint lui dire que des habitants de- 
mandaient à l'entretenir en particulier. 

Ceux-ci étaient des magistrats de la ville basse.... Em- 
brassant les genoux de Titurius et versant des larmes, ils 
lui dirent qu'ils subissaient bien malgré eux la domination 
de Catognat et de ses guerriers • que le messager envoyé 
dans la journée n'avait adressé à l'assemblée que des de- 
mandes raisonnables, puisque les Helvètes n'étaient entrés 
dans la Gaule que pour piller, et que Catognat avait usé 
de son influence pour entraver la marche des Romains 
leurs alliés, venus pour détruire les Helvètes; qu'eux, ma- 
gistrats, n'avaient nulle autorité sur les guerriers, et bien 
peu sur le populaire asservi et trompé par les agents de 
Catognat • que ce chef et ses hommes s'étaient réfugiés 
dans l'oppidum et dans la partie de la ville sise à la pointe 



yz 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



du promontoire, abandonnant la partie bâtie sur la rive 
droite, et qu^enfin, ils suppliaient le légat de faire occuper 
cette partie de la ville par ses troupes qui seraient bien 
reçues et qui, Tespéraient-ils, ne se livreraient à aucun 
excès, puisqu'on les traitait en amis. 

Titurius releva ces hommes et leur parlant avec bien- 
veillance, il leur promit de faire ce qu'ils demandaient ; 
mais craignant un piège, il leur déclara qu'il devait les 
garder comme otages. Ces magistrats se mirent à sa dis- 
position en lui déclarant que ses troupes trouveraient les 
portes ouvertes, les postes inoccupés et les habitants en 
grand émoi , mais nullement hostiles , si on les traitait 
bien. 

Dès leur arrivée, les Romains avaient installé un bac 
sur la rivière en aval de la ville. Une reconnaissance faite 
aussitôt, rapporta qu'en effet les issues étaient libres et 
que personne ne paraissait derrière les murs. 

Titurius fit donc à la fois investir toutes ces issues, et 
vers la mi-nuit un millier d'hommes, pris parmi les auxi- 
liaires, occupait la ville basse, sans qu'on eût entendu un 
cri, sans apparence de désordre. Le matin, les guerriers 
Gaulois postés à la tête du pont, virent devant eux les 
Romains*, ils adressèrent alors aux habitants mille injures, 
les menaçant de brûler la ville dès qu'ils auraient chassé 
les troupes romaines. Cependant les Romains abattirent 
bon nombre de maisons qui avoisinaient la tête du pont 
et se servirent de leurs débris pour former un retranche- 
ment de contrevallation en demi-cercle qui s'appuyait des 
deux bouts à la rivière. Titurius établit quelques postes le 
long du ruisseau et sur le grand cours d'eau ; en amont 
de la ville il fit faire un pont de bateaux gardé par deux 
postes à chaque bout. Après quoi, il se transporta avec 
h gros de ses troupes sur le plateau du Nord. 

Dès le lendemain, il fit tâter la place après avoir comblé 



iiistoir;: d'unI' forterksse. ^3 



une partie de la coupure, mais Catognat avait fait sup- 
primer les issues du front Nord, et fait compléter le 
rempart sur ce point. L'assaut fut vivement repoussé. Le 
succès enhardit les assiégés qui accablaient le légat de sar- 
casmes. Celui-ci, voyant qu'il ne pouvait, en présence 
d'hommes déterminés et nombreux, occuper Toppidum 
par un coup de main, se décida à entreprendre un siège 
en règle. 

Bien que la coupure faite par les défenseurs entre l'op- 
pidum et le plateau, ne fut qu'à portée de trait du rem- 
part, en peu d'heures elle fut presque entièrement com- 
blée , consolidée et nivelée. Alors, Tiiurius fit abattre 
beaucoup d'arbres dans les bois qui s'étendaient sur le 
plateau du nord et les fit amener en avant du camp. 

Ces bois débités convenablement, un agger fut com- 
mencé à quinze pas des remparts, malgré les traits et les 
pierres en\'o\'és par les assiégés. 

Cet ag'ger se composait d'une terrasse de cent pas de 
longueur environ, sur dix pieds de hauteur et vingt d'é- 
paisseur, interrompue au milieu par un intervalle de douze 
pas. Des deux côtés de cette coupure, perpendiculairement, 
s'allongeaient deux galeries [viueœ) solidement construites 
au moyen de troncs d'arbres et couvertes^ ces galeries 
avaient environ cent pas de longueur. 'L'agger était fait 
de troncs d'arbres empilés, mêlés de terre, avec des rampes 
pour monter au sommet. Ce travail emploj'a quelques 
jours, et comme pendant ce temps, les Romains n'atta- 
quaient pas et ne songeaient qu'à garantir les travailleurs 
contre les projectiles lancés des remparts, les assiégés ne 
cessaient de les railler (car on était à portée de la voix) en 
leur demandant s'ils comptaient bâtir une ville et passer 
là l'hiver. Mais un matin les guerriers de l'oppidum 
d'Avon virent s'élever une tour de bois à l'extrémité des 
deux galeries. Cette tour, dont la charpenterie avait été 



74 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



préparée d'avance, fut dressée dans la journée; son som- 
met dépassait de plus de dix pieds la crête des tours du 
rempart de Toppidum (tig. lo). 




Les Gaulois considéraient cet ouvrage avec inquiétude, 
bien qulls n'en comprissent pas la valeur, aussi Catognat 
résolut-il d'incendier ces travaux pendant la nuit. A cet 



HISTOIRIi: d'lN'K FORTERnSSE. '/5 

clTct, il lit placer sur les remparts, derrière les clayon- 
nages, des tonneaux remplis de poix, de graisse et de menu 
bois sec, puis il disposa deux troupes prêtes à sortir par les 
deux portes de TEst et de TOuest, munies de vases pleins 
de résine , d'étoupc et de graisse. Ces troupes devaient 
se jeter ensemble en longeant les défenses extérieurement, 
sur les flancs de Tattaque, pendant que les hommes postés 
sur les remparts, cnle\'ant quelques clayonnages, feraient 
rouler les tonneaux enflammés contre Vag'ffcr dont la face 
s'élevait sur la contrescarpe du fossé. 



/7off. 




Du haut de la tour, les Romains avaient pu \'oir ces 
préparatifs, et d'ailleurs ils se gardaient solidement sur les 
flancs du plateau chaque soir. Le légat, la nuit tombée, 
lit garnir ces postes de pi-eux et enfoncer en dehors dans 
le sol, un grand nombre de stimuli (fig. 1 1). Vers la troi- 
sième heure de la nuit, les assiégés sortirent par les deux 
portes et vinrent sans bruit, jusqu'à demi portée de trait 
des postes romains. A un signal, donné de Tintérieur, les 
deux troupes se précipitèrent à la fois sur les deux flancs 
de Tattaque. jMais avant même d'arriver aux palissades, 
beaucoup, blessés par les stimuli^ tombèrent en poussant 



yT) HISTOIRE D^UNE FORTERESSE. 

des cris de douleur. Ceux qui atteignirent les postes, déci- 
més par les traits que leur lançaient les Romains, hésitants 
en voyant tomber bon nombre des leurs, étaient plus dis- 
posés à fuir qu'à continuer Tattaquc, quand ils se virent 
à leur tour pris en flanc et à revers par les assiégeants. Des 
remparts, les défenseurs qui voyaient difficilement ce qui 
se passait, à cause de Tobscurité de la nuit, ne sachant si 
le désordre provenait de la fuite des Romains ou des leurs, 
n^osaient lancer des pierres et des flèches. 

Cependant, les tonneaux enflammés roulaient devant la 
face des galeries, qui déjà prenaient feu. A la lueur de la 
flamme, on voyait les soldats romains monter sur la ter- 
rasse portant des paniers pleins de terre humide qu'ils je- 
taient sur les tonneaux, et les défenseurs en tuaient et 
blessaient beaucoup. A ce moment, quelques-uns des 
fuyards faisant partie des deux sorties, rentrèrent au camp 
en criant qu'ils étaient suivis par les Romams. 

Catognat n'eut que le temps d'envo3^er du monde pour 
défendre ces deux issues et protéger la retraite des siens. 
Lui-même se porta au milieu de l'oppkium, avec une 
troupe d'élite, pour être à même de porter secours au côté 
qui serait le plus menacé. A la faveur de cette diversion, 
les Romains, moins inquiétés par les traits lancés du rem- 
part, purent éteindre le feu. Ils profitèrent des dernières 
heures de la nuit pour faire avancer la tour, au moyen de 
rouleaux, sur les deux galeries jusqu'au ras de Vag'g-ej^ et 
le matin, les guerriers d'Avon ne furent pas peu surpris de 
voir cette lourde charpente, dominant tout le rempart et 
les tours de la défense. 

Dès l'aube, des nuées de pierres et de flèches lancées du 
haut de la tour des assiégeants, empêchaient d'approcher 
des défenses, et deux catapultes^ montées aux extrémités 
de Vagger^ sillonnaient la partie de l'oppidum qui lui était 
opposée d'énormes traits, lesquels en sifflant tuaient et 



HISTOIRK I) UNK FO RTE lU-.S S H. 



77 



brisaient tout sur leur passage. Deux onagres couvraient 
de pierres les échafauds que les défenseurs av^aient établis 
sur leur frontpour battre Vagger et les mettaient en pièces. 
Bientôt, un pont s'abattit des parois de la tour sur le 
rempart et les Romains, en bon ordre, s'emparèrent de la 
défense (fig. 12). 




Catognat et ses fidèles, au nombre de cinq à six cents, 
n'avaient pas attendu ce dénoûment et s'étaient réfugiés 
dans le réduit bâti au delà du Némède, à la pointe Sud 
de Toppidum. 

Quand les assiégeants, auxquels personne ne songeait 
plus à résister, furent rangés en nombre sur le chemin de 



7^ HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

ronde et qu'ils eurent occupé les tours en tuant ceux qui 
s'y étaient réfugiés plutôt qu'ils ne les défendaient, ils se 
divisèrent en trois grosses troupes : les deux des ailes sui- 
virent le rempart en dedans, prenant successivement les 
tours qui Tinterrompaient. La troupe du milieu, disposée 
en coin, marchait droit devant elle et bala3^ait le plateau. 
Ses ailes entraient dans les clôtures et les maisons tuant 
ceux qui essayaient de résister. Les malheureux défen- 
seurs fuyaient et s'accumulaient le long du Némède. Plu- 
sieurs cherchaient à gagner le réduit; mais les issues 
étaient fermées, le pont détruit. Catognat abandonnait 
ainsi la plus grande partie des siens en les livrant à Ten- 
nemi. Les guerriers d'Avon jetaient leurs armes et ten- 
daient des mains suppliantes vers les Romains. Titurius 
fit alors arrêter ses troupes et dire aux défenseurs que s'ils 
livraient Catognat et les Helvètes réfugiés parmi eux, on 
leur ferait grâce de la vie. En montrant le réduit élevé au 
delà du Némède, les assiégés répondaient qu'il n'était pas 
en leur pouvoir de livrer Catognat, réfugié avec un petit 
nombre des siens dans cette défense, mais qu'ils remet- 
traient immédiatement les Helvètes encore au milieu d'eux. 
Le légat voulant, d'après les instructions données par 
César agir avec douceur, se contenta de cette assurance : 
Les Helvètes lui furent immédiatement remis et les gens 
d'Avon, désarmés, dépouillés de leurs vêtements de guerre, 
furent renvoyés dans la vallée, sauf une centaine d'otages. 
Toutefois, les quelques chefs restés parmi eux, après avoir 
été enchaînés, durent être gardés pour être mis à la dispo- 
sition de César. Quant aux Helvètes, au nombre de cinq 
à six cents, Titurius en garda quelques-uns comme otages, 
et pour le reste, désarmés, ils eurent ordre de retourner 
par le plus court chemin dans leur pa^'s *, des vivres leur 
furent distribués pour la route. 

Les constructions du Némède et son bois empêchaient 



mSTOIRI-: D UNI- KORTKRESSE. 79 



Catognat de voir ce qui se passait sous ses murs; mais 
n'entendant plus les cris de guerre, ni le bruit des armes, 
il pensa que ses hommes s'étaient rendus. Pour lui et ses 
fidèles, sachant qu'ils n'avaient à espérer nulle merci, 
ils se préparèrent à la défense et à vendre chèrement 
leur vie. 

Un fossé profond séparait le réduit du Némède. Il était 
en partie taillé dans le roc. Quant aux défenses, elles 
consistaient en une enceinte faite, suivant l'habitude des 
Gaulois, de troncs d'arbres alternés avec des rangs de 
moellons, surmontés d'un clayonnage. Une grosse tour 
quadrangulaire, élevée suivant la même méthode, renfer- 
mant quatre étages et terminée par un comble en roseaux 
recouvrant un crénelage, servait de réduit. Dans l'enceinte 
étaient disposées des huttes de bois pour la garnison, caria 
tour qui n'avait environ que vingt pas de largeur sur douze 
d'épaisseur et dont les murs étaient épais (environ trois 
pas) ne pouvait guère contenir qu'une centaine d'hommes. 

Titurius fit reconnaître les abords. Le fossé interrom- 
pait toute communication avec l'oppidum et venait abou- 
tir à ses remparts. Vers le Sud, le réduit plongeait directe- 
ment sur l'escarpement assez abrupt de ce côté pour qu'il 
n'eût pas été nécessaire d'y creuser un fossé. Cependant, 
une palissade extérieure, fichée sur un épaulement, empê- 
chait d'approcher de la base du réduit. Comme nous l'avons 
dit, les murs de la ville haute occupant les rampes du Sud, 
venaient joindre le rempart de l'oppidum. Mais ces murs 
avaient été abandonnés par les guerriers de Catognat qui 
s'étaient réfugiés dans le réduit. En quittant la ville haute, 
ils avaient mis le feu au pont, ce que vo3^ant, les Ro- 
mains postés en face la tête du pont, avaient franchi celle- 
ci, sans rencontrer de résistance et étaient parvenus à 
éteindre l'incendie. Ce pont fut promptement réparé. 

Le légat se mit donc en communication avec ses troupes 



àO HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

du Sud qui dès Icrs occupaient la ville haute et investit 
totalement le réduit. Le temps le pressait et avant perdu 
déjà quinze jours devant Toppidum, il lui fallait brusquer 
les choses. 

Il envoj^a tout dVbord un des Gaulois prisonniers, afin 
de parlementer avec les défenseurs du réduit. Il leur pro- 
mettait la vie sauve s'ils livraient leur chef et les Helvètes 
qui pouvaient être au milieu d'eux. S'ils laissaient enga- 
ger Tattaque, ils devaient s'attendre à être tous passés 
par les armes. 

Le messager fut reçu à coup de pierres et revint tout 
sanglant vers le légat. Il nV avait plus à hésiter. L'ordre 
fut donné de combler le fossé, et pour activer ce travail, 
les centurions, employant la menace et les coups au be- 
soin, contraignirent bon nombre des vaincus à porter des 
fascines et de la terre. Se couvrant de mantelets, les Ro- 
mains ne faisaient que des pertes insignifiantes, car les as- 
siégés n'avaient que peu d'armes de trait. D'ailleurs, Ti- 
turius avait fait approcher les engins, démolir les portions 
du mur du Némède qui pouvaient gêner les travailleurs, 
et poster les meilleurs frondeurs et archers sur les flancs, si 
bien que le rempart du réduit, criblé de projectiles , n'é- 
tait guère tenable. La nuit, le remblai du fossé fut conso- 
lidé à l'aide de pièces de charpente sur lesquelles on ré- 
pandit du menu bois et du gazon. 

Puis à la première heure du jour une cohorte s'avança 
au pas, sur ce terrain, formant la tortue (fig. 1 3). 

Quelques défenseurs essavèrent de résister; mais ils 
étaient en petit nombre et exposés aux projectiles que ne 
cessaient de leur envoyer en écharpe les frondeurs et les 
archers auxiliaires. Le rempart fut bientôt conquis ; mais 
de la tour, tombèrent alors sur les assaillants, une grêle 
de traits et de pierres, des boules de poix et d'étoupes en- 
flammées, et, s'ils tentaient d'approcher de cette tour, des 



mSlOIRK I) VSF. FORTLRnSSE. 



8[ 



midricrs, des pots remplis de cailloux. Il lallaiidonc établir 
des mantelets sur le rempart même. Abandonner celui-ci, 
c'était redonner courage aux défenseurs. Là, les Romains 
perdirent quelques hommes et beaucoup furent blessés. 
Mettre le feu ù la tour n'était guère possible, car ces ou- 
vrages de bois entreniélés de pierres, ne prennent pas feu 
facilement. Cependant Titurius fit disposer une de ses ca- 







tapultes de telle sorte que les traits qu'elle lançait pussent 
atteindre le toit de la tour. Quand il fut assuré que ce ré- 
sultat était obtenu (c'était vers le coucher du soleil), il fît 
garnir des traits d'étoupe imbibée d'huile et de poix, et les 
fit lancer allumés, sans relâche, sur le toit. Celui-ci prit 
feu. Le légat pensait bien que les planchers de cette tour, 
étant faits de charpente, le toit, en s'effondrant, propage- 
rait le feu jusqu'au ras du sol. En effet, ce toit ne tarda 

6 



82 HISTOIRE D UNE FORTr-RESSE. 

guère à s'abîmer et une épaisse colonne de fumée, accom- 
pagnée d'étincelles qui semblaient sortir d'une vaste che- 
minée, jaillit du sommet de la tour. 

Catognat et ceux parmi ses fidèles qui s'étaient entassés 
dans le réduit, se voyant perdus, ouvrirent alors une issue 
cachée qui donnait du côté de la ville haute, et sans bou- 
cliers, répée d'une main, un tison enflammé de Tautre, 
ils se ruèrent sur les Romains qui gardaient le dehors de 
la palissade de ce côté. Ceux-ci, surpris par cette colonne 
de guerriers qui poussaient des cris terribles, n'opposè- 
rent qu'une faible résistance et essayèrent de se rallier 
pour se jeter sur les flancs des fugitifs. La nuit était venue, 
les pentes étaient raides, parsemées d^ maisons et de pa- 
lissades entourant des jardins. Les Romains connaissaient 
mal le terrain et ils s'engageaient souvent dans des im- 
passes. 

Catognat et les siens, réduits à deux cents hommes 
environ, descendaient rapidement les voies qui leur étaient 
familières, et en passant, jetaient leurs tisons sur les toits 
de chaume ou dans les greniers remplis de fourrages. Les 
habitants sortaient aflblés, ne sachant d'où venait cette 
attaque. 

Vo3^ant passer des troupes de Romains qui cherchaient 
d^s issues, entraient dans les jardins et les maisons, for- 
çaient les portes et barrières afin de joindre Catognat et ses 
hommes, ils criaient à la trahison, leur jetaient des pierres, 
pensant que T incendie et le massacre étaient prémédités par 
eux. Les femmes se précipitaient échevelées devant leurs 
pas, les accablant d'injures^ d'autres, par les fenêtres, lan- 
çaient sur leurs têtes des mzubles, des ustensiles de mé- 
nage. Rendus furieux par ces obstacles, l'insuccès de leur 
poursuite et les attaques des habitants, les Romains, renon- 
çant à faire entendre raison à ces gens fous de terreur, 
tuaient tout ce qui se présentait devant eux. 



HISTOIRE d'uN'H: FORTERESSE. 83 



Le légat, à ces clameurs, vo3'ant le ciel s'éclairer des 
lueurs de l'incendie, se douta de ce qui était arrivé et 
faisant passer deux cohortes par-dessus les remparts du 
côté de la ville, il leur donna Tordre de descendre les 
voies au pas, en ralliant les troupes romaines et en chas- 
sant devant eux tous les habitants. En même temps, il 
envo3'a un centurion, par le pont de bateaux qu'il avait 
fait établir en amont sur la rivière, prévenir les détache- 
ments romains qu'on pourrait réunir dans la ville basse et 
à la tête de pont, de ne laisser sortir personne de la ville 
haute. 

En effet, Catognat était arrivé avec la plupart de ses 
guerriers jusqu'au pont- mais il le trouva gardé par un 
poste de Romains. Il essaya de passer sur le corps de ces 
hommes, mais le pont étant assez long, Pentreprise était 
chanceuse. Le chef de ce poste, vieux soldat, avait fait 
ranger ses hommes à la première alerte, comprenant qu'il 
fallait à tout prix garder ce passage. Ceux-ci s'étaient bar- 
ricadés avec des débris amassés et, derrière leurs boucliers, 
attendaient. Quand Catognat se présenta, et, en poussant 
le cri de guerre, voulut franchir le passage, il fut reçu par 
les traits lancés à quelques pas. Tout le premier rang des 
fugitifs tomba pêle-mêle, les autres, excités par le déses- 
poir, passèrer.t sur leurs corps et vinrent se heurter contre 
le front des Romains qui avaient mis l'épée à la main. Le 
combat devint alors terrible, éclairé seulement par les 
lueurs de Tincendie. Les Romains, ayant la flamme devant 
les yeux, adressaient mal leurs coups, tandis que les guer- 
riers gaulois voyaient où frapper. 

La colonne des fugitifs se fondait devant ce front qui 
réparait à chaque instant ses vides. Arriva alors le centu- 
rion avec une cinquantaine d'hommes qu'il avait ralliés. 
Se voyant soutenu, le poste des Romains prit l'offensive et 
s'avança sur le tablier du pont en taillant dans ces restes 



84 HISTOIRE D^UNE FORTERESSE. 

des défenseurs de Toppidum, comme dans un fourré. Pas 
un de ces guerriers ne recula, tous se firent tuer sur ce pas- 
sage qu'ils avaient pensé franchir. 

A grand'peine Tordre fut rétabli dans la ville haute, et 
ce ne fut que quand on vit les Romains éteindre les incen- 
dies que les habitants commencèrent à comprendre ce qui 
était arrivé. 

Le matin, le corps de Catognat fut trouvé gisant sur le 
pont, sa tête fut envoyée à César. 

L'expédition terminée, Titurius ramena chez les Éduens 
la légion et les auxiliaires. 




LE CAMP ROMAIN PERMANENT 



HISTOIRE d'une korteri:sse. 85 



VI 



LE CAMP PERMANENT, FONDATION 1) UNE CITE 



Six ans après les événements que nous venons de rap- 
porter, le siège d'Alésia terminé, César donna Tordre d'é- 
tablir un camp permanent sur le plateau d'Avon^ à la place 
occupée par Toppidum gaulois. 

Ce plateau étant situé à proximité de la voie qui réunis- 
sait Châlons-sur-Saône à Langres, César jugea qu'il était 
prudent d'avoir sur ce point, naturellement défendu, un re- 
fuge assuré pour un corps de troupes nombreux, d'autant 
que cette route passait dans des contrées assez diffici- 
les. Le camp devait contenir au besoin deux légions et des 
auxiliaires, environ \'ingt mille hommes. Or, la surface de 
l'oppidum étant beaucoup plus étendue qu'il n'était besoin 
pour un corps de cette importance, il ilit décidé que le 
camp serait établi sur la partie méridionale du plateau dont 
le niveau était élevé de quelques pieds au-dessus de la 
pointe Nord et qu'un large fossé l'isolerait de cette extré- 
mité Nord. 

Voici le tracé des dispositions adoptées (fig. 14). Un fossé 
de trente pieds de largeur sur une profondeur de septpieds. 



86 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

coupa obliquement le plateau de TOuest Nord-Ouest, à 
TEst-Sud-Est. La porte prétorienne s'ouvrit en A et le pré- 
toire fut établi en B. La porte décumane fut percée en D. 
Les deux portes latérales F, E, regardaient le lev^ant et le 
couchant. Les voies creuses des Gaulois durent être recti- 
fiées, disposées en chaussées ferrées, elles partaient à droite 
et à gauche du pont G, sui\"aient les rampes du plateau en 
s'élevant jusqu'à rcmbranchcmentG de la voie dcGhâlons 
■^- Langres. De ces deux voies militaires latérales, on mon- 
cait aux portes E, D, F, sur le champ de manœuvre H et 
aux deux entrées latérales du petit camp antérieur I établi 
à la pointe Nord du plateau. 

Ainsi, les rondes extérieures pouvaient-elles se faire sans 
difficulté. 

Les remparts de la ville bâtis sur les déclivités Sud du 
promontoire furent détruits et les habitants durent s'éta- 
blir de l'autre côté de la rivière, soit au Sud-Ouest, soit au 
Sud. La tête du pont G fut réparée. 

Les portes du camp furent munies de bonnes clavicules 
avec chacune deux tours bâties en pierre sèche, pisé et 
charpente, (fig. i5). 

De distance en distance, le long du valliim qui, sauf le 
front Nord-Nord-Est suivait exactement l'arête du plateau, 
furent élevées des tours, ou plutôt des guettes de charpcn- 
terie. Indépendamment des puits qui existaient sur l'em- 
placement du camp, les Romains captèrent des sources sur 
le plateau du Nord et les amenèrent dans des tuyaux faits de 
troncs d'arbres perforés dans leur longueur et assemblés 
bout à bout. Ge canal suivait la chaussée G et conduisait 
l'eau dans cinq bonnes citernes creusées dans le roc et re- 
vêtues de ciment. Il y avait une cit:rne sous le prétoire et 
deux pour chacune des légions. 

Des palissades réunirent du côté Ouest, le petit camp 
au fossé creusé vers l'angle du prétoire. Quant au côté Est 



HISTOlRi: D rxr^ rOPTERMSSF., 



'^7 



du plateau, son escarpement permettait de négliger cette 
précaution. 

LMngénicur chargé de ce tracé a\'ait disposé le fossé obli- 
quement, ainsi que le lait \'oir la ligure 14, alin d'opposer 
un plus grand front aux assaillants, qui, ayant pris le petit 
camp, se porteraient sur le champ de manœuvre H. Le pré- 




'Profi.L du. Val!. 




toire défendait bien Tangle saillant, et Toblicité du valluni 
permettait aux défenseurs, faisant une sortie par la porte 
prétorienne et par la porte E, de prendre Tennemi pres- 
que à revers et de le précipiter sur les rampes Est du 
plateau. 

Le chemin de ronde du vallum a\'ait trois pieds de rc- 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE, 



lief au-dessus du niveau du camp et était garni d'une crête 
de pieux avec cIa3'onnage pour maintenir les terres du pa- 
rapet (voy. fig. 1 5). Le fossé avait douze pieds de largeur 
sur sept de profondeur et était tracé tout autour du camp, 
même sur les faces dont les rampes étaient abruptes. 

Le Némède fut démoli. Les Druides le firent élever sur 
le plateau en face du camp, au Nord, à Tentrée des bois. 
Les habitants du ^'al d'Avon durent, sous peine de voir 
leur ville détruite, ne causer aucun dommage à ces retran- 
chements lorsqu'ils seraient inoccupés; ils eurent même la 
charge de les entretenir, et de livrer des vivres aux trou- 
pes qui viendraient y séjourner pour protéger la contrée 
contre les invasions des barbares -, car la Gaule étant alors 
pacifiée et mise sous la dépendance de Rome, on n'avait 
plus à craindre que les attaques des Germains-, ceux-ci 
menaçaient toujours les provinces du Nord-Est. 

En effet, ce camp fut plusieurs fois occupé par les trou- 
pes romaines, et des travaux successifs y furent tracés et 
exécutés. Le pays étant fertile et la situation excellente en- 
tre les grandes villes de Chcllon-sur-Saône (Cabillonum), 
Langrcs (Andematunnum), et Autun (Bibracte). Le camp 
reçut le nom d'AboJiiœ Castrum, la ville étant désignée 
désormais par le nom d'Abonia qui lui resta jusqu'au 
quatrième siècle. 

Ce fut d'Abonia que partit Mndex avec une partie des 
troupes qu'il réunit dans les plaines de la Saône pour sou- 
lever la Gaule contre Néron et donner l'empire à Galba. 
Après la mort du héros gaulois. Galba voulut témoigner sa 
reconnaissance aux villes et contrées qui s'étaient décla- 
rées en sa faveur. 

Abonia acquit alors les droits de cité et jouit d'une 
longue paix. 

Dès le règne de Titus, le camp ne fut plus exclusive- 
ment réservé aux troupes. A l'époque où l'oppidum avait 



HISTOIRE l/i:^: FORTERESSE. 8q 



ctc converti en camp permanent, tout ce plateau, ses ram- 
pes et une certaine étendue des terrains situés au Nord 
avaient étc considérés comme a^er romaiius. 

C'était, comme on dirait aujourd'liui : domaine de TKtat : 
agcr piiblicus. Les habitants ne pouvaient donc ni possé- 
der, ni bâtir sur ce terrain, ou si on leur permettait d'en 
occuper une partie, c'était comme usufruitiers, non comme 
propriétaires du fonds. 

Cette loi romaine, qui datait de la République et qui 
s'appliquait dans l'origine à tout sol provincial, ne fut ja- 
mais exécutée à la rigueur. C'eût été ditiicile, les popula- 
tions des provinces, aussi bien que celles d'Italie, sollici- 
taient et obtenaient assez facilement le droit-italique qui 
consistait dans la pleine possession du sol, avec faculté de 
l'exploiter, de le vendre ou de le transinettre par voie 
d'héritage. Lorsque le Gouvernement impérial fut défini- 
tivement établi, les empereurs se montrèrent favorables au 
développement de la propriété privée, parce qu'alors les 
grands propriétaires du sol étaient les seuls qui pussent 
être considérés cornme la classe aristocratique possédant 
des privilèges mais supportant aussi des charges spéciales, 
telles, par exeinple, que les magistratures urbaines, fort 
onéreuses alors. Il faut dire aussi que les droits de cité ac- 
cordés par Rom2, s'étendaient non-seulement à une ville, 
mais à tout son territoire. 

Le Val d'Abonia possédant les droits de cité et tout 
l'emplacement du camp restant inoccupé, les habitants 
demandèrent l'abandon de ce sol si bien situé pour rece- 
voir des habitations. Il fut décidé alors par l'empereur 
Vespasien, que Wigcr public us d'Abonia serait colonisé. 
Ce qu'on entendait, sous l'empire romain, par colonisa- 
tion n'était autre chose que la division d'une partie de 
Vager publicus en lots, faite avec solennité par les agri- 
imusorcs^ suivant certaines prescriptions religieuses. 



QO HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

Ces lots étaient inégaux, et bien qu'on les tirtlt au sort 
entre les colons, c'est-à-dire entre les gens du pays ou 
étrangers qui se présentaient pour les posséder, il a-rrivait 
toujours — nous ne savons par quel moyen — que les 
lots étaient échus en raison du rang ou de la fortune de 
chacun. 

L'ancien oppidum fut donc colonisé. 

Bientôt les restes de ses remparts disparurent \ le large 
fossé qui divisait le grand camp du petit, devint une voie 
aboutissant, par des chemins en pente, aux niveaux du 
plateau; un tliéàtre s'éleva sur le versant oriental ; les eaux 
furent amenées, en abondance, par un bel aqueduc en 
maçonnerie dans des bains établis à la pointe sud et dans 
toutes les nouvelles habitations qui ne tardèrent pas à sur- 
gir de tous cô'.és, entourées de jardins. Un temple dédié à 
Auguste, fut élevé sur remplacement de l'ancien prétoire, 
au lieu même de Pédicule existant auparavant et un se- 
cond édifice sacré dédié, disent quelques-uns à Hercule — 
ce qui est douteux — prit la place de l'ancien réduit mé- 
ridional. Un forum et une basiUque occupèrent le centre du 
plateau. Les inlLv franchirent l'enceinte et s'étendirent sur 
les deux rampes à l'Est et à TOuest. 

La ville basse continua d'èire occupée par les négo- 
ciants, les artisans, les batehers et le menu peuple-, elle 
s'étendit sur les deux rives en aval. Le pont dont il a été 
question fut rebâti en pierre et on jeta un second pont de 
bois en amont à un demi-mille du premier, lequel se trou- 
vait dans le prolongement de la voie creuse divisant le pla- 
teau en deux parts. 




LA VILLE GALLO-ROMAINE. CITÉ JULIAXA 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 9I 



Vil 



lA CITE FORTIFIEE 



Trois siècles de paix avaient fait disparaître les derniers 
^'cstiges des anciens remparts qui entouraient le camp per- 
manent des Romains, occupé alors par la cité d'Abonia, 
Mais depuis j^Iusieurs années les incursions des Germains 
avaient mis en émoi quelques contrées voisines. On les 
avait vus chez les Rcmes à plusieurs reprises, et bien qu'ils 
se présentassent habituellement comme défenseurs de Fem- 
pire ou qu'ils fussent appelés même, pendant les discordes 
civiles qui alors déchiraient la Gaule, par l'un ou Tautre 
parti, ils agissaient en ennemis, non en alliés. Trouvant le 
pays bon, il§ s'étendaient peu à peu dans les provinces 
orientales, volant, pillant, brûlant chez les amis qui les 
appelaient, comme chez les ennemis qu'ils allaient com- 
battre. Les campagnes, à leur approche, étaient abandon- 
nées, et les villes ouvertes se fortifiaient à la hâte. 

Reims, Langres, Autun avaient réparé leurs murailles, 
Sens s'était fait une enceinte avec les matériaux de ses 
principaux monuments. 

Le val d'Abonia, qui alors contenait environ vingt 



92 HISTOIRE l) UNE FORTERESSE. 

mille habitants, suivit cet exemple, et jetant bas ses édifices 
et les temples abandonnés de la cité, la population urbaine 
établit des remparts autour du plateau et une enceinte au- 
tour de la ville basse. 

Toutefois les ouvrages, entrepris à la hâte, n'avaient 
pas grande valeur, et heureusement les Germains ne son- 
gèrent pas à les attaquer; mais en Tan oSg, Julien revêtu 
de la pourpre se rendit dans la Gaule pour en chasser les 
barbares. Le siège d'Autun levé, il passa par Abonia, 
trouva Tassiette excellente et fit étudier un projet de forte- 
resse qui, après la bataille de Strasbourg et la défaite de 
Chnodomar, fut mis à exécution. Abonia fortifiée faisait 
partie ainsi de la seconde ligne de places fortes que Ju- 
lien établissait de Reims à L^'on, en prévision de nouvelles 
invasions des Germains. 

La Gaule, bien que ses enfants fournissent les meilleurs 
soldats aux Romains depuis trois siècles, s'était déshabi- 
tuée de la guerre chez elle. Les légions romaines n'étaient 
plus ces excellentes troupes que commandaient les A'espa- 
sien, les Titus, les Trajan. Composées en grande partie de 
barbares, elles manquaient de cohésion, n'étaient pas sou- 
tenues par le patriotisme et déposaient leurs chefs sous le 
moindre prétexte. 

Ceux-ci d'ailleurs, trop souvent choisis par une cour 
livrée aux intrigues de palais, étaient la plupart incapables, 
ou plus soucieux de s'enrichir que de vaincre. Il fallait, à 
ces troupes composées d'éléments hétérogènes, n'avant pas 
foi en la valeur des chefs qu'on leur envoyait, à ces popu- 
lations habituées à la paix et aux biens qu'elle procure, des 
remparts derrière lesquels on put organiser la défense du 
territoire ; car, en rase campagne, la terreur inspirée par les 
Germains était telle, qu'on ne pouvait compter sur une 
résistance prolongée. Julien cependant avait montré que, 
bien commandées, les troupes à la solde de l'empire étaient 



HlSTOlRi: D L'NL FORTERESSF. {)3 

encore en ctat de battre ces barbares ; mais Julien était un 
pliilosophe, il connaissait son temps et se faisait peu d'il- 
lusions sur rétat de décomposition du Gouvernement im- 
périal, ou du moins cro3'ait-il le mal si profond, qu'i 
tenta d'en arrêter l'étendue par le retour au paganisme, 
espérant peut-ctre ainsi rendre la jeunesse à ce corps 
usé. 

Il }■ avait alors auprès de Julien des ingénieurs b3^zan- 
tins qui étaient fort habiles dans Fart de fortifier les places. 
Ces connaissances sont d'autant plus développées souvent 
chez les nations, que l'organisation militaire en campagne 
faiblit. Le vainqueur des Germains avait fait réparer et 
compléter les fortifications d'Autun. 

Celles d'Abonia, moins étendues, furent conduites avec 
ensemble, d'après un plan conçu d'un seul jet puisqu'il n'y 
avait plus traces des fortifications anciennes; l'ingénieur 
Philostrate, envoyé par Julien, eut donc carte blanche. 

Il commença par faire déblayer, le long de l'arête du 
plateau, les rampes de l'ancien oppidum; ainsi disparu- 
rent quelques-unes des vilîœ qui n'avaient pas été détruites 
au moment où l'on attendait l'arriv^ée des Germains \yoy. 
fig. i6). Après avoir étudié avec soin la configuration du 
sol, il reconnut que le front de la cité, vers le Nord, était 
faible, d'autant que ce front était là plus facilement at- 
taquable à cause du plateau voisin dont le niveau était peu 
inférieur à celui de l'assiette. Il résolut donc de se mettre 
en retraite pour trouver un front plus étendu. Ce front eut 
trois cent cinquante pas de longueur ^ En dehors de 
ce front, il fit creuser un fossé de vingt pieds de largeur au 
fond % de manière à couper entièrement la langue de terre 
qui réunissait le promontoire au plateau du Nord. Ce fossé 



1. Un pas équivalait à trois pieds. 

2. Le pied gaulois était le pied de roi (0,325}. 



84 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



venait aboutir aux deux rampes Est et Ouest. Le fond du 
fossé fut, aux deux bouts, garni de palissades et on pouvait 
descendre dans ce fossé par un escalier ménagé dans une 
des tours, ainsi que nous allons le voir. En dehors du fossé, 
il fit faire un vallum de quatre cents pas de longueur envi- 
ron, avec un ouvrage avancé contenant un poste et une 
guette. La route romaine allant à Langres arrivait sur ce 
point. Du côté de F Est, Taqueduc qui amenait les eaux 
dans la cité, suivit le vallum et fut crénelé (voir en A). Le 
front Nord fut percé d'une porte, flanquée de deux tours 
C34indriques vers Textérieur. A Tangle Nord-Ouest une 
tour carrée s'éleva, assez haute pour découvrir au loin le 
vallon, au fond duquel coule la rivière, et le plateau; une 
autre tour carrée fut bâtie à Tangle Nord-Est, puis entre 
ces deux tours et la porte deux autres tours, de telle sorte 
qu'entre chaque tour-, il restait environ un intervalle de 
quatre-vingts pas. 

Philostrate observa qu'un assiégeant audacieux pouvait 
se couler vers TOuest entre la rivière et la cité, et tenter un 
coup de main vers le saillant du front Ouest dominant un 
escarpement assez doux. De la tour carrée B, à la rivière et 
un peu en retraite, pour être flanquée par la face Ouest de 
cette tour, il fit faire un mur avec une tour carrée à son 
extrémité, commandant le cours d'eau. En retraite, fut 
établi un pont de bois réunissant les deux rives et passant 
sur rîlot de sable C. Cet ingénieur suivit à peu près exac- 
tement le long des deux escarpements, les sinuosités de 
l'arête du plateau, mais en plaçant les portes dans les an- 
gles rentrants. Deux portes furent disposées sur le front de 
rOuest et une sur le front de l'Est, à peu près au point où 
était l'ancienne entrée de Voppidum de ce côté. Ces trois 
portes furent, chacune, flanquées de deux tours comme 
celle du Nord. L'enceinte de la cité, composée d'un rem- 
part de vingt pieds de relief au-dessus du terre-plein, com- 



HISTOIRi; d'une FORTIiRnSSIi:. C)5 

pris le crcnelage, sur neuf pieds d'épaisseur, fut ainsi ren- 
forcée de trente-six tours, non compris celles des portes. A 
Textrémité Sud, sur remplacement de Tancien refuge de 
Catognat, fut élevé un castclliun ou réduit, séparé de la 
cité par un mur crénelé et isolé des remparts de i8o pieds 
environ. A la pointe extrême Sud du rempart, une tour 
carrée dut être construite plus haute que les autres, pour 
surveiller le val d'Abonia. Sous cette tour, une issue fut 
ménagée aboutissant à un mur épais, suivant la déclivité 
du terrain, crénelé des deux côtés et sur la crête duquel on 
pouvait descendre dans l'ouvrage E commandant Teni- 
bouchure du ruisseau dans la rivière et le pont de pierre 
bâti sur ce point. Sur l'autre rive, une vaste tête de pont 
fut construite. La porte de l'Est fut munie d'une avancée 
commandant le chemin G ; sur le flanc Nord de l'entrée 
Nord-Ou£st , un poste commanda les abords de cette 
porte. Les voies furent rectifiées. Un pont de bois fut jeté 
en H avec tète de pont et ouvrage commandant le nœud 
de voies sur ce point. Il ne fut permis, sur les rampes de 
l'Ouest, jadis occupées par des maisons et jardins, de bâ- 
tir qu'à une distance de cent dix pas des remparts ou de 
la route militaire I. On laissa donc subsister ou on permit 
de bâtir des habitations en dehors des servitudes militai 
res'. A l'intérieur de la cité. Philostrate fit percer, à tra- 
vers les îlots confusément groupés des anciennes maisons, 
des voies nouvelles propres à mettre les portes en commu- 
nication les unes avec les autres et à faciliter la défense^ Un 
forum fut établi en F avec un temple à Apollon en L (car 
Julien avait fait démolir une petite église chrétienne qui 
avait déjà été construite dans la cité). Une basilique en M, 

1. Le trait noir indique les habitations conservées, le trait rouge les 
propriétés rebâties sur les terrains laissés libres après les déblais néces- 
saires à l'établissement des fortifications et de leurs abords. 

2. Ces voies nouvelles sont indiquées par des traits rouges. 



' gb HISTOIRE d'une forteresse. 

et une curie en N. Des thermes s'élevèrent en T. Dans la 
ville basse, des murs de quai Q arrêtèrent les érosions de la 
rivière; un vaste marché fut disposé en R et un dépôt des 
marchandises ou emvorium en S. La ville ou plutôt ses 
faubourgs, s'étendaient sur la rive droita, à TOuest, jus- 
qu'au milieu de Tîlot de sable C, et au Sud jusqu'au des- 
sous de la grande tête de pont. Ces faubourgs furent seu- 
lement circonscrits par un rallum^ afin d'être à l'abri 
d'un coup de main ; car étant dominés, ils ne pouvaient 
recevoir des défenses propres à subir un long siège. 

Ces ouvrages prirent plusieurs années, et furent exécutés 
en partie au moyen des ressources du Trésor impérial, et 
surtout à l'aide des impositions municipales. Abonia était 
riche , toutefois elle se ressentit longtemps des charges qui 
lui furent imposées pour la mettre à l'abri des incursions 
des barbares. Philostrate avait du reste le droit de faire 
des réquisitions, d'imposer des prestations, et il en usa lar- 
gement. 

L'entreprise achevée , cette cité , ainsi transformée sur 
l'ordre de l'Empereur qui avait sauvé la Gaule, reçut le 
nom de Juliana. Le Val seul conserva le nom d'Abonia. 

Il est utile de donner quelques détails explicatifs à pro- 
pos de ces défenses. La ligure 17 présente la section du 
rempart entre les tours. Son chemin de ronde, élevé de 
quatorze pieds, en moyenne, au-dessus du terre-plein du 
plateau, possédait, entre chaque tour, un escalier de cinq 
pieds de largeur ; les merlons étaient de six pieds de hau- 
teur et les appuis des créneaux se trouvaient à trois pieds au 
dessus du chemin de ronde. 

La construction du rempart se composait de deux pare- 
ments de petits moellons cubiques avec rangs de briques 
de distance en distance. La maçonnerie entre les deux pa- 
rements était faite d'un grossier blocage. En dehors, le 
long de la crête du plateau, un fossé de dix à douze pieds 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



97 



de largeur protégeait la base du rempart et pourtournait les 
saillies des tours. Un petit chemin couvert A était pratiqué 
sur la contrescarpe pour faciliter la surveillance et permet- 
tre de faire les rondes. La ligure i8 donne les plans de la 
porte du Nord avec ses deux tours, en A au ni\'eau du 
rez-de-chaussée , en B au niveau du crénelage des courti- 



r.j/r 




nés. Dans Tune de ces tours était pratiqué un escalier C 
qui descendait à une poterne D et, dans chacune d'elles, 
d'autres escaliers E qui permettaient de monter facile- 
ment aux étages supérieurs. La porte divisée en deux ar- 
cades pour rentrée et la sortie, était surmontée d'une ga- 
lerie G, au niveau du chemin de ronde et qui formait cré- 
nelage. La voie traversait le fossé F sur une arche a et sur 



08 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



FcqW. 





uistoirl: d une forteresse. 



99 



un tablier b de bois qui pouvait ctrc rapidement enlevé en 
temps de siège. Alors sur la plate-forme H, on devait 
éle\'er un tanibour de charpente qui masquait entièrement 
les deux arcades. En dehors du pont, muni d'un crénelage 
sur la partie maçonnée, deux petits postes découverts I, 
défendaient les approches et une palissade F obligeait les 
arrivants de faire un circuit pour passer sur le pont. La fi- 




gure 1 9 présente une perspective decetteporte.Souslescom- 
bles était le crénelage qui composait la défense effecti\'e de 
ces tours. En outre, au niveau du premier étage étaient 
percées, dans chaque tour, trois baies, qu'en temps de 
guerre on munissait de mantelets et qui donnaient des vues 
de face et de flanc. Les munitions étaient montées aux éta- 
ges supérieurs au mo3^en de poulies suspendues dans les 
grandes ouvertures plein cintres K (voir le plan du pre- 



100 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



mier étage). Les autres portes étaient construites sur le 
même modèle, les avancées seules différaient en raison de 
la disposition du terrain. 

La figure 20 donne la vue générale de la grande tête de 
pont du Sud, de la place d'armes et du mur crénelé mon- 




tant à la tour carrée d'angle Sud de la cité, et au casteU 
lum. Les tours carrées n'étaient point couvertes par des 
combles, mais par des plate-formes, afin de pouvoir dispo- 
ser des catapultes ou des onagres à leur sommet*. 

1. Les catapultes lançaient des traits longs d'une toise environ et fort 
lourds. Les onagres jetaient des pierres du poids de soixante livres à deux 
cent cinquante pas au maximum. 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. lOI 

C'est pourquoi ces tours quadrangulaires étaient élevées 
aux angles saillants des défenses qui étaient des points fai- 
bles, mais aussi qui permettaient de donner au tir un 
champ plus étendu. En cas d'attaque d'un front, des ma- 
chines de jet étaient établies en arrière des courtines sur 
des terrassements ou sur des plate-formes de charpente. 

La cité ainsi bien munie pouvait résister longtemps et 
délier les attaques des barbares qui alors n'étaient pas «en 
état d'entreprendre le siège d'une place bien tracée et dé- 
fendue. 



102 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



VIII 



TROISIEME SIEGE 



Que les Bourguignons aient passé le Rliin, appelés par 
les Gaulois, ou pour trouver un pa3's plus fertile, ou parce 
que l'empereur Honorius leur avait cédé un territoire sur 
la rive gauche du fleuve, toujours est-il que vers Tan 460 
ils occupaient les bords de la Saône, s'étendaient au nord 
jusque près de Langres et Besançon, à Touest jusqu'à Au- 
tun, et au midi jusqu'au de là de L3^on, Entrés dans la 
Gaule comme alliés, comme auxiliaires de l'Empire chan- 
celant, ils traitaient toutefois les habitants avec des égards 
que ne gardaient pas les Francs et autres peuplades qui 
envahissaient peu à peu l'Occident. Ils s'étaient fait con- 
céder des terres, donner des troupeaux, mais ils vivaient 
d'ailleurs sur le pied d'égalité avec les Gaulois, et de leur 
présence résultait plutôt un partage qu'une domination. On 
peut comparer l'établissement des Burgondes sur le sol 
gaulois à ces colonies de vétérans que Rome envoyait 
jadis sur tel ou tel territoire, qui \'ivaient comme les pre- 
miers habitants, et après une génération, se confondaient 
avec eux. 



IIlSTOIRn: I) UNE FORTERESSE. I o3 

En Tan 5oo régnait sur la Bourgogne Gondebaud, le 
troisième de leurs rois depuis leur entrée sur le sol gau- 
lois. Alors le territoire de ce ro3'aume s'étendait de Bàle 
à la Lorraine et à la Champagne, occupait le Maçonnais, 
atteignait les frontières de TAuvergne, et descendait au 
sud, le long du Rhône jusqu'à la Méditerranée, en lon- 
geant les Hautes-Alpes. Juliana, ville et forteresse, ainsi que 
son territoire, était donc en pleine Bourgogne. Toutefois, 
la guerre entreprise par Clovis contre Gondebaud et la dé- 
faite de celui-ci près de Dijon eurent pour conséquence de 
réduire au nord-ouest l'étendue de ce ro3'aume ; mais Au- 
tun et même Dijon et Langres restaient encore entre les 
malins de Godomar, second fils de Gondebaud, puisque 
Childebert et Clotaire vinrent l'assiéger dans la première 
de ces trois villes. Godomar avait été nommé roi des Bour- 
guignons après que son frère aîné Sigismond eut été déposé 
et enfermé à Orléans sous Thabit monastique par les fils 
de Clovis. Godomar mit ses places en état de défense, ras- 
sembla une armée et, après un combat qu'il soutint contre 
les Français en Dauphiné et dans lequel périt Clodomir, 
il rentra paisiblement en possession de son royaume. Dix 
ans plus tard Clotaire et Childebert songèrent de nouveau 
à détruire la puissance menaçante de Godomar. Ils voulu- 
rent s'adjoindre Théoderic, qui, occupé d'une guerre en 
Auvergne, refusa de les suivre. Les deux fils de Clovis di- 
rigèrent donc leurs troupes en 532 vers la Bourgogne et 
mirent le siège devant Autun, dans laquelle s'était enferme 
le roi des Bourguignons. 

La ville était sur le point d'être orise ; Godomar parvint 
à s'échapper avec quelques-uns des siens et se réfugia dans 
la cité Juliana, comme étant une des places les mieux 
pourvues de son royaume et la clef de toute la Bourgogne 
montagneuse et boisée. 

Il espérait là retenir les troupes des Francs jusqu'à 



104 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

l'hiver et profiter alors de la saison rigoureuse en ces con- 
trées, pour prendre roffcnsive à l'aide de secours qui de- 
vaient lui venir de TEst. 

En effet, Clotaire et Childebert ayant pris Autun vers le 
milieu de Tété, conduisirent leur armée devant la cité Ju- 
liana, car ils ne pouvaient penser à poursuivre leur con- 
quête en laissant cette place sur leurs flancs ou derrière 
eux. 

Gondomar y était entré quinze jours environ avant 
l'arrivée des Francs, avait fait réparer et garnir les dé- 
fenses de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un long 
siège. 

La ville basse, la cité et le val renfermaient alors envi- 
ron 40000 âmes, parmi lesquelles on pouvait compter 
10 000 hommes au moins en état de porter les armes. 
Beaucoup même avaient acquis l'expérience de la guerre. 
Car, depuis l'empereur Julien, la Gaule avait été le théâtre 
de luttes incessantes, et si le pays environnant Juliana était 
demeuré relativement tranquille, ses habitants. Gaulois et 
Bourguignons, avaient assisté à plus d'un combat, surtout 
depuis l'invasion définitive des hommes du Nord. Ces bar- 
bares, longtemps auxiliaires de l'Empire, avaient eux-mêmes 
appris le métier de la guerre à l'école romaine, et se ser- 
vaient des engins adoptés par les armées impériales. 

Cependant, chez les Francs comme chez les Bourgui- 
gnons, la discipline romaine faisait défaut, et ces troupes 
n'avaient pas la solidité, la ténacité qui distinguaient en- 
core les derniers soldats commandés par les généraux de 
l'Empire. Par contre, elles étaient souvent braves jusqu'à 
la témérité. 

La cité Juliana était donc bien approvisionnée de vivres 
et de munitions de toute sorte, lorsque se montra l'armée 
des Francs. Gondomar n'avait pas cru possible de dé- 
fendre la partie de la ville située sur la rive droite de la 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. io5 

rivière d'Abonia; car elle était ouverte, les retranchements 
romains ayant été débordés par les habitations et étant do- 
minés sur le front Ouest. Il s'était contente de garder les 
deux têtes de ponts-, Tune, la plus petiteen amont, couvrant 
un pont de bois-, Tautre, la plus grande, un pont de pierre. 
Dès que Tennemi fut signalé, Gondomar fit mettre le feu 
aux passerelles traversant la rivière sur le travers de Tîlot 
de sable*. 

Les troupes de Childebert et de Clotairc débouchèrent 
par la voie du Nord et sur le plateau de TOucst, au-de'ssus 
de la partie de la ville abandonnée. Ces troupes formaient 
donc deux corps, séparés par la rivière. Gondorriar était un 
esprit rusé plutôt qu'un soldat ; mais il avait près de lui 
un certain Clodoald, vieux routier, habitué de longue main 
au métier des armes, et sachant inspirer la confiance aux 
soldats, autant par sa bravoure que par ses façons rudes 
et simples. Dur pour lui-même comme pour les autres, 
doué d'une force herculéenne, il punissait tout acte de dé- 
sobéissance de sa propre main, et n'appliquait qu'une 
seule peine : la mort. Malgré et peut-être à cause de cette 
inflexibilité, Clodoald fut bientôt l'idole de la cité; lui pré- 
sent, on ne doutait pas du succès. Il confondait les Francs 
dans la haine implacable qu'il avait vouée aux Germains. 

Gondomar mit toutes les forces dont il disposait sous sa 
main. 

Les défenses de la cité Juliana étaient telles que les avait 
laissées Philostrate -, intactes, solides, elles défiaient toute 
attaque de vive force. Il fallait, pour s'en emparer, faire 
un siège en règle. L'armée que conduisaient les rois Francs 
était de 40 000 hommes environ, lorsqu'ils avaient mis le 
siège devant Autun, et, déduction faite des pertes et déser- 
tions, elle n'était guère que de 35 000 hommes, en arri- 

I. Voir la figure 16. 



I06 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

vant devant la cité. D'ailleurs, cette armée attendait des 
secours. Le corps qui se présenta sur le plateau du Nord 
était de 20000 hommes, et celui qui apparut au-dessus de 
la ville basse, sur la rive droite, de i5ooo. Cette ville 
basse était à peu près déserte ; tous les hommes valides 
s'étaient réfugiés dans la cité et avaient envo3-é les fem- 
mes, les enfants et les vieillards dans les montagnes de 
FEst. 

Le corps d'armée des Francs put donc entrer sans coup 
férir dans cette ville basse, et, comme de raison, se mit à 
piller. Clodoald, du haut des remparts, \it le désordre et 
prit ses dispositions. La nuit venue, il fit descendre un mil- 
lier d'hommes dans la place d'armes au sud du plateau, fit 
renforcer le poste qui défendait la tête de pont sur la rive 
droite. Les Francs, occupés à piller, avaient à peine pris 
garde à la grande tête de pont, placée à leur extrême droite, 
et s'étaient plus particulièrementpréoccupés de la petite, en 
face du pont de bois. Vers la troisième heure de nuit, Clo- 
doald fit ouvrir les portes et filer ses hommes en silence. A 
peine si les Francs s'étaient gardés sur ce point. Surpris 
par Tattaque de Clodoald, ils remontèrent dans l'intérieur 
de la ville basse en poussant des cris d'alarme. 

Beaucoup étaient campés entre V emporiiim ^ et la tête 
de pont; les Bourguignons les tournèrent et les attaquant à 
l'improviste, précipitèrent dans la ri\ière ceux qui ne furent 
pas massacrés. En même temps, Clodoald faisait mettre le 
feu partout. Le vent soufflait du sud, et bientôt les habita- 
tions situées au bord de la rivière ne furent qu'un brasier. 
Lorsque les Francs ralliés voulurent prendre l'offensive, les 
Bourguignons étaient déjà rentrés dans la tête de pont et 
remontaient le plateau. Les Francs avaient perdu de qua- 
tre à cinq cents hommes dans cette échauffourée, et les assié- 

1. Voir fie. 16. 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. I07 



gcs n'avaient pas eu plus de vingt hommes mis hors de 
combat. Ce début mit la joie dans la cite, et ceux qui, du 
haut des remparts, \'03'aicnt leurs maisons en flammes, 
prenaient leur mal en patience, en songeant à la vengeance 
qui leur semblait promise. 

En homme de guerre consommé, Clodoald ne voulut 
pas laisser refroidir cette ardeur. Dès le matin qui suivit 
cette nuit funeste aux Francs, il forma deux corps de deux 
mille hommes chacun, bien armés âCaugons^ do. francis- 
ques et de scamasaxcs (car alors dans toute la Gaule ces 
armes étaient communes aux Francs, aux Gaulois et aux 
Bourguignons, à quelques variantes près). Il prescrivit à 
cinq cents hommes environ de sortir par la porte Est de 
la place d'armes E du sud*, de passer le ruisseau et de faire 
mine de vouloir traverser la rivière en aval du pont de 
pierre de la vallée, au mo^'en de barques légères et que 
quatre hommes pouvaient porter sur leurs épaules. Ces 
barques avaient été mises en réserve dans la place d'armes. 
En même temps, une des deux troupes se masserait dans 
Pavancéc du Nord qui n'avait pas encore été attaquée, et 
ferait une vigoureuse sortie. Lui, Clodoald, avec un millier 
d'hommes, franchirait la porte de l'Est de la cité, longerait 
les remparts, l'avancée, viendrait soutenir l'attaque et 
prendre l'ennemi en flanc. Les cinq cents hommes munis 
de barques devaient se contenter de simuler un passage 
sans l'effectuer, de manière cependant à attirer les Francs 
sur ce point-, alors la seconde troupe franchirait la grande 
tête de pont et agirait suivant l'occurrence, soit en atta- 
quant l'ennemi en marche s'il se dirigeait en aval, soit en 
contenant les Francs venant de la ville basse. Un millier 
d'hommes devait couper la troupe qui se serait rendue sur 
les bords de la rivière, la tailler en pièces et la noyer. 

I. Voir le plan, fig. 16. 



I08 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Ce plan bien expliqué à ses lieutenants, le mouvement 
commença vers la quatrième heure du jour. Les deux rois 
francs avaient pris le commandement^ Childebcrt, des 
troupes campées au Nord; Clotaire, du corps campé à 
rOuest dans la ville basse. Un pont de radeaux avait été 
établi dès le matin à cinq cents pas en amont de Pile de 
Sable, pour mettre les deux corps en communication. 

Il faut dire que ces deux chefs, après la prise d'Autun, 
ne croyaient pas rencontrer une résistance sérieuse dans le 
reste de la Bourgogne. Ils avaient la conviction, sur des 
rapports qui leur avaient été faits, que Gondomar avait été 
tué, que ses meilleurs soldats composaient la garnison 
d'Autun, et que les autres villes fortes ne seraient défen- 
dues, si elles Tétaient, que par des gens inexpérimentés. 

L'événement de la nuit précédente leur donnait à pen- 
ser cependant, et au moment où la sortie du Nord s'ef- 
fectuait, les deux chefs délibéraient de prendre la tête de 
pont par un vigoureux effort, et en même temps d'attaquer 
l'avancée du Nord. 

Les Francs, plus encore que les Gaulois, ont Tesprit 
porté à prendre pour vrai ce qu'ils désirent -, or, les deux 
rois se persuadaient que la garnison enfermée dans la 
cité était peu nombreuse et que ces deux attaques simulta- 
nées la déconcerteraient. Les choses en étaient là, lors- 
qu'on vint prévenir les chefs francs que la ligne d'inves- 
tissement du Nord était attaquée. 

Quand nous disons ligne d'investissement, il ne faudrait 
pas croire que ce fut là une disposition ayant une complète 
analogie avec ce qui se pratique de nos jours. Cette ligne 
se composait d'une troupe d'un millier d'hommes assez 
confusément groupés derrière un abatis d'arbres et de 
broussailles, à quatre cents pas du saillant du Nord. Puis, 
un second corps, composé en grande partie de cavalerie, 
était répandu dans les bois, à une centaine de pas de cette 



HISTOIRF'. D uni: FORTERESSE. 1 09 

première ligne et masquait le campement de Childcbcrt, 
entouré du gros de ses troupes. 

A la première alerte, les deux rois montèrent à cheval, et 
entraînant tout d'abord les hommes prêts à combattre, ils 
se hâtèrent d'arriver sur le lieu de Taction. La cavalerie 
de la seconde ligne se précipitait en même temps au se- 
cours de la première ligne, se divisant en deux troupes 
pour attaquer Tennemi sur ses Hancs. 

Remis de la première surprise, les Francs, quelque peu 
protégés par les abatis, soutenaient Tattaque et ne recu- 
laient pas. On en était venu à combattre corps à corps ^ 
mais les Bourguignons, plus nombreux, commençaient à 
déborder la ligne ennemie, quand arrivèrent les cavaliers 
francs, qui à leur tour se jetèrent sur les deux ailes de Tat- 
taque. Force fut aux Bourguignons de reculer et de profi- 
ter des barricades de branchages et de broussailles pour 
ne pas se laisser déborder. Ils n'auraient pu toutefois tenir 
là longtemps, quand arriva Clodoald sur le flanc gauche 
de Tenncmi. Celui-ci fut alors pris de panique, caria troupe 
d'élite conduite par Clodoald marchait en bon ordre, à 
l'instar des Romains, par pelotons en échelons, de manière 
à ne pas permettre à la cavalerie de déborder son aile 
droite. La gauche des Francs lâcha pied et successivement 
toute la ligne. Alors les Bourguignons s'élancèrent à leur 
poursuite -, mais Clodoald, prenant la tête, fit arrêter sur 
place tout son monde, non sans peine. 

Les fu3^ard3 en effet vinrent se heurter contre le gros de 
l'armée de Childebert. Celui-ci, plein de colère, leur repro- 
chant leur lâcheté, les força de rebrousser chemin, et une 
dizaine de mille hommes se présentèrent bientôt à la vue 
des Bourguignons à travers les bois. La retraite était com- 
mandée et se fit en bon ordre, non point en rentrant par 
l'avancée, mais en longeant le front Est, sous la protec- 
tion des remparts. L'irritation de Childebert était telle qu'il 



MO HISTOIRE D UNE FORTERESSE, 

cnvo3"a aussitôt un millier d'hommes pour s'emparer de 
Tavancée, pensant qu'elle serait faiblement gardée, puisque 
les défenseurs étaient dehors-, mais Tattaque était prévue, 
et les Francs perdirent inutilement dans cette tentative une 
centaine d'hommes. 

Du côté du Sud, la sortie des Bourguignons avait ob- 
tenu un succès plus décisif. Les choses s'étaient présentées 
comme Clodoald l'avait prévu. Les Francs, croyant à un 
passage de la rivière pour les déborder sur leur droite 
avaient envoyé en face des Bourguignons un millier d'hom- 
mes. Alors était sorti de la grande tête du pont le lieute- 
nant de Clodo&ld avec ses deux mille combattants. Faisant 
placer la moitié de sa troupe en équerre, sur le cours de la 
rivière, la face tournée vers la ville basse et sa droite ap- 
puyée à la tête du pont, il avait envoyé au pas de course 
l'autre moitié contre les troupes des Francs parties pour 
s'opposer au passage. 

Cette troupe, prise à revers et criblée par les traits que 
lui envo3^aient en face les Bourguignons montés dans leurs 
bateaux, se débanda, fu3'ant comme elle put. Les Francs 
restés dans la ville basse, apprenant à ce moment que l'ar- 
mée de Childebert était attaquée au Nord, ne savaient s'ils 
devaient se diriger vers le Sud pour soutenir la troupe déta- 
chée en aval sur la rive droite, ou se porter au pont de ra- 
deaux pour prêter la main à l'armée de Childebert. Cette 
indécision fut cause que l'attaque contre les Bourguignons 
placés en équerre près de la grande tête du pont fut molle 
et permit aux deux mille hommes composant cette sortie 
de rentrer sans avoir fait de pertes sérieuses. La sortie du 
Nord fut plus éprouvée : elle avait laissé dans les bois plus 
de deux cents morts et elle ramenait autant de blessés. 

Les Francs, dans ces deux combats, avaient perdu plus 
de six cents hommes sans compter les blessés. Loin de se 
livrer au découragement cependant, chefs et soldats étaient 



)1IST0IRE D UNE FORTERESSE. III 



pleins de rage, cro3'ant prendre la cité en quelques jours 
et n'avoir devant eux qu'une garnison toute disposée à ca- 
pituler, tant ils supposaient que la prise d'Autun avait at- 
téré les Bourguignons; en vingt-quatre heures, ils avaient 
perdu plus d'un millier d'hommes sans s'être même appro- 
chés des remparts. 

Les blessés bourguignons restés entre leurs mains furent 
décapités, et leurs têtes, piquées sur de longues perches, 
furent rangées à une centaine de pas de l'avancée. Mais 
cela ne constituait pas une contrevallation suffisante pour 
se garder contre les sorties de Tassiégé. Aussi fut-il décidé 
que Parmée du Nord creuserait un fossé à deux cents pas 
de l'avancée qui s'étendrait du val de la rivière au val du 
ruisseau, lequel fossé aurait environ deux mille pas, et 
que derrière ce fossé, avec la terre extraite et des abatis, on 
ferait un retranchement. Ainsi pouvait-on d'abord rendre 
vaine toute attaque de l'assiégé, sur ce point. En second 
lieu, on résolut de s'emparer de la grande tête de pont. Il 
ne resterait plus alors à l'assiégé que le val du ruisseau 
pour communiquer avec les dehors; mais ce val était peu 
praticable, couvert de marais et de fondrières, les gens de 
la cité ne pourraient rien tenter de ce côté. Des secours du 
dehors? on ne cro3^ait pas qu'ils en pussent attendre ; en 
tout cas, pour empêcher l'assiégé de sortir par la porte de 
l'Est, on établirait devant elle un ouvrage bien gardé; 
puis, pour qu'il ne pût se pourvoir de vivres, on dévaste- 
rait le pa3^s sur la rive gauche de la rivière. Quant à l'a- 
queduc, il fut découvert et coupé. 

Cela décidé, les assiégeants se mirent à l'oeuvre, sans 
perdre de temps. jMais Glodoald, qui avait assisté à plus 
d'un siège, savait par expérience qu'une garnison n'ayant 
point à compter sur une armée de secours du dehors, ne 
dispose que d'un moyen de salut, savoir : de ne laisser à 
l'assiégeant nul répit, surtout au commencement d'un in- 



112 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



vestissement, quand rennemi n'a pas pu encore compléter 
ses ouvrages et serrer la place de près. Sans savoir exacte- 
ment ce qu'allait tenter l'armée des Francs, il connaissait 
sa force numérique et ne doutait pas qu'elle n'eût à sa dis- 
position des ingénieurs latins, puisqu'elle en avait au siège 
d'Autun. Clodoald divisa donc ses troupes en huit corps. 
L'enceinte * étant défendue par quarante-quatre tours, il 
fallait donc pour les garder onze cent quatre-vingts hom- 
mes, en comptant vingt-cinq hommes pour chacune des 
trente-six tours de cette enceinte, et trente-cinq hommes 
pour chacune des huit tours des portes ou soixante-dix 
hommes pour chaque porte et ses ouvrages. Bien entendu, 
conformément aux habitudes militaires d'alors, chaque 
poste d'une tour était chargé de la garde de la courtine 
voisine. Il fallait pour garder l'avancée du Nord, deux 
cents hommes ; pour garder la place d'armes du Sud et les 
têtes de pont, cinq cents hommes; pour tenir garnison dans 
le réduit (castellum) cent hommes -, pour surveiller le rem- 
part du Nord descendant de l'angle de la cité à la rivière et 
les bords de celle-ci, six cents hommes. Total pour la 
garde ordinaire des défenses, deux mille cinq cent quatre- 
vingts hommes. Il distribua ce premier corps de manière 
que les meilleurs soldats fussent placés dans la place d'ar- 
mes, les têtes de pont, et dans l'avancée du Nord, ainsi que 
sur le front de ce côté. Clodoald composa un second corps 
de mille hommes, tenus en réserve au centre de la cité, 
pour être porté au besoin sur un ou plusieurs des points 
attaqués. Il lui restait environ six mille hommes dont il fit 
six corps de mille hommes chacun, distribués ainsi : deux 
dans la partie de la ville située entre la cité et la rivière, 
deux dans le voisinage de la porte du Nord, et deux dans 
le voisinage de la porte de l'Est. Ces six corps devaient être 

I. Voir la fi mire i6. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. Il3 

prêts il faire des sorties toutes les fois qu'ils en recevraient 
Tordre. 

Ciodoald maintint sous son commandement direct 
les mille hommes de réserve logés au centre de la cité. 
Puis il pourvut aux besoins de la garnison et des habitants 
dcnieurés dans Tenceinte. Une grande quantité de vivres 
avaient été apportés dans la ville au moyen de réquisitions 
et suivant Tusage des Romains. Ces vivres furent emma- 
gasinés dans le réduit. Quant aux bestiaux vivants, on les 
faisait paître sur les rampes du plateau au Sud et à TEst. 
Des bois en assez grande quantité avaient aussi été ap- 
provisionnés pis furent rangés le long des courtines, à 
rintéricur. Outre ses puits, la ville possédait de vastes ci- 
ternes, alimentées par Taqueduc. Celui-ci étant coupé, 
Ciodoald fit recueillir les eaux pluviales des toits dans des 
rigoles qui aboutissaient à ces citernes. D'ailleurs, dans la 
partie de la ville située entre les remparts et la rivière, 
surgissait une belle source qui pouvait alimenter toute la 
partie haute de ce quartier. 

Ciodoald veilla scrupuleusement au logement de ses 
troupes. Bon nombre de ses soldats avaient leur famille 
dans la ville ; il ne voulut pas permettre que les défenseurs 
logeassent dans leurs maisons. Il lit disposer les monu- 
ments publics pour recevoir les sept mille hommes qui n"'oc- 
cupaient pas habituellement les remparts. Ceux qui étaient 
chargés de la garde étaient bien logés dans les tours, dans 
les monuments publics du quartier ou hors des remparts. 
Ciodoald, comme il a été dit, inspirait toute confiance à 
ses troupes avant l'arrivée des Francs; mais depuis les 
heureuses affaires de la première journée, ses hommes le 
considéraient comme une sorte de providence et lui obéis- 
saient aveuglément. Aussi cette organisation fut-elle rapi- 
dement acceptée et appliquée. Pour le détail, il avait adopté 
la composition de la cohorte romaine, et chaque chef de 

8 



114 HISTOIRE D UXE FORTERESSE. 

corps était responsable de Texécution des ordres qu^il re- 
cevait, sous peine de la vie. 

Quant aux habitants, ils devaient prêter leur concours 
toutes fois qu'ils en seraient requis*, un refus était puni 
de mort. 

Gondomar, dont il n'a guère été question jusqu'à pré- 
sent, habitait le Castellum^ et Clodoald lui marquait le 
plus grand respect, disant n'agir que d'après ses instruc- 
tions*, mais pour la garnison, le véritable chef était Clo- 
doald. 

A3'ant pourvu au plus pressé, qui était l'organisation 
de son monde, il fit placer deux onagres dans l'avancée 
dès le lendemain des combats, et ces onagres commencè- 
rent à jeter des pierres de soixante livres sur les travailleurs 
francs qui traçaient la contrevallation à deux cents pas du 
saillant, si bien que l'assiégeant dut reculer son fossé de 
cinquante pas hors de portée. La nuit suivante, Clodoald 
fit sortir mille hommes par la porte de l'Est, lesquels, filant 
par le chemin longeant le rempart, allèrent bouleverser les 
premiers travaux des Francs et rentrèrent aussitôt; en 
même temps une autre sortie, effectuée par la porte Sud 
de la grande tête de pont, enleva quelques hommes des 
avant-postes des Francs. Ceux-ci décapites, leurs têtes, fi- 
chées sur des piquets, furent placées à l'extrémité de l'a- 
vancée du Nord pour repondre aux procédés des Francs. 
Cette même nuit, rcnnemi essa3'a de tra\'erser la rivière 
en profitant de l'îlot de sable, afin de prendre à revers la 
courtine rampante du Nord *, mais il ne put aborder, les 
quais étant bien garnis de monde. Plusieurs hommes fu- 
rent noyés. 

Les choses allaient donc assez mal pour l'armée des rois 
francs \ cependant elle possédait un ingénieur latin habile 
et qui avait fait ses preuves, notamment au siège d'Autun. 
Childebert, exaspéré par les succès des assiégés, se répan- 



HISTOlRi: I) UNE FORTERESSE. Il5 

dait en menaces aussi bien contre les siens que contre les 
ennemis. Il n'avait pas daigné tenir compte de Tavis de 
son ingénieur qui, dès le jour de Tarrivéc de Tarmée devant 
la cité Juliana, conseillait de camper au Nord et de n'in- 
vestir la ville qu'après avoir reconnu ses approches. Con- 
sulté après ces premiers échecs, Secondin — c'était le nom 
de ringénieur latin — admit qu'il était difficile de recu- 
ler, puisque l'armée était engagée autour de la place-, que le 
plus pressé était d'empêcher toute sortie des assiégés, et 
que pour obtenir ce résultat, ceux-ci ne pouvant guère sor- 
tir sans péril que par la porte de l'Est et par les têtes de 
pont, il fallait faire des ouvrages devant ces issues afin de 
les clore complètement; qu'il était chanceux et peu profi- 
table d'essayer de s'emparer de la grande tête de pont par 
une attaque directe ; mais qu'il fallait occuper le quartier 
de l'Ouest, sous les remparts, et par conséquent passer la 
rivière-, qu'alors, du même coup, les têtes de pont, la mu- 
raille rampante du Nord seraient perdues pour l'assiégé et 
la place d'armes du Sud compromise. 

Des bois furent aussitôt coupés dans la forêt du plateau, 
et les charpentes des maisons de la ville basse enlevées. 
Un fossé, rempli par les eaux de la rivière, entourait les 
ou^'ragcs de la grande tête de pont ; mais ceux de la petite 
n'en avaient plus ; ce fossé avait été comblé depuis long- 
temps, et l'assiégé avait négligé de le creuser de nouveau. 
Le mur Sud de Vemporium^ qui Joignait l'épaule Nord de 
cette petite tête de pont, était crénelé et au pouvoir des dé- 
fenseurs, y compris le retour d'équerre sur la voie venant 
de l'Ouest. Ainsi, la moitié de la surface "de l'emporium 
était battue dans sa longueur par ce mur'. Achevai sur 
cette voie de l'Ouest, Secondin fit élever un agger qui 
s'appuyait à la rivière, à cinquante pas du retour d'équerre, 

I. Voyez la fiîTure i6. 



iib 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



et sur cet agger il fit dresser un ouvrage de charpente qui 
dominait le rempart de Tassiégé (fig. 21). Il se contenta. 



Tlfc-^l— ^1 lif 




autour de la grande tête de pont, d'élever une contrevalla- 
tion qui coupait les deux voies. Devant la porte de TEst 



HISTOIRIi: D UNE FORTERESSE. 



117 



de la cite, Topération présentait de grandes diflicultés à 
cause de la forte inclinaison de la pente du plateau. Chaque 
nuit les traxaux des assiégeants étaient bouleversés par les 
défenseurs, qui avaient l'avantage de la position dominante. 
Secondin, après plusieurs tentatives infructueuses, dut se 



Tign. 




borner à établir au bas du rampant du plateau un ouvrage 
en terre et bois formant une portion de cercle, conformé- 



ment au tracé ci-contre (fig. 22). 



L'assiégeant arrivait à cet ouvrage, qui était hors de 
portée du trait du plateau, par une voie qui descendait 
doucement vers le bras occidental du ruisseau. 



Il8 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



Ces travaux ne s'étaient pas faits sans que Passiégcant 
cherchât à les détruire et sans pertes assez sensibles chez 
les Francs. Cependant quinze jours après l'arrivée de Ten- 
nemi, ils étaient achevés et bien gardés. 

Voici quelle était la disposition des troupes de rennemi 
autour de la cité. Le grand campement sur le plateau du 
Nord renfermait 12000 hommes- les défenseurs de la 
grande contrevallation du même côté étaient au nombre 
de 2000. Le corps logé dans la ville basse était de 6000 
hommes. La garde de l'ouvrage en face de la petite tête de 
pont, de 5oo hommes; celle de la contrevallation autour 
delà grande tête de pont, de 1200 hommes. L'ouvrage 
élevé au bas du plateau, en regard de la porte de l'Est, 
contenait 1200 hommes. Total : 22 900 hommes. Il res- 
tait, déduction faite des pertes depuis le commencement du 
siège, environ i o 000 soldats qui battaient l'estrade , dé- 
vastaient le pays, ramassaient des vivres et fourrages, et 
formaient un corps de réserve pour donner un coup de 
collier au moment opportun. 

Ces préparatifs faisaient assez voir à Clodoald que l'en- 
nemi agissait depuis ses premiers échecs avec méthode, et 
préparait une action décisive. Il avait reconnu facilement 
que cette action se porterait sur les points faibles de la 
place, c'est-à-dire sur le saillant du Nord et sur les bords 
de la rivière, en face de la convexité occidentale de la cité-, 
aussi avait-il fait barricader fortement toutes les voies de 
la ville donnant sur le quai et renforcer celui-ci par un 
vallum. 

En outre, à deux cents pas en arrière de la tour carrée 
sur la rivière, au Nord, il fit, à travers les maisons et jar- 
dins, élever un autre vallum a^ 3, suivant obliquement les 
pentes du plateau et venant joindre la porte Sud-Ouest 
(fig. 2 3). Les habitations avaient été laissées comme mas- 
que devant ce retranchement; on s'était contenté de l'isoler 



HISTOIRE D UNE FORTERESSn. 



119 



au dehors, en démolissant des clôtures et quelques mai- 
sons. 

Clodoald ne pouvait rien tenter en avant du saillant du 




Nord, Tennemi étant là en forces, devant lui ; mais dans 
rintérieur du saillant même, il fit creuser des fossés avec 
retranchements de terre et de pieux, ainsi que le montre la 
figure 24. Du dehors, Tennemi ne pouvait reconnaître 



120 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



Texistence de ces ouvrages bas et masqués. Chaque nuit, 
il faisait sortir de la cité par la poterne qui donnait au fond 




ai 



j , 1 t 1 I ; I I I I 



du large fossé du front Nord, des espions qui lui rendaient 
compte des opérations de Tennemi. 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 121 

Or, à la fin de la troisième semaine depuis le commen- 
cement du siège, ses espions lui rapportèrent qu'il y avait 
dans le grand camp beaucoup de mouvement-, qu'on ap- 
prêtait des fascines, que les soldats préparaient leurs armes, 
qu'on montait des engins. Un de ces espions, qui passait 
la rivière en aval et observait l'attitude de l'ennemi campé 
à l'Ouest, lui fit un rapport semblable. Clodoald jugea 
donc que le moment était proche oij l'assiégeant tenterait 
un grand effort à l'Ouest et au Nord. 

Le vingt-deuxième jour du siège, en effet, dès le matin, 
quatre onagres, placés sur Touvrage en face de la petite 
tête de pont, couvrirent celle-ci de pierres ; si bien que les 
défenseurs étaient à peine abrités derrière les parapets et 
ne pouvaient manœuvrer les deux engins placés sur ce 
point. En même temps, des bateaux chargés de matières 
inflammables furent lancés dans la rivière en amont du 
pont de bois. Ces bateaux, bien dirigés, s'arrêtèrent en tra- 
vers des piles de ce pont et ne tardèrent pas à y mettre le 
feu (fig. 2 5). Les défenseurs de la petite tête de pont voyant 
que la retraite allait leur être coupée, abandonnèrent Tou- 
vrage qui fut bientôt occupé par les Francs. Retirés dans 
la place d'armes en arrière du pont, les assiégés ne pou- 
vaient que le regarder brûler. 

A la même heure, couverte par des mantelets d'osier, une 
grosse troupe d'ennemis s'avançait hardiment contre les 
flancs Nord-Est et Nord-Ouest du saillant du Nord. Com- 
blant le fossé avec des fascines, les assaillants se précipi- 
tèrent en colonne compacte contre le rempart. La lutte fut 
acharnée. Grâce aux maçonneries de l'aqueduc, l'ennemi 
ne put forcer le flanc Nord-Est ; mais il parvint à s'établir * 
sur celui opposé. L'assiégé fut obligé d'abandonner le 
saillant en se retirant de retranchement en retranchement 

I. Voir la figure 21. 



122 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



et perdant peu de monde, tandis que Tassaillant avait 
plus de deux cents hommes tués sur le rempart et dans les 
fossés. 

La nuit venue, Clodoald avec les mille hommes de ré- 
serve sortit brusquement par la porte centrale, dont le pont 
fortement barricadé, était resté en sa possession, et se jeta 



rig.^5. 








sur Tennemi ; il en tua encore une centaine, mais ne put 
reprendre Fouvrage. Il craignait d'ailleurs une autre atta- 
que et ne se trompait pas. Vers le milieu de la nuit, les 
Francs se jetèrent dans Tilot de sable à Taide de radeaux, 
et là ils se retranchèrent en face du quai. On était à por- 
tée d'arc, et de part et d'autre on commença à tirer, sans, 
grand résultat. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 123 

La perte de l'avancée ne fit qu'animer les assiégés qui 
voulaient la reprendre aussitôt. Clodoald dut calmer leur 
ardeur en leur promettant de faire mieux que de repren- 
dre cet ouvrage -, il ajouta qu'il y avait pour Finstant autre 
chose à tenter -, que Tennemi allait leur donner une belle 
occasion de le battre. 

Clodoald renforça les défenses du front Nord qui ne pou- 
vaient être prises d'emblée, fit mettre une bonne troupe à 
l'avancée de la porte de TEstavec ordre de la défendre jus- 
qu'au dernier homme, et fit descendre autant de troupes 
qu'il en pouvait tenir dans les deux places d'armes du Sud 
et du Sud-Ouest. Il garnit puissamment le retranchement 
oblique, et descendant aux défenses du bord de l'eau, il mit 
là un chef en qui il pouvait se fier, avec des instructions 
particulières. 

La journée suivante se passa sans combat. Les Francs 
se retranchaient dans l'avancée contre le front du Nord, 
et détruisaient le vallum. Ils apportaient dans l'îlot des 
bois, des fascines, de la terre, des pierres, et commen- 
çaient à combler le petit bras à l'aide de ces matériaux. Se 
couvrant de mantelets d'osier, ils jetaient des pierres dans 
l'eau, puis des fascines dans lesquelles étaient intercalés de 
gros cailloux afin de les couler entre les pierres^ puis, quand 
ces matériaux commençaient à émerger, ils posaient des- 
sus des troncs d'arbres en travers du courant, et entre eux 
des fascines et des mottes de gazon. Les assiégés ne pou- 
vaient guère s'opposer à ces travaux. Deux onagres lan- 
çaient toutefois des pierres sur les travailleurs -, mais ceux-ci, 
bien couverts et toujours en mouvement, étaient rarement 
atteints. Vers le soir, le terrassement n'était guère qu'à 
vingt pieds du mur du quai, et l'eau, assez basse d'ailleurs 
à cette époque de l'année, passait à travers les fascines 
no3''ées, sans risque d'emporter le barrage. Toute la nuit, 
les Francs ne cessèrent de consolider ce barrase et de Té- 



124 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

largir ; puis ils apportèrent des bois, des échelles, et mon- 
tèrent à son extrémité, à quinze pieds environ du mur 
du quai, une estacade de charpente préparée à Tavance. 
Au jour, les assiégés virent se dessiner sur Testacade, le 
bout d'une sorte de pont, garni d'un mantelet d'osier, et 
qui s'avançait doucement vers la crête du quai, (fig.26), 
Secondin a\'ait fait charpenter un tablier de pont de dix 
pieds de largeur*, ce tablier, posé sur des rouleaux qui por- 
taient sur des poutres inclinées, était poussé par des sol- 
dats à l'aide de leviers, et tiré par deux câbles s'enroulant 
sur des treuils, à distance. Les hommes, munis de leviers, 
étaient masqués par de grosses toiles tendues devant eux 
qui arrêtaient les traits. Pendant ce temps, deux catapultes 
et deux onagres cou\Taient de longs dards et de pierres le 
7'allum du quai ; des frondeurs et des archers fie permet- 
taient pas aux défenseurs de se montrer. 

Le chef qui commandait ces derniers, suivant les in- 
structions de Clodoald, fit filer peu à peu ses hommes vers . 
les maisons; et quand le pont roulant atteignit la crête du 
valliim du quai, il n'y a\'ait plus derrière cette défense un 
seul Bourguignon. Les Francs, avec de grands cris, se pré- 
cipitèrent sur le tablier, firent tomber le parapet d'osier et 
se répandirent en grand nombre sur le quai désert et silen- 
cieux. Redoutant quelque piège, ils ne se hâtèrent pas de 
gravir les pentes assez douces du plateau sur ce point, et de 
s'engager dans les voies dont les barricades ne paraissaient 
pas gardées. Ils se rangèrent le long de ce quai en assez 
bon ordre. Jusqu'à ce qu'ils fussent au nombre de quatre 
mille hommes environ. Ce qui ne fut pas très-long, parce 
que sitôt les premiers passés de l'estacade au valliim^ l'as- 
siégeant a\-ait posé des poutres garnies de rondins, de 
branchages et de gazon, et que le pont avait alors atteint 
une largeur de près de trente pieds. 

Dans l'îlot se réunissait un second corps nombreux, 



HlSTOIRli d'une FORTERESSl-: 



L'ATTAQUE 



'2'i 




LE PONT MOBILE 

DESTINÉ A FRANCHIR LE PETIT BRAS 

DE LA RIVIÈRE d'abONIA 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 125 

prêt il soutenir le premier, et sur la rive opposée on vo^'ait 
arri\'er un troisième corps. 

Secondin était passé un des premiers sur la rive gauche, 
et n'augurait rien de bon de l'apparente inertie de Tas- 
siégé. Il voulait qu'on ne s'avançât qu'avec prudence, et 
après a\'oir établi une tète de pont au mo3^cn de pieux et 
des débris empruntés aux maisons voisines. Il fit donc en- 
trer des hommes dans ces maisons. Elles étaient désertes, 
et derrière les barricades élevées aux débouchés des voies 
sur le quai, il n'y avait pas de défenseurs. 

Il donna donc l'ordre de démolir ces barricades. Tout 
cela prit du temps, et les Francs murmuraient haute- 
ment, demandant si on leur avait fait passer la rivière 
uniquement pour en garder les bords. Leurs chefs préten- 
daient que l'assiégé avait abandonné cette partie de la cité, 
comme il avait abandonné la ville basse, qu'il s'était retiré 
derrière ses murailles, et que si on ne profitait pas de sa 
retraite, il se rassurerait et viendrait assaillir les Francs à 
la nuit; qu'il fallait au plus tôt occuper l'espace abandonné 
par lui, et s'établir sous les murs en prenant à revers la 
petite place d'armes, Secondin hochait la tête et continuait 
à ordonner des mesures de sûreté. Vers le milieu du jour, 
un des chefs francs, plus impatient encore que n'étaient les 
autres, rassembla ses hommes et déclara que c'était trop 
tarder, qu'il fallait occuper les rampes. « Que les braves 
me suivent, et que ceux qui ont peur restent ici à se faire 
des abris ! » Et avec son monde, il se dirigea vers le som- 
met du plateau. Son exemple fut bientôt suivi et, par plu- 
sieurs voies, à travers les maisons et les jardins, plus de 
deux mille hommes gravirent les pentes. 

Arrivés le long du vallum tracé en écharpe ' , ils furent 
reçus par une grêle de pierres et de traits. Mais se remet- 

I. Voir fis. 23. 



120 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

tant bientôt de la première surprise et entraînés par leurs 
chefs, les Francs se ruèrent sur Pescarpe. Ils avaient le 
désavantage de la position. Dominés par les assiégés, ce 
premier assaut ne réussit pas. Il fallut se rallier en s'abri- 
tant derrière les habitations et haies laissées par Clodoald 
en dehors du vallnm. Entendant les cris de Tattaque, les 
troupes restées près du passage se précipitèrent à leur tour 
sur les rampes. Secondin jugea prudent alors de faire 
passer un millier d'hommes du corps resté dans Tîlot, en 
donnant les meilleures raisons pour les maintenir sur ce 
point. 

Vo3'ant arriver le renfort qui gravissait les rampes, les 
premiers assaillants se divisèrent en trois grosses troupes, 
et à un signal s'avancèrent de nouveau contre le valliim. 
Les premiers tombés n'arrêtaient pas les survenants, qui 
leur passaient sur le corps. A certains moments, on pou- 
vait croire le retranchement emporté, car sa crête se cou- 
ronnait de soldats francs- mais les défenseurs, indépen- 
damment de ceux qui garnissaient le vallum^ s'étaient aussi 
divisés en troupes compactes qui, tenues en arrière, se pré- 
cipitaient contre les colonnes d'assaut quand leurs têtes 
arrivaient sur la crête. Ainsi ce combat présentait une série 
incessante de prises et de reprises du vallnm^ et les choses 
semblaient devoir présenter les mêmes péripéties tant que 
les assaillants et les défenseurs pourraient former quelques 
groupes de soldats. De part et d'autre beaucoup d'hommes 
tombaient, car on se battait corps à corps. 

C'est alors que Clodoald, qui tenait la petite place d'armes 
du Sud-Ouest, sortit en bon ordre avec un millier d'hommes, 
longeant la rivière- il transmit l'avisa ceux qui occupaient 
la grande place d'armes du Sud, de passer entre lui et le 
valliim et de se jeter sur le flanc des assaillants. De la rive 
droite, les Francs vo3^aient le mouvement de Clodoald et 
se précipitaient vers l'îlot pour aller le combattre et soute- 



HISTOIRE I) UNI' FORTERESSE. 127 

nir ceux des leurs qui étaient sur la rive gauche. Mais Clo- 
doald avait de Tavance, marchait sur une voie directe, pen- 
dant que les ennemis étaient obligés de faire des détours. 
Il arri\'a donc en quelques minutes sur la troupe des Francs 
qui, sur les instances de Secondin, gardaient le passage. Il 
Tattaqua avec la plus grande vigueur et culbuta les pre- 
miers qui s'oilrirent à ses coups. Les Francs résistaient 
toutefois et, cou\'rant la chaussée, ils se plaçaient en 
équerre appu3'ant leur droite à la rivière. De nouveaux as- 
saillants passaient sur la chaussée et se plaçaient à la 
gauche, de telle sorte que la troupe de Clodoald fut bien- 
tôt débordée et dut ûiire, pour se dégager, un mouvement 
de retraite, non sans perdre bon nombre de soldats, en 
abandonnant la rive gauche pour se porter vers les rampes 
et choisir un terrain plus avantageux. 

Arrivait alors sur le flanc des Francs acharnés à la 
prise du j'allum^ la seconde troupe des Bourguignons. Les 
assaillants attaqués de flanc, presque à revers, par suite 
de la direction du retranchement, lâchèrent pied et des- 
cendirent en toute hâte vers le passage, poursuivis par les 
Bourguignons. Ce que vo3^ant, Clodoald, soutenu, attaqua 
avec une nouvelle énergie. A ce moment arri\'ait Gondo- 
mar sortant de la porte de POuest avec des troupes fraîches, 
pour renforcer les défenseurs du vaïlum. Vo3^ant l'ennemi 
précipiter sa retraite vers le passage, il jugea que les siens 
étaient assez forts pour le pousser vigoureusement, et sui- 
vant la muraille rampante du Nord, puis tournant à gau- 
che, il attaqua Tennemi sur la rive en face de Tilot. Le 
retranchement du quai le garantissait assez bien des pierres 
et traits lancés de cet îlot. Les Francs, attaqués ainsi de 
face et sur les deux flancs, a3^ant un passage étroit à dos, 
se défendaient avec rage, mais leur nombre même entravait 
cette défense. Des frondeurs bourguignons postés dans les 
maisons sises sur les rampes les couvraient de projectiles. 



128 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

A la nuit, il ne restait plus sur la rive gauche un seul 
ennemi ^•ivant \ beaucoup s'étaient jetés à la nage pour ga- 
gner rîlot ; un assez bon nombre avait pu passer encore 
sur la chaussée ; mais plus de deux mille cinq cents morts 
restaient le long du ralliim et au débouché du passage. 
Clodoald avait fait accumuler des fascines et de la paille 
sur le pont mobile, qui bientôt fut en flammes, ainsi que 
Festacade. La perte des assiégés était d'un millier d'hom- 
mes. Clodoald était blessé. 

Les assiégés avaient gardé la portion de la ville à l'Ouest, 
mais ils ne pouvaient sur ce point prendre l'offensive, car 
ils voyaient devant eux des masses compactes d'ennemis. 

Pendant cette journée, les deux rois francs avaient fait 
simuler une attaque contre le front du Nord de la cité^ mais 
les remparts et les tours élevées sur ce front ne pouvaient 
être pris que par un siège en règle, et les soldats bourgui- 
gnons laissés sur ce point étaient en nombre plus que suf- 
fisant pour défier une attaque sérieuse. 

Childebert et son frère, retirés sous leur tente, s'accu- 
saient réciproquement du mauvais succès de leur opération, 
et tous deux s'entendaient pour rejeter sur Secondin la 
défaite de leurs troupes. Celui-ci, mandé près des rois, eut 
à subir les plus violents reproches. « Si, répondit l'ingé- 
nieur, vos troupes étaient disciplinées, si elles n'avaient 
pas voulu se jeter à l'aventure dans le quartier sur la rive 
duquel nous avions heureusement pris pied, nous serions 
encore sur cette rive et nous aurions pu demain nous em- 
parer de tout cet espace de terrain- non que je prétende 
qu'il faille attaquer la cité sur ce front, mais parce qu'ainsi 
nous empêchions toute sortie et que nous pouvions sans 
risques attaquer le front du Nord et le prendre, ce qui 
n'est qu'une affaire de temps. 

« Ne possédant pas le quartier de l'Ouest, en dehors des 
remparts de la cité, tous nos travaux de siège peuvent être 



HISTOIRIi: I) U\E FO:i Ti: RKSSE. 



129 



détruits pendant une sortie vigoureuse; car l'assicgc est au- 
dacieux, il Ta montré; et la muraille rampante qui, de la 
tour du coin Ouest descend à la rivière, mettra toujours 
notre attaque sur le front Nord de la cité, à la merci d'un 
vigoureux effort. 

« Cette muraille rampante est dépourvue de portes appa- 
rentes, mais il sera facile à Tassiégé de faire des issues s'il 
n'en existe déjà de cachées, et alors, cà la faveur de la nuit, 
il peut se jeter sur le flanc droit de l'attaque, incendier nos 
ouvrages et rendre le siège beaucoup plus long et incertain. 
Chacun de vos chefs prétend commander, et, si braves qu'ils 
soient tous, devant une cité aussi bien munie et défendue, 
la bravoure aveugle ne fait que compromettre inutilement 
vos armes. Obtenez donc d'eux l'exacte obéissance aux 
ordres que vous donnez, et souvenez-vous que votre père 
illustre a dû ses victoires à la discipline rigoureuse qu'il 
avait su maintenir au milieu de ses troupes. » Ce langage 
ferme ne laissa pas de faire une impression sur les deux 
rois qui, réprimant leurs emportements, commencèrent à 
délibérer froidement sur la situation. Il fut résolu qu'on 
s'emparerait de la grande tête de pont, encore au pouvoir 
de l'assiégé; que Ton surveillerait attentivement les bords 
de la rivière, et que l'on attaquerait la place sur toute l'é- 
tendue du front Nord, y compris la muraille rampante. Les 
deux rois décidèrent que les chefs des divers corps obéi- 
raient à Secondin, lequel était chargé par eux de la direc- 
tion des opérations. Ces chefs furent convoqués et reçurent, 
de la bouche même de Childebert, l'ordre de ne rien tenter 
en dehors du commandement de Secondin. Mais ces Francs 
n'aimaient pas le Romain, comme ils l'appelaient, et reçu- 
rent cet avis d'assez mauvaise grâce. Plusieurs élevèrent 
des objections, en déclarant que les lenteurs du Romain 
étaient la cause de leurs échecs, et que si on les laissait 
faire, la cité serait bientôt en leur pouvoir, Childebert et 

9 



100 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

son frère, ébranlés, sentaient feiblir leur résolution et re- 
gardaient Secondin. Celui-ci, s'adressant alors aux chefs 
qui Taccusaient : « Que ceux d'entre vous, dit-il, qui ont 
un moyen d'attaque à présenter, parlent, qu'ils expliquent 
par quels procédés ils prétendent forcer des murailles dé- 
fendues par des hommes aguerris et bien commandés^ et, 
s'ils montrent un plan meilleur que celui proposé par moi, 
je suis prêt à les suivre comme le dernier des soldats, mais 
les rois, l'armée tout entière, avant de marcher en avant, 
ont le droit d'exiger que leurs vies ne soient pas engagées 
dans une entreprise sans issue, ne présentant aucune 
chance de réussite, w A ce discours, nul ne répondit. « Toi, 
qui as parlé, dit alors Childebert à un des chefs, que pro- 
poses-tu? — Nous avons pris Autun par la vigueur de 
nos hommes; nous avons cerné la ville, abattu un pan de 
mur et nous sommes entrés. — Oui, reprit Secondin; mais 
Autun n'est pas une cité bâtie sur un lieu escarpé comme 
l'est celle-ci', nous pouvions l'attaquer de plain-pied sur 
deux de ses fronts, sans avoir une rivière à dos. Ses mu- 
railles, si bonnes qu'elles fussent, étaient mal défendues et 
nos attaques simultanées sur deux points opposés, décon- 
certaient les assiégés. Ici, nous ne pouvons attaquer de 
plain-pied qu'un seul front; tous les autres couronnent des 
escarpements que l'on défendrait facilement, même sans 
murailles. Il n'y a donc ici que deux partis à prendre, ou 
de serrer la place si étroitement qu'elle soit obligée de se 
rendre, faute de vivres, ce qui peut être long, car l'assiégé 
est bien approvisionné, et l'armée des Francs, qui n'aime 
pas l'immobilité, se dissoudra pendant ce blocus, ou d'at- 
taquer le seul côté attaquable et de concentrer toutes les 
forces sur ce point. 

« Dans l'espace de trois semaines, en procédant réguliè- 
rement, ce front sera en notre pouvoir. Alors pourrons- 
nous investir étroitement le Castelhim ^ en laissant une 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. iSl 

troupe nombreuse pour empêcher toute sonie. Il Hiudra 
bien qu'il se rende; et pendant ce temps, les rois soumet- 
tront le reste de la Bourgogne, sans s'attarder ici. » Plu- 
sieurs chefs répondirent à ce discours en proposant des 
mo3'ens d'attaque insensés et qui parurent tels à rassem- 
blée, car si tous étaient d'accord pour blâmer ce qui avait 
été tenté jusqu'alors, aucun n'était capable de présenter 
un projet soutenable. Chacune de ces propositions était 
donc accueillie par des murmures ou des rires ironiques. 
Ce que vo3'ant, Childebert déclara formellement que lui 
et son frère entendaient qu'on obéit de tous points à Se- 
condin puisque personne n'ouvrait un avis acceptable et 
l'assemblée se sépara. Les deux rois, restés seuls avec l'in- 
génieur, insistèrent pour qu'il fît en sorte d'obtenir immé- 
diatement un succès qui pût faire oublier les échecs der- 
niers et rendre la confiance à leurs hommes. 

« La difficulté, répondit Secondin, est d'obtenir, sans 
risques, ce succès avec des troupes qui n'observent pas 
exactement les ordres donnés. Ce qui assure le succès dans 
la guerre de siège, c'est la patience, le travail assidu, 
l'exacte discipline ; or, vos hommes ne sont pas patients, 
n'aiment pas remuer la terre et ne sont pas disciplinés. 
Ils préfèrent se faire tuer en livrant unassaut dans de mau- 
vaises conditions, au labeur pénible et non périlleux qui, 
au bout de quelques jours, leur assurerait la prise de la 
place sans perdre beaucoup des leurs. » 

Sur ces entrefaites , arriva au camp des Francs un se- 
cours de deux mille hommes environ, envoyé par Théo- 
doric qui, ayant terminé son expédition en Auvergne, 
comptait prendre des avantages dans la guerre entreprise 
en Bourgogne. Ces deux mille hommes étaient des gens 
robustes assez mal armés et peu propres à la guerre ac- 
tive; mais pouvant rendre de grands services dans les 
travaux de siège. Ils furent directement placés sous les 



l32 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



ordres de Secondin, et aussitôt, celui-ci les mit à Tœuvre, 
en leur promettant une large part du butin, lorsque la 
cité serait prise. 

On a vu que le saillant du Nord était resté au pouvoir 
des Francs. Secondin fît élever sur ce point un agger 
devant la porte de la cité, puis, sur le penchant du plateau, 
un autre agger en face et sur la contrescarpe du fossé de 
la muraille rampante (fig. 27). La crête de ces ouvTages 



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n'atteignait pas le niveau des chemins de ronde des murs 
de la cité, mais avait cependant assez de relief pour per- 
mettre d'envoyer de grosses pierres sur les crénelages au 
moyen d'onagres, et d'en rendre l'occupation périlleuse. 
Cela était fait surtout pour occuper l'assiégé. A l'abri de 
ces deux terrassements, Secondin fit commencer deux 
trous de mine, l'un au point A, l'autre au point B, lesquels 
dirigés sous le fond des fossés secs, devaient arriver jusque 



HISTOIRE P'UNE FORTERESSE 



LA DEFENSE 



28 




BATTERIE D ONAGRE 
EN DEDANS DES REMPARTS 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 1 33 

SOUS les murs. Clodoald, assez grièvement blessé, avait été 
forcé de confier la surveillance de la défense à ses lieute- 
nants qui lui rendaient compte des travaux des assiégeants 
et croyaient que les Francs allaient, sur les deux terrasses, 
élever des ouvrages de charpente pour dominer les mu- 
railles, détruire les crénelages et jeter des ponts. Rien ne 
faisait supposer cependant que telle fut Tintention des 
Francs qui se bornaient à garnir les terrassements de man- 
telets pour garantir leurs machines. Cette inactivité ap- 
parente ne laissait pas que d'inquiéter Clodoald, qui savait, 
par ses espions, que les assiégeants avaient reçu des ren- 
forts-, il n'osait, ne pouvant diriger de nouvelles sorties, 
en ordonner à ses lieutenants, et se contentait de recom- 
mander la surveillance la plus minutieuse. Se fiant d'ail- 
leurs à la solidité des murs romains et à l'assiette rocheuse 
du plateau, il ne croyait guère à l'efficacité des mines ; 
toutefois, prévoyant cette éventualité, il ordonna que l'on 
mît des hommes sûrs aux écoutes dans les étages inférieurs 
des tours et à la base des murailles, en face le front 
d'attaque; puis il fit dresser des plate-formes en arrière 
du rempart pour recevoir six machines qui lançaient force 
pierres sur les terrassements des assiégeants (fig. 28). 

De leur côté, les Francs travaillaient activement à leurs 
deux galeries de mines, non sans de grandes difficultés, 
car ils avaient, sur bien des points, à percer une roche 
très-dure. Les débiais étaient amoncelés en dedans du ter- 
rassement et ne pouvaient être vus de Tassiégé. Tant qu'ils 
n'atteignirent pas le fossé, on ne pouvait de la cité en- 
tendre le travail -, mais quand les mineurs furent arrivés 
sous ce fossé, les surveillants de la ville entendirent ré- 
sonner la nuit sourdement les coups de pic. Clodoald, aus- 
sitôt averti, ordonna de contre-miner, en partant du pied 
intérieur du rempart et dans la direction du bruit. De 
part et d'autre travaillaient donc les mineurs, ce qui 



34 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



n'empêchait pas de faire jouer de part et d'autre, les ma- 
cliines de jet tout le jour. 

Au bout de deux semaines, les galeries des assiégeants 
étaient assez voisines pour que les travailleurs pussent en- 
tendre le choc des pics dans le roc. Clodoald pouvait alors 
quitter son logis; il examina ce qui avait été fait, fit cesser 
le tra\-ail et écouta attentivement. Il lui parut que les mi- 
neurs ennemis creusaient obliquement sous la muraille 



___nj2^. 




>o, 1 ^ !o 



voisine de la porte du Nord (fig. 29), tandis que la con- 
tre-mine des assiégés se dirigeait de A en B. 

Il crut reconnaître aussi que la galerie des ennemis était 
percée à un niveau supérieur à celui de la galerie des siens. 
Cela lui parut favorable au plan qu'il se proposait de 
suivre, et pour plus de sûreté, il fit encore approfondir le 
sol de la galerie de contre-mine. 

S'étant transporté à la base de la muraille rampante, il 
n"'entendit aucun bruit sur ce point, quoique ses lieute- 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. l35 



nants prétendissent avoir, les jours précédents, entendu 
miner vers le tiers supérieur du mur. La galerie de con- 
tremine était également commencée en face de Tendroit où 
on avait cru entendre le mineur ennemi. Clodoald fit sus- 
pendre le travail jusqu'à ce qu'on eût acquis une connais- 
sance exacte de ce que faisait Tassiégeant. 

Le lendemain, sur le frond Nord, il devint évident que 
la galerie de contre-mine croisait celle de Tenncmi • car on 
entendait les pas des pionniers au-dessus du plafond. 

Clodoald fit alors étaycr ce plafond le long des parois de 
la galerie et, au moyen de leviers et de pinces, donna 
Tordre de faire tomber sans bruit les plaquettes de pierre 
qui formaient ce plafond, de manière à Tamincir le plus 
possible sous le point où on entendait marcher. 

Quand cela fut fait et qu'il parut ne plus rester qu'une 
couche très-mince de roche, Clodoald fit amonceler dans la 
galerie de contre-mine des fagots secs, de la résine, du 
goudron et ce qu'on put trouver de matières inflamma- 
bles- puis promettant une bonne récompense au plus 
adroit de ses mineurs, il lui dit de faire tomber cette 
croûte et dès qu'il apercevrait une ouverture, si étroite 
qu'elle fut, de mettre le feu aux fagots en se retirant vers 
l'entrée. 

En effet, quelques minutes après que l'ordre eut été 
donné, le mineur se présentait à l'entrée du puits suivi 
d'une épaisse fumée. Il remonta promptement et cette ou- 
verture fut bouchée avec des madriers et de la terre. 

Du trou pratiqué sous le sol de la galerie des assié- 
geants, la fumée montait dans cette galerie et suffoquait les 
mineurs. Ceux-ci voulurent boucher cet orifice, mais ils 
n'avaient pas sous la main les matériaux nécessaires ; la 
flamme surgit bientôt, le trou établissant un tirage. La 
chaleur faisait éclater les pierres et l'ouverture s'agrandis- 
sait. Bientôt la galerie de mine fut tellement envahie par la 



i36 HisToiPE d''une forteresse. 

fumée qu'il ne fut plus possible d'y demeurer, et quelques 
hommes tombèrent asphyxiés avant de pouvoir regagner 
rissue assez éloignée. 

Au mouvement qui se produisit parmi les assiégeants au 
delà du terrassement, Clodoald comprit que la mine était 
éventée, intenable. Il fit alors déboucher l'entrée de la ga- 
lerie de contre-mine et quand la fumée fut dissipée, il voulut 
voir par lui-même l'état des choses. Les fagots brûlaient 
activement par suite du courant d'air, et la flamme passait 
bruyamment par le trou qui s'agrandissait de plus en plus. 
De nouvelles bourrées furent Jetées sur le feu à l'aide de 
fourches ; la roche calcaire éclatait à chaque instant et tom- 
bait en larges plaques. 

Secondin avait entendu le travail des contre-mineurs, mais 
n'avait pu se rendre compte exactement de sa direction, 
ceux-ci piochant sous le banc calcaire, dans un sable argi- 
leux. Il pensait que les galeries se rencontreraient à un 
moment donné et qu'alors ce serait un combat de mine à 
soutenir. Dans cette prévision, il avait fait préparer des 
mantelets, espérant ainsi rester maître de sa galerie et 
s'emparer même de la contre-mine. 

L'événement déjouait ses projets^ il n'y avait sur ce 
point qu'à attendre. Le long du mur rampant, les mi- 
neurs de Secondin avaient atteint le sable, et c'est pourquoi 
on ne les entendait plus. Il porta donc tous ses travailleurs 
de ce côté et fit creuser profondément ses galeries con- 
formément au plan (fig. 3o). Cela fut terminé, grâce au 
peu de consistance du sol, dans la nuit qui suivit. Ces ga- 
leries étaient bien étançonnées et étayées avec du bois sec 
enlevé des maisons de la ville basse. Des fagots enduits de 
goudron furent disposés au milieu de ces étalements et, à 
l'aube, on y mit le feu. 

Clodoald inquiet, était de nouveau venu visiter ce front 
de la défense, quand un craquement se fit entendre.... 



HISTOIRE d'une FORTERESSE 



LA DÉFENSE 




LES ASSIEGES S APPRETENT 
A DÉFENDRE LA BRÈCHE 



HiSTOiRr-: n'uNn forteresse. 



i37 



Un large pan de mur, en amont du retranchement obli- 
que tracé par les assiégés, se lézarda aussitôt, s'inclina et 
tomba d\ine pièce, en dehors, dans le fossé. Des tour- 
billons de fumée et de poussière s''élevèrent et on entendit 
de la cité les cris de joie des Francs. 

Il ny avait pas un instant à perdre-, tout affaibli qu'il 
fût encore par sa blessure, Clodoald réunit tous les hom- 
mes à sa portée et envo3^a demander du renfort. Avec les 
deux cents soldats environ, accourus à son premier appel. 




-■.H^ 



il monta sur Taréte du mur écroulé (fig. 3i), prêt à rece- 
voir Tassant. 

Quand la poussière et la fumée furent un peu dissipées, 
il put voir les Francs, au nombre de deux mille environ 
rangés sur le terrassement et qui se disposaient à escalader 
les ruines. Heureusement pour les défenseurs, une ma- 
chine de Jet établie sur la plate-forme de la tour carrée à 
Tangle de la cité * fut promptement virée par ses servants 



I. Voir en B, fig. i6. 



l38 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

et lança de grosses pierres sur le front d'attaque en tuant 
et blessant à chaque coup plusieurs hommes -, ce qui força 
les Francs de reculer Jusqu'à ce qu'on apportât des mante- 
lets. Ce délai permit aux assiégeants de se réunir sur la 
brèche, d'y accumuler des fascines — car les assiégeants, 
de leur côté, lançaient force pierres sur ce point — et de 
disposer des madriers pour monter plus facilement sur Ta- 
rête du mur écroulé. 

Tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure*, alors les 
Francs remontèrent de nouveau sur Vag-ger^ garantis par 
les mantelets, jetèrent des fascines dans l'intervalle qui res- 
tait entre, la tête du mur et l'escarpe de cet agger et se 
lancèrent résolument à l'assaut. 

La position des assiégés était désavantageuse, car ils 
avaient à dos l'escarpement produit par l'épaisseur du 
mur écroulé, un terrain crevassé par la chute de la ma- 
çonnerie, tandis que ce mur tombé donnait aux assiégeants 
un talus peu incliné, d'un facile accès. 

L'assaut fut rude et rudement soutenu* mais les gens de 
la cité ne pouvaient qu'opposer un front peu épais à une 
colonne d'assaut compacte \ vers le milieu du jour, les 
Francs restèrent décidément les maîtres de la brèche 
(fîg. 32). Clodoald était mort en combattant, et avec lui 
plus de mille Bourguignons. 

Les Francs de leur côté avaient perdu beaucoup de 
monde et la brèche était littéralement couverte de cada- 
vres. Soitfatigue,soit qu'ils craignissent quelque embûche, 
les assiégeants laissèrent rentrer dans la cité les restes des 
combattants sans les poursuivre. 

Ils possédaient dès lors toute la partie occidentale de la 
ville, située entre la rivière et les rampants du plateau. 
Les Bourguignons n'occupaient plus, en dehors de la cité, 
que la place d'armes du Sud et la grande tête de pont; la 
petite place d'armes du pont brûlé précédemment, étant 



Hisroii^E 1) vsi: for ri;Ri':ssii 



L'ATTAQUE 




LA BRECHE EST OCCUPEE 
PAR LES ASSAILLANTS 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 1?>Ç) 

ouverte à la gorge et non relice aux remparts, fut éva- 
cuée. 

Les Francs ne connaissaient pas Clodoald et ne surent 
que par des prisonniers, que ce brave capitaine avait été 
tué pendant Tassaut. Ils firent rechercher son corps, et 
si tcte, fichée sur une longue perche, fut placée devant la 
porte du Nord. Cette fois, les prisonniers furent épar- 
gnés et envo3'és comme esclaves dans les domaines 
royaux. 

La cité Juliana était désormais enserrée de tous côtés et 
réduite à ses murs, lesquels pouvaient longtemps défier les 
attaques des Francs. INLiis la mort de Clodoald enlevait 
aux assiégeants toute confiance, et le roi Bourguignon n'é- 
tait pas assez énergique pour remplacer son habile lieute- 
nant. Le soir de cette malheureuse journée, il réunit les 
chefs des défenseurs afin d'aviser sur les mesures à pren- 
dre. Llabitués aux entreprises hardies de Clodoald, ceux- 
ci furent d'avis que l'on était assez nombreux encore pour 
tenter une sortie sur deux points, par la place d'armes du 
Sud et par la porte de l'Est, que la cité n'aurait plus de vi- 
vres dans quelques semaines, puisqu'on ne pouvait plus 
rien tirer du dehors et qu'on ne devait pas attendre cette 
extrémité pour se rendre honteusement. La sortie de la 
place d'armes du Sud serait appuyée par un corps sortant 
par la porte du Sud-Ouest. 

Ainsi, pourrait-on refouler les Francs jusqu'au mur 
qu'ils venaient de franchir. La sortie de la porte de l'Est 
les occuperait pendant ce temps sur le flanc gauche du 
plateau. 

i\Iais pendant qu'on délibérait ainsi, Secondin entendait 
bien profiter de l'avantage si chèrement acheté. Pendant 
la nuit, il fit élever un retranchement à quelque distance 
de la porte de la place d'armes, couper la route et garnir 
les rampes de la cité d'abatis d'arbres, puis il fit commen- 



140 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



cer immédiatement une galerie de mine sous la descente 
du château à cette place d''armes, afin de détruire cette mu- 
raille fortifiée. 

Donc, quand le matin, les Bourguignons se disposaient 
à franchir la porte Nord de la grande place d'armes, ils 
virent en face d'eux un retranchement bien gardé, hérissé 
de pieux aiguisés et de branches d'arbres entrelacées. Ce- 
pendant, comptant sur l'attaque du corps qui devait sortir 
par la porte Sud-Ouest, ils s'avancèrent avec résolution 
contre le retranchement dont les défenseurs pouvaient ainsi 
être pris à revers. Mais le cas avait été prévu par Secon- 
din, un autre retranchement en équerre était déjà élevé 
devant cette porte et la route coupée; les abords garnis 
d'abatis. Après avoir perdu une centaine d'hommes, les 
deux troupes rentrèrent donc sans avoir pu exécuter leur 
dessein. L'initiative, la promptitude dans l'exécution, man- 
quaient désormais à ces braves gens, bien décidés à ne pas 
capituler cependant. 

Trois jours après, la descente à la place d'armes était mi- 
née et s'écroulait en partie. Les défenseurs du poste et de 
la tête de pont étaient coupés et n'eurent que le temps de 
se retirer à la hâte par la route montant à la porte de 
l'Est. Un certain nombre d'entre eux resta aux mains des 
Francs. 

La cité était ainsi complètement entourée à portée de 
traits. Toute sortie ne pouvait aboutir à un résultat sé- 
rieux; car Secondin avait fait élever autour des remparts 
des postes appuyés à des retranchements. 

Voyant le succès de ses derniers efforts, les chefs Francs 
accordaient plus de confiance à l'ingénieur latin et exécu- 
taient ses ordres. 

Alors Secondin reprit son attaque du front Nord, et fit 
commencer quatre galeries de mine, en se servant de celle 
qu'il avait été forcé d'abandonner. Trois étaient dirigées 



HISTOIRIi: DUNE FORTERESSE. 



141 



SOUS la tour carrée du coin Nord-Ouest* (fig. 33). Les assié- 
gés entendirent bientôt les coups de pics des mineurs et 
tentèrent de faire une contre-mine dont Touverture partait 
de la tour même en A, mais Clodoald n'était plus là pour 
diriger les travailleurs qui, voulant renouveler la manœu- 




, \r^ 



vre adoptée précédemment, creusèrent trop profondément, 
croisèrent les galeries des ennemis en contre-bas et ne su- 
rent plus exactement où diriger leur sape. 



I. Voir en B, fig. i6. 



142 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Les bruits qu'ils entendaient étaient diffus et semblaient 
se produire sur plusieurs points, et, en effet, les Francs tra- 
vaillaient suivant des directions différentes et sur l'ordre 
de Secondin, immédiatement sous la fondation; tantôt ils 
creusaient dans le sable et tout bruit cessait, tantôt ils ren- 
contraient de la roche et les coups des pionniers étaient 
perçus. 

La galerie de contre-mine s'ouvrait donc en ondoyant et 
ne faisait qu'affaiblir l'assiette sur laquelle reposait la tour. 
Celle-ci, quatre jours après le commencement du travail, 
ne reposait plus que sur des étais bien secs, graissés et en- 
duits de poix. Le feu étant mis dans la mine, cette tour s'é- 
croula, en entraînant avec elle un large pan du mur Nord. 
En prévision de ce dénouement, le roi Gondomar, qui, de- 
puis la mort de (^lodoald, commandait dans la cité, avait 
fait faire un retranchement intérieur a\'ec une bonne tour 
de bois au milieu de la courbe -, des machines de jet étaient 
placées en arrière. Il eut tout le temps de faire compléter 
ces ouvrages après la chute de la tour; car la brèche n'était 
guère praticable et fut vigoureusement défendue. Il fallut 
deux journées aux Francs pour s'en emparer et se loger 
dans l'angle de la cité, devant le retranchement, non sans 
avoir perdu de deux à trois cents hommes, 

Secondin arrêta les troupes qui voulaient se jeter sur ce 
retranchement et l'emporter de vive force, et cette fois il 
fut écouté. Il fit apporter du bois, des mantelets, et sur les 
ruines mêmes de l'angle, il donna Tordre d'élever une tour 
de bois vert qu'il eut le soin de faire garnir de couvertures 
de laine et de peaux fraîches. Les machines des assiégés 
ne cessaient d'envo^^er sur les ouvriers de grosses pier- 
res qui les. gênaient fort et tuaient du monde-, mais les 
Francs avaient pris confiance et ne cessaient de travailler 
avec ardeur la nuit et le jour. 

A deux reprises, les gens de la cité tentèrent de sortir de 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. I4:) 

leur retranchement pour culbuter les assaillants et détruire 
leurs ouvrages; ils furent durement reçus, d'autant que 
les Francs se ser\'aicnt des ruines comme d'un rem- 
part. 

De leur côté, des machines de jet lançaient des pierres 
et des traits sur les chemins de ronde des extrémités des 
courtines restées debout et les défenseurs ne pouvaient s'y 
tenir. Dès qu'il en paraissait un, des nuées cie llcches 
étaient dirigées sur lui. Ces chemins de ronde furent gar- 
nis à plusieurs reprises de mantelets, bientôt renversés par 
les pierres des machines. La tour de charpente des assié- 
geants s'élevait rapidement et, à la fin du deuxième jour, 
elle dépassait le niveau de celle du retranchement. A son 
sommet, un engin fut installé, qui lança sans discontinuer 
de lourdes pierres sur les ouvrages des Bourguignons. 
Ceux-ci faisaient garder l'ancienne galerie de contre-niinedu 
front Nord, mais n'avaient pu aller plus avant, parce que 
des blocs de pierre avaient été jetés par les assiégeants dans 
le trou de communication et étaient remplacés par d'autres 
lorsque les assiégés prétendaient les enlever. On n'enten- 
dait plus les mineurs ennemis de ce côté. C'est qu'en effet, 
Secondin, a3'ant mieux reconnu la nature du sol, s'était 
aperçu qu'en s'en fonçant plus profondément, il trouvait 
un sable facile à creuser et à extraire. De l'ancienne galerie 
éventée, mais dans laquelle les assiégés ne pouvaient en- 
trer de sitôt, il avait fait partir deux galeries obliques, en 
sens inverse, profondes, plongeant dans le sable sous les 
fondations de la courtine-, l'une d'elles A, se relevait peu à 
peu obliquement jusqu'en dedans des remparts (fig. 34.). 
Il comptait s'ouvrir ainsi une issue dans la cité à tous 
risques. 

Mais un banc calcaire, épais, s'opposait au percement 
rapide du plafond. Cette galerie était assez éloignée de 
celle B, destinée à faire tomber la courtine, pour ne pas 



•44 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



être détruite par les ruines du mur, et il comptait s'en ser- 
vir en temps utile. 

Cinq jours avaient été employés à ces travaux, et le cin- 
quième jour, c'est-à-dire le lendemain de la chute de la 
tour carrée du coin, la courtine voisine de la porte du Nord 
était minée sur une longueur de trente pas. Le feu fut mis 
aux étais et étançons pendant la nuit, et le matin cette 
courtine s'affaissa dans le fossé, se divisant en deux blocs. 
Aussitôt les Francs jetèrent force fascines dans ce fossé, 



n^-ik. 




l-Li.nj. 



Um4f 



apportèrent des échelles et se précipitèrent en grand nom- 
bre sur les ruines qui formaient encore un relief de six 
pieds environ au-dessus du sol intérieur de la cité. Les 
Bourguignons, surpris, ne pouvaient guère s'opposer à cette 
escalade, et tous leurs efforts durent se borner à empêcher 
l'assaillant de franchir la brèche. La position des défen- 
seurs était des plus défavorables, d'autant que sur ce point 
ils n'avaient pas établi un retranchement. Ils se barrica- 
daient cependant, se servaient des maisons, lançaient quan- 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 1^5 

titc de projectiles du haut dj la tour voisine sur les assail- 
lants et la lutte se prolongeait. C'est alors que Secondin 
envo3'a des ouvriers pour détruire le plafond de la galerie 
de mine A qui débouchait en dedans du mur. Au bout 
de quatre heures, ce plafond n'existait plus et un large trou 
apparut aux yeux des assiégés sur leur gauche. En quel- 
ques instants, cette ouverture béante vomit un flot 
d'ennemis, qui se répandaient le long de la muraille, 
débordaient les défenseurs et se précipitaient veis la 
porte pour la briser. 

Le poste qui défendait cette porte fut massacré et les 
vantaux, enfoncés à coups de haches et de béliers, permirent 
à de nouvelles troupes de pénétrer dans la cité. La ville 
était prise et la lutte continuait dans les maisons, dans les 
rues. La nuit vint, les défenseurs du retranchement se 
vo3'ant tournés, s'étaient retirés à la hâte vers l'intérieur de 
la cité. 

Les Francs n'écoutaient plus les ordres de leurs chefs 
et se jetaient par petites troupes dans toutes les issues 
ouvertes devant eux, mettant le feu, tuant et pillant; 
beaucoup se heurtaient contre des corps nombreux d'as- 
siégés et trouvaient la mort. 

Les femmes, folles de fureur, jetaient des tuiles, des 
meubles, des pièces de bois, des pierres sur les Francs dis- 
persés dans les rues. La plupart des maisons étant faites 
de bois, le feu, activé par un vent de l'Ouest, gagnait de 
proche en proche. Assiégeants et assiégés se battaient jus- 
qu'au milieu des flammes. C'était une série de combats 
isolés, sans que, de part et d'autre, la voix des chefs put 
se faire entendre. 

Gondomar et un millier d'hommes s'étaient réfugiés 
dans le château, et du haut de ses tours le roi bourguignon 
pouvait voir brijler sa fidèle cité et entendre les cris des 
vainqueurs et des vaincus se rapprocher de plus en plus de 

10 



14b HISTOIRE DUNE FORTERESSE, 

Tencdiite de ce dernier refuge. Il n'avait pas voulu qu'on 
en fermât les portes afin de recueillir les malheureux dé- 
fenseurs. Ceux-ci, vers la fin de la nuit, acculés à Textré- 
mité Sud de la cité par Tenncmi et Tincendie, arrivaient 
alors en foule, beaucoup étaient blessés -, puis, parmi eux, 
des femmes et des enfants. Le château s'emplissait et Ten- 
nemi approchait-, alors le pont fut jeté dans le fossé et les 
portes furent fermées. 

Tout occupés du pillage, les Francs laissèrent passer la 
journée qui suivit cette nuit fatale, sans rien tenter contre 
le château ^ et ce fut le soir seulement que les rois francs 
purent rétablir quelque ordre au milieu de la ville em- 
brasée. 

Il n'y avait pas dans le château des vivres en quantité 
suffisante pour nourrir cette foule pendant quarante heu- 
res. C'est bien sur quoi Secondin comptait -, aussi n'eut-il 
pas de peine à persuader aux rois francs de se contenter 
d'investir le réduit. Gondomar, accablé de douleur, voyant 
son impuissance, se tua en se précipitant du sommet d'une 
des tours. Les réfugiés durent se rendre à discrétion, la 
plupart furent emmenés comme esclaves. 

Les rois francs firent détruire les ouvrages les plus 
importants des défenses, de manière à mettre la cité Juliana 
hors d'état de soutenir un siège. Mais ces ouvrages des 
Romains étaient solides et les débris de ces tours et rem- 
parts formaient encore une ruine imposante deux siècles 
plus tard. Alors, le plateau était désert et ces ruines étaient 
envahies par une végétation plantureuse •, quelques cabanes 
de bergers seules apparaissaient au milieu de ce terrain 
bouleversé. Une bourgade assez pauvre s'étendait sur les 
rampes de ï Ouest ^ de la rivière aux anciens remparts-, sa 
population ne s'élevait pas à plus de douze à quinze cents 
âmes. 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 1 47 



IX 



LE CHATEAU FEODAL 



En l'an i i8o, la vallée était redevenue une contrée fer- 
tile et prospère. Plusieurs villages s'élevaient sur le cours 
de la ri\-ière, une ville assez importante couvrait, comme 
autrefois, les rampes occidentales de la vieille cité Juliana 
et s'étendait sur la ri\-e opposée. Cette \-ille était alors dési- 
gnée sous le nom de Saint-Julien. Comment la cité fondée 
par l'empereur Julien TApostat avait-elle changé son nom 
de Juliana contre celui de Saint-Julien ? On n'essayera pas 
d'expliquer le fait. Il suffira de dire que vers le viii'' siècle 
surgit une légende relali\'e à un certain Julien, compagnon 
de Lucien, évêque de Beauvais, lequel Julien, natif du Val 
d'Abonia disait-on, aurait été mart3Tisé avec Maximien 
peu avant son saint évêque. Son corps, rapporté au lieu 
natal, y avait fait de nombreux miracles et se trouvait 
alors dans la crypte de l'église placée sous son ^•ocable et 
qui dépendait d'une riche abbaye située à l'extrémité Nord 
du plateau. Il y avait donc la ville et l'abbaye de Saint-Ju- 
lien, et le château de la Roche- Pont occupé parles seigneurs 
de la Roche-Pont. Quant à la vallée, elle avait conservé 



148 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

à peu près son nom antique; c'était le Val d'Abonné. Les 
seigneurs de la Roche-Pont étaient, depuis le ix" siècle, 
possesseurs du Val, de la ville, des terres y attenant et des 
forêts qui s'étendaient au Nord sur les plateaux-, ils préten- 
daient descendre des anciens Rois de Bourgogne par les 
femmes, étaient riches et puissants. Un de leurs ancêtres 
a\'ait fait la guerre contre le roi Robert en Tan 1 00 5 et avait 
beaucoup contribué à Tinsuccès de Texpédition de ce 
prince en Bourgogne. Lorsque cette province se soumit 
plus tard au roi, le seigneur de la Roche-Pont avait fait 
des conditions qui avaient singulièrement amélioré son do- 
maine. Ce seigneur était le fondateur de Tabbave cluni- 
sienne qui s'élevait au Nord sur le plateau; il lui avait 
donné les terres incultes du val du ruisseau. Les moines 
firent bientôt de ce val un excellent domaine, en tirant parti 
de ce petit cours d'eau qui ne tarissait jamais. Des barrages 
leur permirent d'avoir des étangs très-productifs, des chutes 
d'eau faisant marcher des moulins , des forges , d'arroser 
de belles prairies pour les troupeaux, et, sur le versant ex- 
posé au midi, des vignes renommées pour leur qualité. 

Depuis lors, les abbés de Saint-Julien n'avaient pas 
toujours été en parfaite intelligence avec les seigneurs de la 
Roche-Pont. D'après leur charte de fondation, ils préten- 
daient être complètement indépendants de la seigneurie de 
la Roche-Pont, ne relever que de Rome, et avoir sur les 
terres qu'ils possédaient tous droits féodaux \ ils se refu- 
saient à rendre les devoirs de fief au château, et, à plu- 
sieurs reprises, des contestations on en vint aux actes de 
violence. Alors les abbés recouraient au duc de Bourgo- 
gne-, les gens de guerre se mêlaient de la partie, et, natu- 
rellement, les vassaux payaient pour tous. 

Un des abbés, homme remuant et ambitieux, avait pré- 
tendu fortifier rabba3'e, ce à quoi le seigneur de la Roche- 
Pont s'était opposé;, l'abbé n'avait tenu compte de l'oppo- 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 1 49 

sition. Le seigneur avait alors dc\-astc le domaine de 
Tabbaye. Appel des religieux au duc de Bourgogne, qui 
donna raison au seigneur de la Roche-Pont. Nou\'e appel 
des religieux au roi de France, qui était inter\enu. Après 
maintes discussions, dommages de part et d'autre, il avait 
été entendu que rabba}'e pourrait être entourée d'une en- 
ceinte sans tours, et, qu'en cas de guerre dans laquelle les 
intérêts du suzerain seraient engagés, le seigneur de la Ro- 
che-Pont aurait à fournir la garnison de Tabbaye aux dé- 
pens de celle-ci. 

Les gens de Tabba^^e et les gens du seigneur n'en res- 
taient pas moins dans un état permanent d'antagonisme, 
et il ne se passait pas une année qu'il n'y eût des dilTérends 
à vider à ce propos près la cour du duc. 

Le château des seigneurs de la Roche-Pont était établi 
sur les restes du castelliim de la cité Juliana, et, vers l'an- 
née 1 182, il était fort vieux et délabré. Anseric de la Ro- 
che-Pont en était alors possesseur. 

C'était un homme jeune, ardent, ambitieux, qui avait 
épousé une nièce du comte de Nevers, mort en 1 176, et 
dont les biens s'étaient accrus par cette alliance- il souffrait 
impatiemment la suzeraineté du duc de Bourgogne qui ne 
traitait pas toujours ses vassaux avec sagesse et cherchait 
le moyen de s'en aflranchir ; il résolut d'abord de rebâtir 
son vieux château et de le mettre en état de défier toute 
attaque. Anseric de la Roche-Pont était entretenu dans 
ces idées d'indépendance par un sien oncle, vieux seigneur 
qui avait passé quinze années en Syrie à guerroyer, et qui, 
usé par les combats, ruiné, était rentré en Bourgogne. An- 
seric lui avait donné asile dans son domaine, et le \Teux 
baron n'avait pas tardé à exercer une influence sur l'esprit 
de son neveu, et même de sa nièce. Pendant les longues 
soirées d'hiver, le récit des aventures d'outre-mer, que le 
baron Guy savait rendre vivants, enflammait le cœur 



1 5o HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

du jeune seigneur. Souvent alors, rœil brillant, les poings 
fermés, il se levait, marchait à grands pas dans la salle, 
honteux de son inacti\ité et dévoré du désir de faire mieux 
que tuer des sangliers et discuter avec des moines, à pro- 
pos des droits de mouture ou de pêche, C^ était dans ces mo- 
ments que le vieux baron, loin de calmer Tardeur de son 
neveu, cherchait à la diriger vers un but plus certain que 
n'hélait la conquête des villes de S3Tie. Le baron Guy 
composait un singulier personnage -, au physique, c'était 
un grand vieillard osseux, un peu voûté par le poids des 
armes. Sa tête, garnie encore d'une rude che\'clure grise, 
carrée du haut, montrait deux pommettes saillantes et, 
sous des sourcils épais, des yeux vert sombre, profondé- 
ment enfoncés dans leurs orbites. Sa bouche large, aux 
lèvres fines, laissait paraître, s'il riait, ce qui lui arrivait 
rarement, des rangées de dents blanches et aiguës. Quand 
il contait de longues histoires, assis, les mains sur les ge- 
noux, la tête baissée, la lumière des cierges de cire n'éclai- 
rait que cette che\'eluretouflue et les saillies des pommettes 
et du nez. Parfois, à certains passages émouvants du récit, 
•cette tête se relevait lentement et, dans l'ombre alors, ses 
deux prunelles reflétaient des lueurs qui faisaient songer 
aux éclairs lointains. 

Au moral il serait plus difficile de peindre le baron 

■Guy Il abhorrait les moines, ce qui ne prouve rien, et 

adorait les enfants, ce qui prouve une nature heureuse- 
ment douée Mais le baron avait tant vu de choses et 

d'hommes, qu'il pouvait bien y avoir dans cette âme un 
fond de scepticisme, si toutefois on peut appliquer ce 
mot au désenchantement d'un noble de la fin du douzième 
siècle Le baron avait donc pris sur l'esprit de son neveu 
un ascendant marqué -, mais les deux enfants d'Anseric obte- 
naient de leur grand-oncle tout ce qu'ils voulaient. Envers 
sa nièce, il montrait une condescendance non moins gran- 



HISTOIRE d'une forteresse. i5i 



de ; clic seule parvenait à appeler sur ce dur\'isage un ra^'on 
de gaieté. 

Très-haute et noble dame Jeanne, Elienor de ia Roche- 
Pont était une femme de taille moyenne. Sa figure un peu 
longue reflétait, quand elle était animée, une vive intelli- 
gence:, ses prunelles bleu pâle prenaient alors la nuance du 
lapis et son teint, habituellement terne, se couvrait d'un 
éclat purpurin. Elle avait un sourire charmant quoique sa 
bouche fût un peu tombante ^ son col long, sa taille admi- 
rablement dessinée, donnaient à tous ses mouvements une 
grâce parfaite, relevée encore par une vivacité adroite qui 
faisait la joie du vieux baron. 

Aussi celui-ci passait-il des heures, les 3-eux lixés sur sa 
nièce, comme s'il eût voulu étudier les moindres gestes de 
la dame de la Roche-Pont et se rendre compte du merveil- 
leux mécanisme qui faisait mouvoir cette gracieuse per- 
sonne. Ame virile à l'occasion, Elienor était capable de 
tous les dévouenients, de tous les sacrifices pour les siens. 
Ses vassaux Taimaient et rappelaient la Gentil-Dame. 

Il a paru nécessaire de peindre en quelques mots ces per- 
sonnages qui vont, dans la suite de ce récit, jouer un rôle 
principal. C'est qu'en effet, pendant l'époque féodale, 
l'homme gouvernait les événements mieux qu^en tout au- 
tre temps. Le caractère personnel d'un noble exerçait une 
influence prépondérante autour de lui, en bien ou en mal. 

Le baron Guy, fatigué, ruiné, sans enfants, était au fond 
une de ces âmes délicates, froissées au contact des hommes 
et des événements, a3'ant perdu tout ressort lorsqu'il s'agit 
de leurs intérêts, mais qui font tendre leur énergie et leur 
besoin de s'attacher à quelque chose, vers un but en appa- 
rence éloigné ou fragile. Le baron Guy avait certes de l'af- 
fection pour son neveu ; cependant, s'il n'eut été ques- 
tion que de lui, il se fût contenté de le laisser chasser 
tranquillement sur ses domaines, et de l'aider au be- 



l52 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

soin -, mais il avait pour sa nièce et ses deux enfants — 
deux beaux garçons de cinq et huit ans — une adoration 
qui faisait la principale préoccupation de sa vie. Il lui pa- 
raissait que pour des êtres si chers à ses yeux, le château 
de la Roche- Pont et son domaine étaient un bien maigre 
lot, et c'est tout au plus si le duché de Bourgogne lui sem- 
blait digne de leur être offert. 

Ces ambitions indirectes^ pourrait-on dire, sont les plus 
iipres et les plus tenaces;, ce sont celles qui poussent aux 
entreprises les plus audacieuses, parce qu'elles sont désin- 
téressées et irresponsables. 

Lorsque le baron Guy parlait des forteresses bâties par 
les Francs en Palestine et en %rie, il ne manquait jamais 
d'en compter les tours, de décrire leurs hautes murailles, 
leurs belles et bonnes défenses, et, établissant toujours une 
comparaison entre ces merveilleuses forteresses de Mar- 
gat, de Krak, d'Antarseus, de Laodicée, d'Antioche, d'As- 
calon, de Giblet et de tant d'autres, avec le château de 
la Roche-Pont, il semblait que ce dernier ne fut qu'une 
bicoque, bonne pour abriter des vilains. 

Quand le discours du baron prenait ce tour, et il le pre- 
nait souvent, la figure d'Anseric s'assombrissait, Elienor 
baissait les yeux, rougissait et allait chercher les enfants. 

Un soir que le baron s'était complaisamment étendu sur 
l'emplacement et la solidité du château de Krak, qu'il avait 
vu coiP-mencer peu avant son départ de Syrie, et qui devait 
dépasser en étendue et en force les autres forteresses des 
chrétiens, Anseric interrompit tout à coup le récit : « Oncle, 
dit-il, l'assiette du château de la Roche -Pont me semble 
aussi bonne que celle de la forteresse des chevaliers d'ou- 
tre-mer, et, s'il ne s'agit que de faire des tours plus 
épaisses et des murailles plus hautes que ne sont les nôtres, 
la chose est facile, qu'en dites-vous? » Le baron ne leva 
pas la tête. « Oui, dit-il, mais il faudrait le vouloir. — Et 



HISIOIRE d'uXE forteresse. 1 .^3 

si je le NOLilais? — Pcut-ctrc Je pourrais-tu, beau neveu, 
mais qui fait un bon château doit s'attendre à le voir atta- 
quer. — Eh bien ? — Eh bien ! il le faudra défendre, beau 
ne\'eu. — N'avons-nous pas des hommes et nous-mêmes? 
— Oui, il faut des hommes, des hommes aguerris, et des 
armes, et des mangonnaux ; puis il faut faire vite, si on ne 
veut pas être attaqué a\'ant que les ouvrages ne soient 
achevés; et il n'y a pas loin d'ici à la cour du duc, qui 
peut-être sera curieux de voir de près ce que fait le sire de 
la Roche- Pont. — Le duc ! le duc ! il n'a pas à s'enquérir 
si je fais rebâtir mon château; c'est atlaire à moi, non à 
lui ! — Il y a aussi les moines de l'abbaye qui s'en iront 
se plaindre près de notre sire le duc; bien qu'il ne fasse 
pas grand compte de ces robes blanches, noires ou grises, 
et lui persuaderont que si tu élèves un château plus fort, 
c'est pour mettre plus facilement la main sur les biens de 
l'Eglise. Or, le duc préfère garder pour lui les trésors des 
couvents. — Pour les moines, dit Elienor, n'en ayez cure; 
si vous me laissez faire, ils se tiendront en paix. — Eh ! 
que fcrez-v^ous, belle amie? reprit Anseric. — Voulez-vous 
me laisser agir comme je l'entendrai? — Soit; à votre vo- 
lonté, belle amie. » 

Il faut dire qu'Elienor, en sa qualité de femme et de 
dame de haute lignée, entrait, quoiqu'elle n'en laissât rien 
paraître, dans les vues du baron Guy, et n'avait de plus 
cher désir que de laisser à son aîné le plus beau domaine 
de la province. 

Comme alliée à la maison de Nevers, elle n'aimait pas 
le duc, et les liens féodaux qui unissaient son domaine au 
duché de Bourgogne lui pesaient plus encore peut-être 
qu'à son époux. 

Le lendemain , Elienor manda l'abbé , sous prétexte 
d'une aflaire importante à lui communiquer. Celui-ci était 
un petit homme, pâle, aux yeux vifs et noirs, toujours vêtu 



I ri4 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

avec recherche, autant que le comportait Tordre de Cluny, 
qui, en fait de costume, était alors fort tolérant. Il arriva 
au château, sur une belle mule richement harnachée, suivi 
de deux moines également montés. Le vin et les épices leur 
furent offerts dès leur entrée , et quand Tabbé fut près 
•d'Élienor, elle lui parla ainsi : « Sire abbé, vous savez en 
quelle vénération je tiens votre sainte abbaye et combien 
je désire accroître sa splendeur-, si notre sire et moi ne 
Favons pas fait encore, c'est que nous attendions une occa- 
sion favorable. Notre sire et moi sommes heureux que 
cette occasion se présente au moment où vous gouvernez 
Tabbaye, parce que nous avons, pour votre personne en 
particulier, une estime profonde. Si donc ce que nous pré- 
tendons faire est pour nous attirer plus spécialement la 
protection des saints apôtres Pierre et Paul, c'est aussi en 
considération de vos vertus et de \'otre sage gouvernement. 
« Notre château est fort vieux et ruiné; notre sire, en- 
tend le faire réparer, et, pour attirer sur ses murs la béné- 
diction du ciel, il compte éle\'er dans son enceinte une belle 
chapelle qui sera desservie par vos religieux, suivant votre 
bon plaisir, et dépendant par conséquent de Tabbaye. A 
Tentretien de la chapelle sera affectée une rente annuelle 
de cent livres à prendre sur notre terre de Try. De plus, 
votre obédience de Vieil-Bois est laide et délabrée; notre 
sire veut la faire rebâtir et donner pour son entretien, in- 
suffisant aujourd'hui, vingt -cinq journées de vignes de 
notre domaine, voisines de cette obédience. » A chaque 
partie de ce discours, Tabbé s'inclinait en baissant les 
3'eux. « Dame, répondit-il, l'abbaye de Saint-Julien, fon- 
dée par un des ancêtres de notre sire, se réjouira des dons 
nouveaux que vous voulez bien lui assurer. Si elle a vu 
avec tristesse les différends qui se sont élevés parfois entre 
les seigneurs de la Roche-Pont et ses abbés, elle n'a ja- 
mais cessé d'adresser des prières à Dieu, à la Vierge Marie 



HISTOIRE d'uNL: PORTER ESSE. l55 

ot aux saints apôtres Pierre et Paul pour Tillustre maison 
de ses fondateurs- et dans les paroles sorties aujourd'hui 
de votre gracieuse bouche, ce qu'elle appréciera au-dessus 
des dons que vous lui faites, c'est l'assurance que ses pri- 
vilèges et son indépendance seront sauvegardés de nou- 
\-eau, comme ils Tétaient au temps passé. 

— Assurément, reprit Elienor, nous veillerons à ce 
qu'il ne soit fait aucun dommage à vous et à vos vassaux, 
et la charte que nous \'ous remettrons mentionnera ex- 
pressément notre désir de respecter, et au besoin de faire 
respecter par tous, les immunités de rabba3'e. D'ailleurs, 
sire abbé, vous n'ignorez pas que, en ces temps malheu- 
reux, les biens de l'Eglise ne sont pas toujours respectés 
par ceux mêmes qui devraient les défendre. Vous savez les 
épreu\'es qu'a subies rabba3'e de "\^ézelay, nous préten- 
dons que le moustier de Saint-Julien soit à l'abri de ces 
insultes, et il n'est de plus sûr moyen pour protéger vo- 
tre abbave, que de mettre le château en bon état de dé- 
fense. ») 

En s'en retournant, l'abbé se demandait d'où venait ce 
changement. Il n'en rentra pas moins fort satisfait au 
moustier, et après vêpres, un le Deitm fut chanté. 

« Demain, beau sire, dit Elienor à son époux, lorsqu'on 
fut réuni pour le souper, si vous voulez, vous pourrez re- 
bâtir votre château, l'abbé de Saint- Julien ne s'en plaindra 
pas — Voilà la bonne fée qui a parlé, dit le baron Guy, 
il faut agir. — Par les corps saints ! dit Anseric, lorsqu'il 
sut à quelles conditions le silence de l'abbé serait assuré, 
belle amie, vous bâtissez si bien pour l'Eglise, qu'il ne res- 
tera rien pour le château ! — A ^Tai dire, reprit le baron, 
il ne me plaît guère que ces moines aient un pied chez 
nous.... Bah ! nous mettrons la chapelle dans la baille, et 
s'il faut défendre le château, les moines resteront dehors. 
— Mais qu'avez- vous donc sans cesse à médire de ces bons 



l56 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

moines, sire oncle ? — Ah ! gentille fée, si vous les aviez 
vus comme je les ai vus sur les terres d'outre-mer, vous 
diriez comme moi que c'est la pire engeance.... — Allons, 
ne blasphémez pas, sire oncle , nous sommes ici en terre 
chrétienne, et non chez les Sarrasins. » 

Peu de jours après, en effet, An série mit les ouvriers à 
l'œuvre-, le bourg et les villages du domaine durent fournir 
leurs corvées en hommes, en bètes de trait, en chariots-, 
les matériaux ne manquaient pas dans le voisinage. Des 
fours furent élevés pour cuire la chaux; les forêts fournis- 
saient les bois nécessaires, en quantité. Le baron Guy, en 
raison de ses connaissances militaires, se chargea de diri- 
ger l'entreprise. Il manda secrètement un maître des œu- 
vres qu'il avait connu en Palestine et qui était natif de 
Troyes. Celui-ci fut bien reçu au château, bien nourri, 
vêtu de neuf, mais surveillé avec soin, dans la crainte qu'il 
ne lui prît fantaisie de s'en aller. Les plans du nouveau 
château furent arrêtés entre le baron et lui. On se servait 
d'une partie des fortifications romaines qui existaient en- 
core. JNIais il est nécessaire de connaître la situation des 
constructions qui existaient alors sur le plateau (fig. 35), 
pour l'intelligence de ce qui va suivre. 

En A était le château de la Roche-Pont, construit sur les 
restes romains et composé de bâtiments irréguliers, en 
mauvais état-, en B, le cloître de l'abbaye, son église en C. 
En D, l'abbatial. 

Ce monastère était limité du côté de l'ouest par les rui- 
nes de l'ancienne enceinte romaine, et sur les trois autres 
côtés, par des murs crénelés, avec quelques échauguettes. 

En E était le verger de l'abbaye ; en F celui du châ- 
teau'. Deux beaux moulins, qui dépendaient de l'abbaye, 

1. Le verger était alors un jardin, planté d'arbres fruitiers et de bos- 
quets, dans lequel on allait prendre le frais et se livrer à divers passe- 
temps. 




\000 . 



(7uL»r-Jc 



LE VIEUX CHATEAU DE LA ROCHE-PONT 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. lOy 



étaient établis en G, et en H, Tétang, rempli par les rete- 
nues du ruisseau. 

La N'ille haute, bâtie sur le \-ersant occidental du plateau, 
possédait deux paroisses I et K..,. Un pont de bois avec 
moulins dépendant du château en L, un autre pont de bois 
en M, le pont de pierre romain en N. 

Sur la rive droite, sV'le\'aient quelques maisons avec 
jardins. En O la route du plateau bifurquait pour conduire 
à rentrée de Tabbaye et à celle du château. En P, des 
terres cultivées, et en R la forêt qui s'étendait à plus de 
deux mille pas vers le nord. De Pancien mur rampant 
romain S, il ne restait que des débris ainsi que de Ten- 
ceinteT. Ces ruines, envahies par la végétation, formaient 
cependant un relief qu'il était possible de défendre. 

La topographie générale connue, nous allons décrire les 
dispositions qui furent adoptées dans la construction du 
nou\"eau château (fig. 36*). En O existait un fossé qui fut 
recreusé. Une barbacane s'éleva en A avec entrée sur son 
flanc gauche. 

L'entrée principale du château dut être établie en B 
avec pont-volant. Cette porte devait être protégée par deux 
tours. Sur une partie de l'ancien front Nord romain, on 
projeta cinq tours dont les courtines allaient joindre les 
deux tours antiques V, réparées et couronnées. Il devait 
rester ainsi derrière cette première défense un grand es- 
pace C. C'était la baille^ avant-cour ou basse-cour dans 
laquelle furent plantées la chapelle E promise à l'abbé, 
des écuries D et dépendances F, sur une ruine romaine. 
En P, on creusa un deuxième fossé qui dut protéger le 

I. Dans cette figure, la teinte noire indique les substructions romaines 
conservdes et couronnées par de nouveaux ouvrages; la teinte jaune, les 
constructions romaines entièrement rasdes, la teinte rouge, les défenses 
ajoutées par le châtelain de la Roche-Pont, et la teinte grise, les bâti- 
ments d'habitation refaits ou réparés. 



l58 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

château proprement dit, dont la porte fut disposée en G. 
Une poterne s'ouvrit en H. L'ancien mur romain M reçut 
de nouveaux couronnements, et trois tours neuves durent 
le renforcer. 

En I, on Jeta les fondements du donjon en partie sur 
maçonneries antiques \ donjon défendu par une chemise 
avec fossé. Les bâtiments d'habitation prenaient les em- 
placements K, avec une chapelle en L. Aux extrémités du 
fossé P, des coupures furent pratiquées dans les deux 
courtines romaines, pour intercepter, au besoin, toute com- 
munication entre les défenses de la baille et celles du châ- 
teau. Ce parti fut adopré également pour les deux courti- 
nes aboutissant au donjon. 

Le baron Guy passait toutes ses journées, depuis la déci- 
sion prise par son neveu, avec le maître des oeuvres Alain 
de Troyes, pendant que les premiers ouvriers appelés dé- 
blayaient le terrain, arrasaient les ruines romaines, que 
les corvées amenaient des approvisionnements de pierres, 
de sable, de cailloux, de bois, creusaient les fossés et les 
rigoles des fondations. 

Le baron Gu}^ tenait à élever en face du plateau (point 
d'attaque) un grand front, légèrement convexe pour déro- 
ber les saillants VV. Il voulait une large barbacane au mi- 
lieu de ce front, pour réunir les troupes destinées aux sor- 
ties, pour les protéger en cas de retraite. II avait observé 
que toutes les bonnes défenses élevées en Syrie par les 
chrétiens plantaient toujours les entrées de telle sorte que 
l'assaillant fut obligé de présenter son flanc droit à la dé- 
fense, ce qui était bien raisonné, puisque le flanc gauche 
est protégé par l'écu ou lepavoi. La position de la porte G 
du château avait été l'objet d'une longue étude entre le ba- 
ron et son maître des œuvres. Celui-ci voulait la placer 
parallèlement à la première; mais le baron insista pour 
qu'el'e formât avec l'entrée de la baille un angle prononcé. 



lllSIOlItt; D UNK FORTERKSSK 




LK CHATEAU BU XII^ SIECLK DE LA KOClIE-l'ONT 



HISÏOIRli: d'une forteresse. lf)Q 

Le maître de TceuNTe prétendait que la tour de gauche de 
cette porte G formerait alors un saillant mal défendu, 
attaquable ; mais le baron admit que si Tassiégeant vou- 
lait battre ou miner cette tour, il serait battu en écharpc 
par la tour R-, qu'en donnant des sinuosités à ce front 
du château, on décou\'rait tous les points de la baille, 
que la porte principale était ainsi bien masquée, qu'on 
en serait quitte pour donner une forte épaisseur aux 
murs et un plus grand diamètre à ces deux tours de 
rentrée, et qu'enfin, si Tennemi parvenait à faire tomber la 
tour dj gauche formant saillant, il y avait la ressource de 
se rcmparer de S en T et de prolonger ainsi la défense, 
d'autant que cette tour du baillant abattue, Tautre resterait 
intacte et commanderait la brèche. 

La poterne H fut également l'objet d'une série d'obser- 
vations de part et d'autre. Cette poterne était nécessaire 
pour assurer les approvisionnements du château sans en- 
combrer l'entrée principale. Placée près de la tour d'an- 
gle U, que l'ennemi ne pouvait battre à cause de l'escar- 
pement du plateau, cette poterne était bien protégée par 
cette tour; puis elle devait être surmontée d'un ouvrage 
quadrangulaire avec doubles herses et doubles portes, et 
enfin une braie X défendait son approche. Il fut entendu 
en outre que le gros bâtiment d'habitation central, élevé 
sur les débris des tours carrées romaines, serait crénelé, 
commanderait la courtine et par conséquent les deux en- 
trées •, des puits existaient ou furent creusés en p. 

Toutes choses ainsi bien arrêtées, les ouvrages furent 
poussés activement. Le baron ne quittait pas les chantiers 
et voulait voir chaque chose par lui-même. On comntença 
par le front Nord de la baille et par la grande chapelle E. 
Ce travail de Textérieur ne changeait pas notablement Té- 
tât ancien-, puis on se mit au donjon. Lorsque cette tour 
de quatre-vingt-dix pieds de diamètre fut élevée à trente 



l6o HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

pieds de haut, son aspect était déjà formidable. Les gens 
de la ville regardaient de loin cette masse qui dominait la 
pointe du plateau, et se demandaient ce que leur seigneur 
prétendait faire de cette grosse tour. L'abbé était quelque 
peu soucieux ; mais on lui faisait si bien fête au château 
qu'il ne disait mot, d'autant que la grande chapelle de la 
baille promettait d'être fort belle. 

Heureusement pour Anseric, le duc de Bourgogne avait 
alors d'assez grosses affaires sur les bras ; des difficultés 
avec le roi de France Philippe Auguste étaient pour lui 
un grave sujet d'inquiétudes, et il ne voulait pas en un pa- 
reil moment s'aliéner sa noblesse. Plus de deux années 
s'écoulèrent ainsi, sans qu'il survint au châtelain d'embar- 
ras sérieux. Alors le château était bien près d'être achevé. 
Nous en donnons la vue cavalière (fig. 3 7}, prise à l'angle 
Nord-Est. 

On ne parlait dans la contrée que du beau et fort châtel 
neuf de la Roche-Pont, et il ne manquait pas dans le voi- 
sinage de gentilshommes envieux des biens et des alliances 
d' Anseric, qui cherchaient à le peindre aux yeux du duc, 
comme un ambitieux prêt à briser les liens féodaux qui 
Punissaient à son seigneur. On allait jusqu'à prétendre que 
le sire de la Roche-Pont, s'appuyant sur son origine, ne 
visait à rien moins qu'à supplanter le duc, et que déjà il 
avait à ce sujet noué des intrigues avec le roi de France et 
Pierre de Courtenai, qui avait épousé Agnès, sœur du 
dernier comte de Nev^ers et tante d'Elienor -, que ses hom- 
mes étaient accablés sous le poids des corvées, et que le 
duc ne pouvait admettre qu'un de ses vassaux foulât ainsi 
le pauvre peuple pour élever un château tel que la Bour- 
gogne n'en possédait pas de plus fort. 

Comme il n'arrive que trop souvent, la malveillance dic- 
tait ainsi à Anseric la conduite qu'il avait à tenir pour sa- 
tisfaire ses projets ambitieux. 




YU£ CAYALIEKi DU CHATEAU DE LA ROCHE-PONl 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. l6l 



Le duc de Bourgogne, Hugues III, n'était rien moins 
qu'un défenseur des biens de TÉglise. L'abbé de Saint- 
Julien ne rignorait pas; aussi, tout en se sentant Tcsprit 
troublé parles dispositions défensives du sire de la Roche- 
Pont, et n'augurant rien de bon pour Tabbaye du voisi- 
nage d'un aussi fort château , n'osait-il manifests^r ses 
craintes et essa3'er de les faire partager à la cour du duc, 
car il craignait plus peut-être l'intervention de celui-ci que 
la puissance de son voisin immédiat. 

Hugues s'émut à la longue et prêta l'oreille à tout ce 
qu'on rapportait des dispositions de son vassal. Une occa- 
sion lui découvrit bientôt ses véritables dispositions. An- 
seric, s'il avait des ennemis et des envieux à la cour du 
duc, avait aussi quelques amis. Ceux-ci ne manquèrent 
pas de l'informer des fâcheuses impressions qu'on avait 
fait naître dans l'esprit du duc à son égard, d'autant que 
celui-ci n'était guère réserve dans ses propos. On l'avait 
entendu dire qu'il irait bientôt éprouver si la forteresse de 
la Roche-Pont était aussi bonne qu'on le prétendait. La 
prudence n'était pas davantage le fait du duc. Il avait en- 
voyé un parti de gens d'armes examiner les choses de près. 
Or les gens d'armes du duc avaient les habitudes du maî- 
tre : ils étaient grands pillards et détrousseurs. S'ils s'ac- 
quittèrent de leur mission, je ne le saurais dire, mais il est 
certain qu'ils pillèrent quelques hameaux et mirent le feu 
à plusieurs granges de l'abbaye de Saint-Julien. 

Grand fut l'émoi parmi les moines, qui ne manquèrent 
pas de s'en plaindre au sire de la Roche- Pont. 

Le fief de la Roche-Pont devait chaque année remettre 
au duc de Bourgogne, à titre de redevance, six chevaux 
de guerre harnachés. Habituellement, le sire de la Roche- 
Pont se rendait à cette occasion à la cour du duc après les 
fêtes de Pâques. 

C'était en 1 185. Anseric ne parut pas à la cour et n'en- 

li 



102 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



voya pas les six chevaux. Hugues les réclama -, Anscrîc 
répondit que les gens du duc avaient eux-mêmes pris les 
chevaux qui lui étaient destinés comme des pillards et rou- 
tiers; que c'était à eux à les remettre à leur maître-, que 
quant à lui et à Tabbé de Saint-Julien, ils réclamaient des 
dommages et demandaient que lesdits pillards fussent pen- 
dus aux lieux des méfaits. 

Que d'ailleurs, lui, Anseric, savait comment le duc de 
Bourgogne accueillait les mauvais propos des ennemis de 
la Roche-Pont, et qu'il choisirait son heure pour les démen- 
tir. A cette fière réponse, Hugues s'emporta et jura qu'il 
ne prendrait pas de repos que le château de la Roche- Pont 
ne fût rasé, dût-il lui en coûter le quart de sa seigneurie. 

Le baron Guyn'avait pas vu grossir l'orage sans une se- 
crète joie-, mais s'il aimait la bataille et s'il nourrissait une 
ambition démesurée, c'était un homme prudent, et qui, 
comme tous ceux qui avaient longtemps séjourné en Orient, 
savait nouer une intrigue et mettre les bonnes chances de 
son côté. La plupart de ces vieux chevaliers de Syrie dou- 
blaient le soldat d'un diplomate par suite de leurs rapports 
avec la cour de Constantinople et avec les Sarrasins. 

Après la réponse d' Anseric, il n'y avait plus qu'à se pré- 
parera la guerre, et à une guerre à outrance. Mais si bonne 
que fût la place, le baron Guy n'ignorait pas que toute for- 
teresse investie, si elle n'est secourue, finit par tomber aux 
mains de l'assiégeant. Anseric n'avait pas une armée à op- 
poser en rase campagne à celle du duc ; il pouvait réunir 
deux cent cinquante hommes d'armes, ce qui faisait un to- 
tal de douze cents combattants environ, chaque homme 
d'armes étant accompagné de trois ou quatre combattants. 
En ajoutant à cela les hommes de la ville qui devaient le 
service au seigneur, on pouvait compter sur une garnison 
de quinze à dix-huit cents hommes. 

Le baron Guy eut donc avec Élienor et Anseric une Ion- 



HISTOIRE d'une forteresse. i63 

guc conférence, le soir mcnie de Tenvoi de la réponse au 
duc, après laquelle il fut résolu que la dame de la Roche- 
Pont, bien accompagnée, se rendrait à la cour du roi de 
France, lui promettant homniage-ligc de la seigneurie de 
la Roche-Pont, et lui demandant secours contre le duc de 
Bourgogne, qui-, sans raison, dévastait les terres de son vas- 
sal et pillait les biens de Tabbaye de Saint- Julien. Le ba- 
ron Guy avait quelques motifs de croire que cette démarche 
serait favorablement accueillie ; mais il se garda de dire 
tout ce qu'il savait à ce sujet. Il conseilla à sa nièce de se 
faire accompagner par Tabbé, s'il était possible, ou tout au 
moins par quelques religieux autorisés par celui-ci. 

Dame Élienor accueillit ces ouvertures, sans faire la 
moindre objection, avec un calme apparent, bien que son 
cœur battît dans son mince corsage, à le rompre. 

Elle employa la nuit, avec ses femmes, à faire les prépa- 
ratifs de son voyage, et de grand matin manda Tabbé. 

L'abbé, qui en tout ceci voyait en perspective, quoi qu'il 
advînt, la dévastation des biens de l'abbaye, poussait force 
soupirs, s'exclamait, accusait la dureté du temps, mais ne 
résolvait rien. « Sire abbé, lui dit enfin Élienor, avec ou 
sans vous ou vos religieux, je pars ce matin; vous plaît-il 
mieux défendre votre cause vous-même ou la faire défendre 
par une femme? — Eh ! très-gracieuse dame, reprit l'abbé, 
puis-je quitter mon troupeau, lorsque le loup s'apprête à le 
dév^orer? — Eh bien, donnez-moi trois de vos religieux, 
— Oui, c'est bien parlé.... il le faut.... il le faut. — Qu'ils 
soient ici à cheval dans une heure. — Oui, noble dame, 
ils y seront, à la garde de Dieu et de la sainte Vierge ! — JMais 
surtout, sire abbé, pas un mot de ce vo3^age, et que les re- 
ligieux ne sachent où je les conduis. — Oui, certes, ils se- 
ront, pour les frères, envoyés dans une obédience ou dans 
quelque abbaye voisine. — C'est bien, et hâtez-vous ! » 
Dame Élienor embrassa ses enfants, son époux et son oncle 



164 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

en pleurant^ mais, séchant ses larmes au moment de mon- 
ter sur sa haquenée, elle apparut à sa petite troupe avec 
un visage calme. « Belle nièce, lui dit le baron Guv, au 
moment où elle attendait sur le montoir, le duc fera tout, 
certainement, pour venir ici hâtivement. Il serait possible 
qu'il arrivât avant votre retour. S"il en était ainsi, marchez 
prudemment, cachez-vous et vos gens chez le vavasseur 
Pierre Landr}'', à deux lieues d'ici, dans la vallée-, il sera 
prévenu, guettera votre retour et me fera tenir de vos nou- 
velles. Nous aviserons alors. » 

La troupe de la dame de la Roche-Pont se composait 
d'une douzaine d'hommes surs et fidèles, attachés au châ- 
teau, commandés par un vieux chevalier prudent et avisé, 
de deux femmes et des trois moines. La chevauchée était 
destinée, pour les gens du château, à rendre visite à la dame 
de Courtenai, tante d'Élienor. 



HISTOIRE d'uni- FORTERESSE. l65 



X 



QUATRIEME SIEGE 



Le duc de Bourgogne avait hâte de réduire son vassal. 
Dans Tespace d'une quinzaine de jours, il avait réuni de 
six à sept mille hommes et se mettait en m.arche. Pendant 
ce délai, Anseric et le baron Guy n'avaient pas perdu de 
temps. On amoncelait dans le château des provisions de 
bouche pour trois mois au moins. On fabriquait quatre 
grands trébuchets et une demi-douzaine d'arbalètes à tour. 
Des bois de charpente, en quantité suffisante, avaient été 
débités dans la forêt pour établir des hourds, des palis- 
sades, des bretèches. Une trentaine de tailleurs de pierre 
travaillaient sans relâche à faire des projectiles de soixante 
et cent livres pour les trébuchets. Chaque ouvrier pouvait 
en façonner dix dans sa journée; au bout de quinze jours, 
l'approvisionnement était de quatre mille cinq cents. Dans la 
ville, on travaillait aux arbalètes de main, aux quarreaux, 
car les citadins, qui devaient le service, étaient tenus d'ar- 
river armés, équipés et munis de projectiles en quantité 
suffisante. Il y avait aussi des archers pour lesquels on fa- 



l66 HISTOIRE D^'NE FORTERESSE. 

connaît des fièchcs de bois de frêne, des arcs de bois d'if, 
des cordes de chanvre long. 

Bien que le sire de la Roche-Pont ne pût réunir, ainsi 
qu'il a été dit précédemment, plus de dix-huit cents hommes, 
et qu'il ne pût, par conséquent, songer à défendre tout le 
plateau, c'est-à-dire le château et Tabbaye, le baron Guy, 
qui avait ses projets, insista pour qu'on ne laissât pas l'en- 
nemi occuper le monastère sans le défendre, fût-ce faible- 
ment. (' Tu dois défendre le monastère, disait-il à son ne- 
veu, toutefois que les intérêts du suzerain sont engagés; or, 
puisque d'aujourd'hui tu rends hommage-lige de ton fief 
au roi de France, il est ton suzerain; donc, ses intérêts 
sont engagés, et il est de ton devoir de défendre l'abbaye. » 

A ce raisonnement spécieux, Anseric ne trouvait rien à 
objecter. On mit donc le mur nord de rabba3'e en état de 
défense, on relia son angle Nord-Est aux débris de la 
muraille romaine encore existants sur la crête du plateau 
par une bonne paHssade avec fossé, et on barricada la crête 
occidentale au-dessus de la ville, entre rabba3'e et la baille 
du château. 

L'abbé avait bien lait mine de s'opposer à ces travaux, 
prétendant avec raison que l'abbaye n'était pas en guerre 
avec le duc de Bourgogne et ne déclinait pas Thommage 
qu'elle lui avait rendu. Mais le baron Guy était, en sa qua- 
lité de vieux che^■alier d'outre-mer, un casuiste de première 
force, et, s' appuyant sur le texte des chartes, prétendait 
que le sire de la Roche-Pont combattait pour la cause du 
suzerain, que par conséquent il fallait exécuter les clauses 
des conventions relatives à Tabbaye. Ces discussions n'ar- 
rêtaient pas les travailleurs, et, quoique l'abbé eût mandé 
ses vassaux afin de protéger, le monastère, ceux-ci ne se 
pressaient pas de se rendre à son appel, ne se croyant pas 
en état de résister aux vassaux d'Anseric, et préférant at- 
tendre le résultat de tout ceci avant de prendre un. parti. 



HISTOIRE d'ixE FORTERESSE. 167 



Le baron fit, en outre, creuser une tranchée de Fangle 
Sud-Est de Tenceinte de Tabbaye à la crête orientale du pla- 
teau- puis, il fit recouvrir cette tranchée de bois de char- 
pente avec fascines, et rétablir le gazon par-dessus, afin que 
cette tranchée ne laissât aucune trace extérieure. En de- 
hors de la barbacane du château et du fossé, fut élevée une 
bonne palissade qui protégeait sa circonférence en laissant 
entre le mur et elle un espace de vingt pas, et qui donnait 
des lices de trente pas de largeur en a^■ant de la contres- 
carpe du fossé. 

Le vingt-deuxième jour après la réponse d'Anseric, le 
5 mai, les troupes du duc se présentèrent en face de Tab- 
baye, sur le plateau. Les premiers arrivés se répandirent 
dans la ville qu'ils commençaient à piller, quand le duc in- 
tervint et donna, contrairement à ses habitudes. Tordre de 
respecter les habitants et leurs biens. Ecoutant cette fois 
de sages conseils, il entendait séparer les intérêts des vas- 
saux d'Anseric de ceux de leur seigneur, isoler celui-ci et 
en avoir ainsi plus facilement raison. Aussi, dès le soir 
même, fit-il publier à son de trompe par toute la ville que 
ses armes n"'en voulaient qu'au seigneur de la Roche-Pont, 
déclaré félon, comme ayant rompu les liens qui Tunissaient, 
en qualité de vassal, au duc de Bourgogne ; que les habi- 
tants de la ville et de la ^'a^ée seraient respectés en tant qu'ils 
m prendraient point parti pour le sire de la Roche-Pont ; 
que, de ce Jour, ils étaient déchargés de toute redevance et 
d2 tout service envers ledit sire ^ mais que ceux qui seraient 
convaincus de prendre parti pour lui seraient pendus com- 
me traîtres envers leur légitime seigneur, le duc de Bour- 
gogne. Un héraut se présenta devant les murs de Fabbaye 
et prononça, à haute voix, la même déclaration'. Mais le 
baron Guy avait prévu le cas, et tous les gens de la ville 

I. Voyez la figure 35. 



l68 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

qui étaient venus en armes à Tappel d'Anseric, étaient en- 
fermés dans le château. Il n'avait posté, pour défendre 
Fabbaye, que des hommes sur lesquels il pouvait compter, 
dépendant directement d'Anseric et attachés à sa fortune; 
puis quelques-uns de ces aventuriers qu'on recrutait pour 
ces cas de guerre, et qui, n'ayant ni foyer ni patrie, se bat- 
taient pour celui qui les payait le mieux. 

Ces défenseurs de rabba3^e n'étaient guère qu'une cen- 
taine de gens déterminés. Ils accueillirent le discours du 
héraut avec des huées et des rires, en répondant qu'ils ne 
connaissaient d'autre seigneur que le roi de France; que 
s'il s^agissait de pendre, ils savaient tout aussi bien le faire 
que les gens du duc. Pendant la nuit, deux mangonnaux 
furent braqués en face du mur nord du monastère et eu- 
rent bientôt écrêté les défenses ; mais les hommes d'Anse- 
ric s'étaient retranchés dans le bâtiment en retraite de ce 
mur, et quand les Bourguignons s'avancèrent avec des 
échelles pour franchir l'enceinte, ils les accueillirent par une 
grêle de traits qui tuèrent un certain nombre d'assaillants. 

Toutefois, ceux-ci couronnèrent la muraille et descendi- 
rent dans la longue et étroite cour fermée par ce bâtiment. 
Là, ils furent exposés aux pierres et à tous les débris de 
charpente que leur jetaient les défenseurs par les fenêtres. 
La cour de l'Est était barricadée, et Anseric, avec une ving- 
taine d'hommes, gardait cette barricade. Il la défendit 
bravement pendant une bonne heure, et les Bourguignons^ 
engagés dans un étroit espace, perdaient du monde. Ceux- 
ci parvinrent toutefois à briser une porte • du bâtiment et 
à se précipiter dans le cloître. Là, ils furent encore expo- 
sés aux traits et aux pierres lancés par quelques défenseurs 
postés sur le côté nord de l'église. 

Une troupe de Bourguignons attaquait la barricade 
du Sud-Est en dehors du mur de clôture pour prendre l'ab- 
baye à revers. C'est là que se tenait le baron Guy, avec 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 1G9 

une cinquantaine d'hommes. Le combat fut dur et san- 
glant, et avant de se retirer, voyant que les défenseurs 
abandonnaient peu à peu rabba3^e, le baron fit mettre le 
feu aux fascines de la tranchée en arrière. 

Déjà, Anseric et ses hommes prenaient le chemin du 
château et étaient abrités par les défenses de la barba- 
cane. Guy les rejoignit, poursuivi par une grosse troupe 
de Bourguignons. jMais la tranchée laissa bientôt échap- 
per une épaisse fumée, et les assaillants qui survenaient, 
voyant le terrain miné, n'osaient avancer. C'est alors 
que Guy et Anseric se précipitèrent sur ceux qui s'étaient 
aventurés jusqu'à portée du trait de la barbacane, et en 
tuèrent un bon nombre. Echauffés par le combat, exaspé- 
rés par la résistance, les gens du duc se répandirent dans 
les bâtiments de l'abbaye, achevant les blessés et pillant. 
Le feu, mis par les défenseurs ou par les Bourguignons, 
ne tarda pas à envahir le cloître et la toiture de l'église. 

Les pauvres moines, assemblés dans le chœur pendant 
le combat, durent bientôt quitter ce refuge, car les tisons 
enflammés tombaient sur le pavé par les oeils des voûtes. 
La nuit était alors venue, plusieurs furent massacrés par 
des soldats ivres. La plupart s'étaient blottis tremblants 
dans un rez-de-chaussée voûté. C'est là où les trouva le 
duc lorsqu'il entra dans l'abbaye en flammes. L'abbé se 
jeta à ses jenoux; mais le duc irrité le repoussa durement, 
en lui disant : « Sire abbé, il convient mal à des gens d'é- 
glise de combattre contre leur seigneur ; si je ne vous fais 
pas pendre vous et vos moines, c'est grâce à votre habit. 
Sortez d'ici et allez raconter à vos frères vos forfaitures ! » 
L'abbé eut beau protester de son innocence, assurer que si 
l'abbaye avait été défendue, c'était contre sa volonté, le 
duc, dont la colère semblait s'allumer à chaque mot du 
père, finit pardonner l'ordre à ses gens de chasser dehors 
toute cette moinaillerîe. 



170 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

Ces malheureux, mourant de faim, s'en allèrent dans la 
ville où quelques bonnes amcs les recueillirent; mais le duc 
ne Fentendait pas ainsi, et, dès le lendemain, il fit annon- 
cer que tout habitant qui garderait un religieux chez lui, 
serait pendu. 

Rassemblant quelques provisions , les religieux pri- 
rent donc à pied le chemin de Cluny. 

Le duc avait donné Tordre d'éteindre Fincendie, car il 
prétendait habiter rabba3'e pendant le siège du chtiteau; 
mais il ne restait de logeable que le palais abbatial, situé 
au Sud de Téglise *. 

Retirés dans le château après avoir perdu le quart de 
leurs hommes engagés dans la lutte, Anseric et le baron 
Guy prenaient leurs dernières dispositions. Les gens ren- 
trés avec eux étaient fort animés-, car ils avaient fait subir à 
l'ennemi des pertes assez sensibles, et ils ne songeaient 
qu'à se bien défendre. Guy était ravi et son visage sombre 
s'illuminait d'un éclair de gaieté. 

« Cela va bien, dit-il à son neveu, quand ils furent seuls, 
cela va bien ; maintenant que l'abbaye brûle, nous sommes 
assurés d'être secourus par le roi de France-, c'est une 
bonne journée pour commencer. — Et ces pauvres moines, 
que leur est-il advenu?... Ah! sire oncle, il eût mieux valu 
les laisser en repos; nous aurions une trentaine de braves 
gens de plus ici, et nous n'aurions pas à nous reprocher 
d'avoir fait brûler le couvent et massacrer les moines, 
peut-être. — Laissez, laissez, beau neveu ; les moines se 
tirent toujours d'affaire, et ils sauront bien réparer leur 
abbaye. Ce sont les gens du duc qui Font brûlée d'ailleurs! 
Eh, ne devions-nous pas la défendre? Laissez! Jean Otte 
sort cette nuit par la poterne du donjon. C'est un rude 
homme et un fin matois ; dans cinq jours il sera près de 

I. Voyez la figure 35. 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



171 



notre gentille Élienor et racontera conime quoi le beau 
duc a saccagé Tabbaye et brûlé toute la moinerie. Cela va 
bien! cela \a bien. » 

De part et d'autre, on a\'ait fait une douzaine de prison- 
niers. Le lendemain matin, 7 mai, les gens du château vi- 
rent trois de ces malheureux pendus par ordre du duc aux 




Fio- ?f9 






arbres du verger. Aussitôt trois prisonniers bourguignons 
furent pendus aux créneaux de la barbacane. 

Aucun des ponts n'avait été détruit par les assiégés. Ils 
furent occupés par les gens du duc et défendus chacun par 
une bonne bretèche (fig. 38), afin d'empêcher toute com- 
munication d'une rive à l'autre. Le mur Sud de l'abbaye 



172 



HISTOIRE D U\E FORTERESSE. 



fut renforcé par des palissades qui réunissaient les deux 
crêtes Ouest et Est du plateau. Un poste fut établi dans les 
deux moulins du monastère ' et une tour de bois s'éleva 
le long du ruisseau au-dessous du front Sud- Est du 
château. 

Ces premières mesures prises, le duc fit creuser un fossé 
avec épaulement traversant le verger du château à portée 
de trait et unissant les deux crêtes. Ce retranchement de 
contrevallation fut renforcé de deux tours de bois, une à 
chaque extrémité avec issues près de chacune d'elles et au 









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^ 71^-59 







Le. ChcJ^t^iM^. 




\-^^^\-^ 



■1-— r 



milieu (fig. 09). Le château était ainsi complètement in- 
vesti (i5 mai). 

Pendant que ces travaux s'exécutaient, il y avait chaque 
jour des escarmouches sans importance entre les défenseurs 
et les assiégeants. On se tâtait, mais on n'entreprenait rien 
de sérieux. Le duc tenait essentiellement à ce que le sire de 
la Roche-Pont et ses hommes ne pussent s'échapper^ il pre- 
nait son temps. Le baron Guy s'enfermait souvent avec un 



I. Voyez figure 35 en G. 



insToiRiî d'unl: forteresse. 173 

certain personnage qiril appelait son chapelain et qu'il avait 
amené de Palestine. Dans le château, ce chapelain n'était 
désigné autrement que sous le nom du Sivrasiîi. C'était 
un grand gaillard maigre, à la peau bistrée, aux yeux et 
à la chevelure noires, qui était toujours vêtu d'une sorte de 
souquenille grise. Il parlait peu, ne buvait que de l'eau, 
mais ne manquait jamais de se rendre à la chapelle du châ- 
teau pendant les offices, et restait de longues heures en 
prières. Le baron Guy prétendait que c'était un religieux du 
couvent de Bethléem. Le fait est qu'il soignait les malades 
et possédait des remèdes pour toutes les blessures. Il était 
doux, ne regardait jamais une femme en face, était clerc, et 
lisait à haute voix, de façon à charmer les oreilles les plus 
délicates. Son nom officiel était frère Jérôme. Or, pendant 
les loisirs que laissait l'ennemi aux assiégés, qui n'étaient 
pas en nombre suffisant pour s'opposer aux travaux d'in- 
vestissement des Bourguignons, et qui ne pouvaient faire 
autre chose que se garder soigneusement, on remarquait 
au château que le baron et frère Jérôme passaient des 
heures ensemble dans la salle basse d'une des tours, dont 
eux seuls gardaient la clef. De là, ils sortaient les vête- 
ments souvent noircis. 

C'était le huitième jour de l'investissement, qui parais- 
sait alors complet (22 mai). Le baron Guy s'entretint secrè- 
tement avec son neveu et frère Jérôme, dans la soirée, et, 
vers six heures, l'ordre fut donné de dresser un des plus 
grands trébuchets, dont les charpentes avaient été trans- 
portées pendant la nuit précédente, à l'extrémité occiden- 
tale des lices, en dehors du fossé. 

Vers deux heures du matin, l'engin était monté. En cette 
saison, il faisait encore nuit close. Aussitôt on essaya le 
tir contre la tour de droite de la contre vallati on des assié- 
geants, avec des pierres-, quand ce tir fut réglé, ce que l'on 
reconnut au bruit des projectiles tombant sur les charpen- 



lyj}. HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

tes, frère Jérôme plaça dans la poche de la pierrière ban- 
dée un barillet muni d'une mèche et, en donnant Tordre 
de décliquer la verge de Tengin, il mit le feu à la mèche 
avec un charbon tiré d'un réchaud allumé exprès. 

En sifflant, Textrémité de la verge traça un arc de feu et 
le barillet s'échappa en laissant derrière lui une longue 
traînée lumineuse ; il frappa la tour de bois et, se brisant, 
répandit une gerbe de flammes blanches qui semblaient 
s'accrocher aux charpentes. L'engin, bandé de nouveau, 
envo3^a un second barillet et un troisième. La tour de bois 
ressemblait alors à une fournaise (fig. 40). 

Grand fut Témoi dans le poste des assiégeants et, des 
remparts, les défenseurs pouvaient entendre leurs cris. Pro- 
fitant de ce trouble, Anseric se fit ouvrir la barrière des 
lices, et, suivi de deux cents hommes, se dirigea au pas de 
course ''sur la contrevallation, franchit la porte du milieu 
qui était à peine gardée, et tourna sur sa gauche, longeant 
l'intérieur du terrassement ennemi. 

Les Bourguignons s'étaient portés vers la tour pour es- 
sayer d'éteindre l'incendie. Les assiégeants se ruèrent sur 
ces gens en désordre, la plupart sans armes. 

Le baron Guy était sorti aussi avec une deuxième troupe 
pour protéger la retraite de son neveu. De Tabba^'e, le duc 
entendit les clameurs, vit le feu, et donna aussitôt l'ordre 
de marcher en avant. 

Mais pendant ces dernières heures de la nuit, les hom- 
mes sont peu dispos. Avant que le secours n'arrivât, An- 
seric avait eu le temps de tuer ou de mettre en fuite tout 
le poste de guet de la contrevallation. Il put donc rentrer 
dans les lices au petit pas et sans avoir perdu un seul 
de ses combattants; quelques-uns seulement étaient bles- 
sés. 

Le jour parut pour montrer au duc les restes fumants 
d'une de ses tours. 



iO 





SORTIE DE NUIT DE LA GARNISON DU CHATEAU 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. I yS 



Cette sortie exalta le courage des assiégés ; aucun d'eux, 
si ce n'est ceux qui avaient fait la guerre outre-mer, ne con- 
naissaient les effets du feu grégeois. Ils se considéraient dès 
lors comme invincibles. C'était bien là-dessus que comp- 
tait le baron Guy en combinant cette attaque, qui n'avait 
au total, pour les assiégés, qu'un résultat insignifiant. 

A la place de la tour de bois brûlée, le duc fit élever 
une terrasse, composée de clayonnages et de gazon, sur 
laquelle fut placé un bon plancher de poutres pour rece- 
voir un trébuchct qui battait les lices et atteignait presque 
la barbacane. Puis, une autre terrasse, au milieu même du 
front de la contrcvallation avec un mangonneau dont les 
projectiles tombaient en plein dans cette barbacane. Les 
assiégés contre-battaient ces engins avec le premier trébu- 
chct et avec un autre dressé dans la barbacane. De part et 
d'autre, pendant une journée que dura le tir, on ne se fit 
pas grand mal, car, sitôt que les soldats voyaient abaisser 
la verge de l'engin opposé, ils se garaient. Les assiégeants 
élargirent la terrasse centrale et alors purent y installer 
trois mangonneaux qui parvinrent à briser entièrement le 
trébuchet des assiégés installé dans la barbacane, les palis- 
sades en avant et à écrêter le crénelage. Force était aux 
gens du château de se blottir contre les murs pour ne pas 
abandonner l'ouvrage. Quand les assiégeants Jugèrent les 
palissades indéfendables et les crénelages suffisamment 
détruits, l'assaut fut ordonné (26 mai). 

D'abord, couverts par des mantelets ou leurs pavois, les 
archers et arbalétriers s'avancèrent jusqu'à soixante pas 
de la barbacane, formant autour d'elle un arc de cercle, 
les archers en avant, les arbalétriers derrière. Sitôt qu'un 
défenseur se montrait sur le chemin de ronde, il était tou- 
ché. Ceux-ci, garantis comme ils pouvaient par les débris 
des merlons et par leurs pavois, ripostaient de leur mieux, 
mais sans succès, car ils étaient fort gênés. Ne voulant 



176 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

pas risquer la vie de ses hommes inutilement, Anseric les 
fit coucher à plat-ventre sur le chemin de ronde pour être 
prêts au moment de Tassaut. 

Deux troupes de Bourguignons s'avancèrent alors munies 
d'échelles à crochets et de planches qu'ils jetèrent sur le 
petit fossé de la palissade. Quelques hommes déterminés 
la défendirent; mais elle était tellement brisée par les pro- 
jectiles, que ses défenseurs durent l'abandonner. Alors une 
trentaine d'échelles furent dressées contre la barbapàne, et 
des chapelets d'hommes gravirent leurs échelons; mais les 
gens du château parvenaient à décrocher les montants et 
précipitaient les assaillants en bas; d'autres, se servant des 
débris des merlons, les écrasaient. Ceux de ces assaillants 
qui parvenaient jusqu'à la crête étaient reçus à coups de 
fauchards, d'épieux et de leviers. 

Le pied de la barbacane était déjà couvert de morts et 
de blessés, de débris d'échelles et de pierres. Des tours de 
la porte de la baille, de bons arbalétriers, bien abrités, 
touchaient la plupart de ceux des assaillants qui parve- 
naient à enjamber les restes du parapet. L'assaut, trois fois 
renouvelé, fut trois fois repoussé, avec des pertes considé- 
rables chez les Bourguignons. L'assaillant avait brisé la 
porte de la barbacane; mais le baron, voyant qu'on ne 
pouvait défendre les lices, avait fait barricader cette porte 
en ne laissant qu'une étroite issue pour permettre aux der- 
niers combattants des palissades de rentrer. Sitôt ceux-ci 
en dedans, des chevrons, des tonneaux furent accumulés 
contre cette porte. Sur ce flanc, les assaillants étaient ex- 
posés aux projectiles lancés des tours et courtines de la 
baille. Ils parvinrent cependant à établir des mantelets 
pour se protéger, et jetant du soufre et de la résine sur ces 
débris de la porte, ils y mirent le feu. L'incendie se com- 
muniqua à la barricade; mais les défenseurs y apportaient 
sans cesse de nouveaux débris de bois, et la nuit vint sans 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE 



h) 




l'assiégeant se loge dans la barbacane 



IIISTOIRK DUNE FO RTER liSSE. 



177 



que rcnncmi eût pu occuper Touvrage. Il n'en resta pas 
moins installe autour de la barbacane, se mettant à cou- 
vert derrière des fascines et des mantelets, et accumulant 
contre ses murs des troncs d'arbres, des mottes de gazon, 
des paillasses prises dans les maisons isolées, pendant qu'un 
trébuchet ne cessait d'envoyer des pierres sur le terre- 
plein de la défense. Les assiégés Pavaient abandonnée dès 
le milieu de la nuit et avaient fait tomber le pont donnant 
entrée dans la baille. 

Au lever du soleil (26 mai), les Bourguignons purent 
donc franchir sans résistance les murs de la barbacane ; 
mais ils se trouvaient exposés directement aux projectiles 
lancés des défenses de la baille garnies de hourds. Ce ne 
fut pas sans perdre du monde que l'assiégeant put se loger 
dans cette barbacane, dont il fit tomber un grand pan de 
mur. 

Puis, après avoir déblayé la brèche, il se mit en devoir 
de faire avancer un chat qui avait été charpenté à l'avance, 
hors de portée de trait, à quelque distance de la contrevalla- 
tion, pendant qu'on élevait deux terrasses extérieurement 
aux murs de la barbacane et s'appuyant sur ceux-ci (fig. 41). 

Les Bourguignons ne pouvaient entreprendre une nou- 
velle attaque avant d'avoir complété ces ouvrages. Le ba- 
ron Guy voulut emplo3^er utilement ce répit. Derrière la 
courtine de gauche de la porte de la baille, il fit établir sur 
une plate-forme de charpente les deux trébuchets qui lui 
restaient, puis réunir par une bonne palissade avec fossé 
Tangle de la chapelle à l'angle du bâtiment D des écuries'. 
Les trébuchets étaient montés en dedans de cette palissade 
formant retranchement intérieur. Les bois des hourds 
furent bien mouillés et enduits, autant que le tir de l'en- 
nemi le permettait, de terre détrempée. La précaution 

I. Voyez la figure 36. 

12 



lyS HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

n'était pas inutile, car les Bourguignons envoyèrent bien- 
tôt sur ces hourds, avec leurs arbalètes à tour, des traits 
garnis d'étoupes trempées dans du goudron et enflammées. 
Les assiégés, armés de perches auxquelles étaient attachés 
des morceaux de couverture mouillés, éteignaient ces pro- 
jectiles sans trop de peine , car cette flamme n'avait pas 
Fintensité du feu grégeois et ne s'attachait pas au bois. 
Parfois même les étoupes s'éteignaient pendant le trajet. 

Les trébuchets des assiégés furent montés en douze 
heures et commencèrent à projeter des pierres de soixante 
et cent livres sur la barbacane occupée par l'ennemi, et 
même au delà, ce qui le gênait fort, car, ne voyant pas les 
engins, il ne pouvait, avec les mangonneaux qu'il avait éta- 
blis sur les terrasses, les contre-battre qu'au jugé, et tous 
les projectiles passaient bien au-dessus de la tête des dé- 
fenseurs. Pendant trois jours la situation de part et d'autre 
ne changeait pas; cependant les Bourguignons étaient par- 
venus à combler le fossé à la gauche de la porte de la 
baille, et ils avaient tant lancé de pierres avec leurs man- 
gonneaux contre les hourds des tours voisines, que ces dé- 
fenses de bois tombaient en pièces ; mais en arrière, les cré- 
nelages de pierre demeuraient intacts, et les défenseurs 
étaient encore parfaitement abrités derrière leurs nierions, 
d où ils envoyaient force carreaux d'arbalètes et traits 
d arc. 

Quand le fossé fut comblé (3o mai, le chat s'avança 
roulant sur des madriers en passant entre les deux ter- 
rasses, par la brèche de la barbacane. Puis, le remblai du 
fossé avant une inclinaison vers la courtine, le chat vint de 
lui-même frapper son museau ferré contre la muraille 
(fig. 42). 

Aussitôt les assiégés jetèrent sur son toit à double pente 
d'énormes pierres, des poutres, des barillets de feu gré- 
geois. Mais ce toit était solidement ferré-, ses pentes, très- 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE 




LE CHAT 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. I 79 

iiiclinccs et coiucrics Je terre et de matelas mouillés, 
laissaient glisser à droite et à gauche les pierres, poutres 
et barillets. Des gens postés dans le chat, avec de longues 
fourches, repoussaient au loin les projectiles incendiaires 
pour qu'ils ne missent pas le feu aux parois de la galerie. 
Celle-ci résistait donc, malgré les efforts de Tassiégé ; les 
mineurs, protégés par son toit, s'attachèrent au pied de la 
muraille. 

La nuit suivante, le baron Guy résolut de faire une der- 
nière tentative pour incendier le chat. On entendait le tra- 
vail des mineurs. Sous la porte B' de la baille, il existait 
une bouche d'égout qui rejetait les eaux pluviales de la 
cour dans le fossé. Cette bouch: avait été en grande partie 
murée au moment où Tennemi s'était présenté devant la 
place. Le tablier du pont, en tombant. Pavait d'ailleurs 
masquée aux assiégeants. Le baron la fit démurer sans 
bruit, avec des pinces •, et quand l'ouverture fut assez large 
pour permettre à un homme de passer, il choisit trois gail- 
lards déterminés qui, avec frère Jérôme, se glissèrent dans 
le fossé. Montant en rampant sur le remblai qui portait le 
chat, ils glissèrent sous sa galerie deux barillets de feu 
grégaois. Allumant les mèches à l'aide d'une préparation 
que le frère portait dans une boîte, ils se retirèrent comme 
ils étaient venus • la bouche de l'égout fut de nouveau 
murée. 

Du haut des tours voisines, les assiégés eurent alors la 
joie de voir les barillets répandre des gerbes de flammes 
blanches qui, s'attachant aux bois de la galerie, y mirent 
le feu. 

Plus les assiégés jetaient de l'eau sur ces flammes, et 
plus elles prenaient d'intensité; ils apportaient du gazon, 
de la terre. Du rempart, les gens du château recommen- 

I. Voyez la figure 3'j. 



l8o HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

cèrent alors à lancer sur le toit du chat des poutres et des 
pierres, puis encore des barillets de feu grégeois, des bottes 
de paille et des fagots. 

Malgré les efforts des Bourguignons , la galerie toute 
remplie d'une fumée suffocante n'était plus tenable. Il 
leur fallut Tabandonner, et ce fut à grand peine qu'ils 
purent, en faisant la part du feu à coups de haches, en 
conserver trois toises. De leur côté, les assiégés n'avaient 
pu empêcher partie des restes des hourds, au-dessus du 
chat, de prendre feu ; mais ces hourds étaient déjà hors de 
service, et leurs efforts se bornèrent à empêcher Tincendie 
de se propager à droite et à gauche. Toute la tête du chat 
contre la muraille et sur une longueur de vingt pieds était 
brûlée. Le travail des mineurs était peu avancé, cepen- 
dant ils avaient déjà enlevé assez de matériaux pour que 
deux hommes pussent être à couvert des projectiles tom- 
bant des ramparts. A la faveur de la nuit, des pionniers 
s'attachèrent donc de nouv^eau au trou de mine en rampant 
sous les débris du chat. Le temps était sombre et les dé- 
fenseurs ne les virent pas. Mais frère Jérôme était aux 
écoutes, et bientôt il vint prévenir le baron que Ton minait 
de nouveau. « Eh bien! dit celui-ci, recommençons la 
manœuvre d'hier, fais passer des hommes par la bouche 
d'égout que ces Bourguignons sont assez sots pour n'avoir 
pas cherchée, et que de bons coups de couteau nous dé- 
barrassent de ces fouilleurs de murailles, mais pas de 
bruit ! » La bouche d'égout fut de nouveau démurée, et 
frère Jérôme, avec les trois hommes de la veille, armés de 
longs couteaux, se glissant le long du mur, arrivèrent au 
trou de mine. Trois pionniers, tout occupés de leur tra- 
vail, furent égorgés sans bruit, un quatrième qui était en 
dehors, caché dans les débris du chat pour guetter, s'était 
endormi, n'entendit rien, et resta là sans que frère Jérôme 
et ses compagnons l'eussent aperçu. Réveillé peu après, 



iiisioiin-: n'rxH forterksse i8r 

il appela à voix basse ses camarades rien; il avança les 

mains, toucha un cada\Te, puis un deuxième, puis un 
troisième. Épouvanté, n'osant revenir vers les Bourgui- 
gnons dans la crainte assez fondée d'être pendu, il longea 
la n"iuraille, arriva aux débris du pont et se trouva devant 
la bouche d'égout que Ton murait en silence pour la troi- 
sième fois. Une lanterne sourde jetait seulement une faible 
clarté sur les travailleurs que Ton pouvait apercevoir par 
la petite ouverture qui restait à boucher. Le Bourguignon 
comprit et prit aussitôt son parti.... « Transfuge! dit-il à 

voix basse par Touverture. — Ta main répondit frère 

Jérôme. La main se montra à Tentrée du trou, et bon gré, 
mal gré, non sans écorchures, tout le corps passa comme 
par une filière, tiré par le frère et un de ses compagnons. 
Le nouveau venu fut désarmé et conduit devant Anseric 
et le baron, dès que la bouche d'égout eut été bien fermée. 
Le pauvre diable demeura tremblant devant les deux sires 
et raconta naïvement ce qui lui était arrivé. C'était un gar- 
çon de Semur en Auxois, qui ne manquait pas d'esprit, 
comme la plupart de ses compatriotes. Il donna tous les 
détails qu'on lui demandait sur l'armée du duc : « Écoute 
bien ceci, dit le baron : Si le château est pris, tu seras 
pendu par nous, avant l'entrée du premier Bourguignon. 
Si les gens du duc prennent le château, tu seras pendu par 
eux, certainement. Si tu nous sers fidèlement et que les 
troupes du duc soient obligées de lever le siège, le sire de 
la Roche-Pont te prendra à son service; quel est ton état? 
— Bourrelier. — Eh bien ! tu seras attaché à ses écuries, 
n'est-ce pas ? beau neveu. — Certes, et s'il nous aide effi- 
cacement, si les événements nous prouvent qu'il parle 
clair, il aura deux livres d'argent le siège levé. » 

Cette dernière parole délia tout à fait la langue du bour- 
relier, qui dit tout ce qu'il savait sur le nombre des en- 
gins, sur les dispositions des assiégeants, sur les postes 



l82 HISTOIRE I/UXE FORTERESSE. 

qui gardaient les tours de contrevallation; après quoi, on 
ren\'03'a à Toffice où il eut bientôt fraternisé avec les gens 
d'Anseric, Toutefois, frère Jérôme reçut Tordre de ne pas 
le perdre de vue. 

Ce ne fut qu'au moment où on allait relever les mi- 
neurs, que les Bourguignons s'aperçurent de ce qui était 
arrivé. 

Le bourrelier disparu, fut véhémentement soupçonné 
d'avoir assassiné ses camarades pendant le travail, on le 
fit chercher, vainement, bien entendu. 

Avant le lever du soleil, le baron Guv fit commencer un 
trou de contre-mine au point indiqué par le transfuge, en 
dedans du mur de la baille. « Si tu te trompes d'une demi- 
toise, dit le baron au bourrelier, tu seras pendu !... » 

De part et d"autre on travaillait, et vers la fin du jour, 
les mineurs et contre-mineurs se rencontrèrent et s'atta- 
quèrent dans cet étroit espace à coups de pinces et de 
pics. Les Bourguignons et le châtelain envoyaient des hom- 
mes, chacun de leur côté, pour s'emparer de la mine. Un 
barillet de feu grégeois fit lâcher pied aux gens du duc; 
mai^ la maçonnerie de la muraille dont les mortiers n'a- 
vaient pas encore pris toute leur consistance, se lézarda 
au-dessus de la mine. Ce que voyant les Bourguignons, 
la nuit suivante, se servant du tronçon du chat resté in- 
tact, ils établirent une sorte d'avancée composée de pièces 
de bois, et amenèrent le matin un bosson ou bélier à roues, 
(fig. 43), avec lequel ils se mirent à battre le pied de la 
muraille. A chaque coup, la maçonnerie était ébranlée et 
des moellons tombaient en dedans et en dehors. 

Les assiégés essayèrent de briser le bosson, en laissant 
tomber sur sa tête de grosses pièces de bois ou de mettre 
le feu aux bois; mais ceux-ci avaient été mouillés, couverts 
de boue et garnis de fumier à la base; le parapet était si 
bien battu par les mangonnaux du duc et par les arbalé- 



HISTOIRE D^;NIi: FORTERESSE 




LE BOSSON 



insTOiRr: n'uN'H 1'0rti;rl:sse. i83 

iricrs, qu'il n'était guère possible de s'y maintenir. Puis les 
hommes, sur ce mur ébranlé et vibrant à chaque coup du 
bélier, n'avaient pas leur sang-froid- ils ne prenaient pas 
bien leurs mesures et le bosson résistait, d'autant que l'as- 
saillant avait posé de grosses pièces de bois inclinées contre 
la muraille qui faisaient glisser les poutres jetées par les 
assiégés. 

Au bout de trois heures d'efforts, le mur céda et un pan 
de deux toises de longueur environ s'abattit sur le bos- 
son. Apportant aussitôt des madriers, des échelles, les 
Bourguignons se précipitèrent à l'assaut par cette brèche 
étroite. 

Le combat fut rude, les gens du château, montés eux 
aussi, sur les ruines du mur, combattaient bravement, ne 
se laissant pas entamer. 

Des courtines restées debout et des tours, les défenseurs 
couvraient la colonne d'assaut, de traits et de pierres. Les 
trébuchets en dedans du rempart ne cessaient d'envoyer 
des pierres qui, passant par-dessus la tête des défenseurs 
et des assaillants sur la brèche, allaient frapper les hom^ 
mes qui se groupaient autour des restes du chat, et fai- 
saient au milieu d'eux de larges trouées. Quand vint le 
soir, les Bourguignons étaient maîtres de la brèche, mais 
voyant devant eux le rempart intérieur, ils n'osèrent descen- 
dre et se logèrent sur cette brèche, couverts par des mante- 
lets et des fascines. 

Ils attachèrent cette même soirée des mineurs entre la 
tour d'angle Nord-Ouest et sa voisine, comptant ainsi 
déborder le retranchement en passant par une deuxième 
brèche*. Ils s'emparèrent également des deux chemins de 
ronde de la courtine entamée, mais la tour de la porte et 
celle de gauche tenaient encore à huit heures du soir. Une 

I. Voyez la figure 36. 



184 HISTOIRE d\:NE forteresse. 

heure après, les assaillants, maîtres de ce chemin de ronde 
de la courtine, mirent le feu aux combles de ces tours 
(fig. 44) qui durent être abandonnées par les défen- 
seurs. 

La porte était ainsi le matin au pouvoir de Tennemi. 
Les défenseurs tenaient encore le chemin de ronde à Test 
et à Touest de ces tours incendiées, les avaient barrica- 
dées et étaient disposés à ne les abandonner que pied à 
pied. 

Les assaillants comme les défenseurs avaient besoin de 
repos. Malgré leurs progrès, les Bourguignons perdaient 
beaucoup de monde, tandis que les gens du château ne 
comptaient qu'une centaine de morts et blessés. Par une 
sorte d'accord tacite, la journée qui suivit cet assaut se 
passa sans combat. Le duc, effra^-é des pertes qu'il avait 
déjà subies, voulait ne poursuivre Pattaque qu'en prenant 
toutes les mesures de prudence; car ses hommes murmu- 
raient, prétendant qu'on les faisait toujours combattre à 
découvert contre des soldats soigneusement cachés, et que, 
si on parvenait jusqu'au donjon, il n'y aurait plus un 
homme dans l'armée du duc pour y entrer. 

Cette journée se passa du côté des Bourguignons, à bien 
se couvrir sur. la brèche et à y installer une arbalète à tour, 
à créneler les murs de revers des tours dont ils s'étaient em- 
parés et à faire au débouché intérieur de la porte une sorte 
de bretèche munie d'une seconde arbalète à tour. Du côté 
des défenseurs, on fit un deuxième retranchement de l'angle 
du bâtiment ">* des écuries, à la courtine de l'ouest, et une 
bonne barrice. de l'angle du chœur de la chapelle E à la 
tour voisine. 1 .lis, devant la por:e principale du château, 
une bretèche avec palissade pour protéger les hommes en 
cas de retraite. Il était évident que le lendemain, G juin, une 

I. Vuyez la figure 36. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE 



RETRANCHEMENT INTERIEUR 
DE L'ASSIÉGÉ 




LA BRECHE ET L INCENDIE 
DE LA PORTE DU NORD 



HlSTOIRl' d'une FOPTnRESSE. l85 

action décisive rendrait les Bourguignons maîtres de la 
baille, pour peu qu'ils agissent a\'ec \igueur, mais il fallait 
leur faire pa3'cr cher ce succès. 

Anscric, bien déterminé à résister Jusqu'à la dernière ex- 
trémité et à périr sous les ruines de son donjon, se félici- 
tait de Tabsence d'EIienor et regrettait que ses enfants ne 
fussent pas avec elle. 

La noble dame n'était pas loin cependant. 

Le soir de cette journée tout employée en préparatifs 
pour Pattaque et la défense de la baille, elle était arrivée 
avec son escorte chez le vavasseur Pierre Landry. Aussi- 
tôt celui-ci avait dépêché un messager sûr vers le châ- 
teau. 

A la base du donjon était percé un trou oblique d'un 
pied six pouces de côté qui, donnant dans la salle basse, 
aboutissait sur le chemin de ronde laissé entre la grosse 
tour et sa chemise extérieure. De ce chemin de ronde, un 
souterrain, établi le long des fondations du mur romain, 
descendait la rampe du plateau sur une longueur de dix 
toises et débouchait dans une vieille carrière tout encom- 
brée de broussailles. Deux bonnes grilles de fer fermaient 
le souterrain. Des guetteurs étaient nuit et jour postés dans 
ce souterrain ; on les faisait couler et on les remontait par 
la trémie du donjon au moyen d'un charriot mù par un 
treuil. 

Anseric avait, à plusieurs reprises, fait sortir et rentrer 
des espions par cette voie, lesquels, la nuit, se glissaient 
entre les postes d'investissement des Bourguignons. Or, à 
la nuit close, le messager de Pierre Landry se présenta 
au débouché du souterrain, fit l'appel convenu et remit au 
guetteur une petite boîte, disant qu'il attendait la réponse, 
caché dans la carrière. La boite fut aussiiôt transmise à 
Anseric. Élienor le prévenait de son retour, et qu'elle fe- 
rait en sorte la nuit suivante de rentrer au château par la 



iSf) HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

poterne du donjon avec son monde. Anseric ne savait trop 
s'il devait se réjouir ou se désoler de ce retour. Mais le 
baron lui fit observer qu'Élienor avait joint au bout du 
velin une fleur qui était un signe de bonne nouvelle. 

Le matin, 6 juin, les Bourguignons ne se pressaient pas 
d'attaquer, ils se contentaient d'envoyer des traits en de- 
dans du retranchement, avec leur arbalète à tour et force 
carreaux et sajettes du haut des tours abandonnées. On 
leur répondait du haut de l'église, du bâtiment des écuries 
et des grosses tours de la porte château. Vers trois heures 
après midi, les mineurs attachés à la courtine Nord-Ouest, 
ainsi qu'il a été dit, firent tomber un pan de cette courtine. 
Le duc avait ainsi trois débouchés pour entrer dans la 
baille-, cette dernière brèche, celle ouverte l'avant- veille, 
et la porte. Le baron Guv conseilla de ne pas perdre son 
temps et du monde pour défendre cette seconde brèche 
puisqu'on était retranché en arrière, mais grâce à la tour 
du coin, il put s'opposer à la prise immédiate du chemin 
de ronde des courtines de ce côté. Les défenseurs occu- 
pant la tour Y' étaient ainsi coupés. Anseric, au moyen 
d'une flèche, leur fit envoyer un billet, recommandant de 
tenir ferme, aussi longtemps que possible. Heureusement, 
cette tour n'avait pas de portes sur la baille et n'était en 
communication apparente qu'avec les chemins de ronde. 
Or, ceux-ci, attenant à cette tour, restaient encore au pou- 
voir des gens du château, les Bourguignons ne possédant 
que les défenses de la partie centrale du front, ^^ers cinq 
heures, le signal de l'assaut fut donné. Trois colonnes dé- 
bouchèrent en bon ordre par les deux brèches et la porte, 
et se précipitèrent, garanties par les écus et pavois, con- 
tre la paUssade, se jetant résolument dans le petit fossé, 
malgré les traits que leur envoyaient par derrière les dé- 

I. Voyez la figure 36. 



iiiSTOFRi- n'rxr forthres^^f. i(Sy 

fenscLirs, possesseurs encore de la tour Y et de ses cour- 
tines. 

Une issue avait été laissée à la forte barricade qui réu- 
nissait Tangle du chevet de la chapelle avec la tour voi- 
sine. Anseric, avec une troupe de ses meilleurs hommes, 
sortit par cette issue et se jeta sur le flanc de Tattaque, 
qui recula en désordre. 

Alors d'autres issues bien masquées s'ouvrirent sur le 
front du retranchement et les défenseurs reprirent l'of- 
fensive. Peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent des brèches 
et de la porte. Mais le duc, à la vue de ses gens en dés- 
ordre, amena des réserves et les trois flots des assaillants, 
quatre fois plus nombreux que les défenseurs, obligèrent 
ceux-ci à se retirer de nouveau derrière leurs retranche- 
ments. Alors vers sept heures du soir — car ce combat 
se prolongeait sans grand succès ni d'une part ni de l'au- 
tre et les jours sont longs à cette époque de Tannée, — 
les deux arbalètes à tour lancèrent force traits garnis d'é- 
tDupes enflammées sur les combles du bâtiment des écu- 
ries et de la chapelle. Les gens du château, tout occupés 
de la défense du retranchement, ne pouvaient songer à 
éteindre l'incendie, d'autant que les arbalétriers, postés 
sur les défenses de la baille au pouvoir des Bourguignons, 
touchaient tous les défenseurs qui se démasquaient sur ces 
bâtiments. Le feu gagna donc bientôt la charpente. Pen- 
dant l'attaque du retranchement, le duc voulut en finir 
avec les défenseurs restés sur ses derrières dans la tour Y, 
et qui inquiétaient les assaillants. Il leur fit crier, par un 
héraut, qu'ils ne pouvaient plus espérer de secours, que 
s'ils ne se rendaient pas à l'instant, ils seraient tous passés 
au fil de répée. Ces braves gens envoyèrent pour toute ré- 
ponse au héraut un carreau d'arbalère qui le blessa. 
Alors le duc irrité, commanda d'accumuler en dedans de 
la baille et dans le fossé extérieur des fascines, de la paille, 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



et tous les bois qu'on aurait sous la main, et d'y mettre 
le feu, afin d'enfumer ces rebelles. Bientôt, en effet, 
des tourbillons de flammes léchèrent la tour Y, communi- 
quèrent le feu aux débris des hourds et au comble. Pas 
un homme ne cria « merci ! » car tous, voyant l'incendie 
les gagner, aveuglés par la fumée, s'étaient retirés par un 
souterrain qui, de cette tour, communiquait à la porte du 
château — c'était un ouvrage romain, conservé sous Fan- 
tique courtine \ — En se retirant, ils avaient bouché 
l'issue de ce couloir qui, d'ailleurs, fut bientôt encombrée 
par les débris fumants des planchers de la tour. Le duc 
fut convaincu qu'ils avaient péri dans les flammes plutôt 
que de se rendre et cela lui donna fort à penser. 

Aux dernières lueurs du jour succéda, pour les combat- 
tants, la lumière de ces trois incendies. 

Le ciel sembla vouloir ajouter à l'horreur de cette scène. 
La journée avait été brillante •, un orage éclata bientôt, ac- 
compagné de bourrasques de vent du Sud -Ouest qui 
poussaient la fumée et semaient des tisons enflammés sur 
les combattants. 

Tantôt Anseric reprenait l'offensive avec ses meilleurs 
soldats par la barricade de la chapelle-, tantôt se trans- 
portant à la palissade opposée, il débouchait le long du 
rempart de l'Ouest sur les assaillants, qui de ce côté, es- 
sayaient de tourner le bâtiment des écuries. La direction 
du vent était des plus défavorables aux Bourguignons-, ils 
recevaient en plein visage et la fumée et les flammèches 
du bâtiment de l'Ouest. L'attaque mollissait, malgré les 
efforts du duc pour obtenir un avantage décisif et pousser 
son monde sur un point, avec ensemble. Une pluie tor- 
rentielle et la fatigue arrêtèrent les combattants vers neuf 



heures du soir. 

I. Voyez la figure 36. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 1 89 

Ils se touchaient presque, n'étant séparés que par le re- 
tranchement. La pluie tombait si dru, que de part et 
d'autre, assaillants et défenseurs cherchèrent des abris et 
qu'il ne resta plus que les guettes en dedans et en dehors 
de la palissade. 

A la nuit tombée, Elienor et son escorte, revêtus d'ha- 
bits de soldats bourguignons , sortirent à cheval de la 
maison du vavasseur Jean Landry et conduits par lui. Ils 
remontaient silencieusement la vallée et voyaient devant 
eux la silhouette du château se détacher en noir sur le ciel 
éclairé par les incendies. Tous, le cœur serré, n'osaient se 
communiquer leurs craintes.... Qu'est-ce qui brûlait.'' 
L'ennemi était- il déjà dans la baille? Etait-il parvenu à 
mettre le feu aux défenses Nord du château? Arrivés à 
deux portées de traits de la tour de bois élevée par le duo, 
à la jonction de la rivière avec le ruisseau, ils longèrent 
celui-ci, le traversèrent à gué au-dessous du moulin, lais- 
sèrent là leurs montures sous la garde des gens du vavas- 
seur et grav'irent à pied la rampe du plateau, se dirigeant 
vers la carrière. Mais à quelque distance de l'ouverture, 
à travers la pluie, Jean Landry, qui marchait en avant, 
aperçut des hommes, occupant la pointe du plateau, sous 
la chemise du donjon. Le duc avait envoyé en effet des 
compagnies pour surveiller les alentours du château pen- 
dant le combat, et surtout la base du donjon, supposant 
avec raison que cette défense possédait une poterne, sui- 
vant l'usage, et craignant que si l'assaut tournait à son 
avantage, la garnison, désespérant de se défendre plus 
longtemps, après la prise de la baille, ne tentât de s'échap- 
per par des issues cachées. 

Jean Landry revint vers l'escorte d" Elienor et lui fit part 
de cette fâcheuse dicouverte. Il n'y avait pas à songer à 
entrer par la carrière. Que faire?... 

Le vavasseur fit cacher du mieux qu'il put Elienor, ses 



igO HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

deux femmes, les trois moines et les douze hommes d'ar- 
mes, y compris leur capitaine, et se dirigea le long de 
Tescarpement en rampant dans les broussailles. Quelques 
éclairs lointains lui permettaient de découvrir parfois le 
pied des murs de l'Est du château. Aucune troupe ne 
paraissait de ce côté -, il s'avança donc peu à peu jusqu'au 
pied du- rempart. 

Après le combat, Anseric, plein d'inquiétude et sans 
perdre le temps d'ôter son habillement de guerre, couvert 
de boue et de sang, avait couru vers la poterne du donjon. 
Là, il avait appris par ses guettes que les alentours de la 
chemise étaient occupés par les Bourguignons, à petite 
portée de trait, qu'ils étaient nombreux, bien pavaisés et 
correspondaient avec un autre poste établi au-dessous du 
rempart de l'Ouest, et un troisième sur le flanc oriental, 
Anseric sentit une sueur glacée lui couvrir le visage*, 
mais il se dit que le vavasseur était prudent et ne vien- 
drait certes pas se jeter tête baissée dans le piège. Il pensa 
un instant sortir avec ses plus braves par la poterne pour 
tomber sur cette troupe, mais à quoi bon? Celle-ci serait 
bientôt soutenue, le poste de la tour de bois prendrait les 
armes, toute chance de faire rentrer Elienor et son monde 
serait compromise. Le mieux serait de faire éloigner sa 
femme et d'attendre les événemen'.s Mais comment l'a- 
vertir? Impossible de faire passer un messager. Il remontait 
donc, songeux, les degrés de la poterne -, le baron venait 
de ce côté, Anseric le mit au courant de tout. <i Rien n'est 
perdu, beau neveu, nDUs ferons rentrer Elienor, car il est 
nécessaire que nous sachions d'elle-même le résultat de sa 
mission-, cela doit influer dans un sens ou dans l'autre 
sur la suite de notre défense.,.. Laissez-moi faire.... Frère 
Jérôme est un grand clerc, nous allons nous concerter,.. 

En attendant, allez guetter les dehors du haut des rem- 
parts de l'Est; car, si Jean Landry vient seul ou avec 



HISTOIRE D UNF. FORTERESSE. 



19» 



notre monde, cène peut être que par ce côté, puisqu'il ne 
peut passer la rivière dont les ponts sont gardés. Il a dû 
traverser le ruisseau pour se rendre au débouché de la po- 
terne. Allez : regardez et écoutez bien !... » Anseric, monté 
sur les défenses de TEst, recommanda à ses gens le plus 
grand silence et se mit aux écoutes, dans une tour, puis 
dans la suivante; mais il n'entendait que le grésillement de 
la pluie sur les combles et les plaintes du vent. Bientôt le 
baron et frère Jérôme, munis d'une longue corde, vinrent 
le trouver. « Tranquillisez-vous, beau neveu, frère Jérôme 

va d'abord faire une reconnaissance Mais appelons à 

nous quatre hommes pour nous aider, « 

Une planchette était fixée transversalement à un bout de 
la corde. Ce bout fut jeté en dehors par un créneau, tandis 
que la corde était maintenue par les quatre hommes. Frère 
Jérôme, son vêtement gris retroussé, un large couteau à 
la ceinture, mit les pieds sur la planchette, empoigna le 
filin des deux mains et on laissa aller doucement. Quand 
la corde fut lâche, le frère était au pied du rempart-, on at- 
tendit. 

Au bout d'une demi-heure qui parut un siècle à Anseric, 
un léger mouvement, imprimé à la corde, fit connaître 
que frère Jérôme revenait. La corde se tendit et les quatre 
hommes eurent bientôt hissé le frère jusqu'aux merlons. 
« Eh bien? dit Anseric. — Le vavasseur est là, j'ai failli le 
tuer, le prenant pour un Bourguignon, car il en a l'habit; 
c'est lui qui m'a reconnu et m'a appelé par mon nom. 
— Eh bien! Eh bien! Elienor? — Tous sont là, cachés, 
car les Bourguignons ne sont guère loin-, par ce temps du 
diable, ils sont terrés comme des lapins. Il ne faut pas 
perdre de temps. Descendons une barquette au bout de la 
corde, nous remonterons dame Elienor et les autres après, 
si les Bourguignons nous laissent faire. » 

La barquette fut bientôt apportée et solidement fixée à 



Iq2 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

la corde, puis descendue. Une secousse imprimée au câble 
fit connaître que Jean Landry était en bas. Peu après, une 
seconde secousse avertit que la barquette était chargée. On 
hissa, et dame Élienor montra bientôt son visage au cré- 
neau. Toutes les mains renlevèrent dans les bras de son 
époux. Les deux femmes, le capitaine, les onze hommes 
d'armes et les trois moines furent ainsi hissés, sans encom- 
bre, mais mouillés jusqu'aux os. 

jNIalgré la perte de la baille et la mort d'un bon nombre 
des leurs, les gens d'Anseric étaient dans la joie au château 
lorsque, au petit jour, on fit savoir aux défenseurs qu'ils 
allaient être secourus par une armée du roi de France; 
qu'il ne s'agissait que de se bien défendre encore quelques 
jours. 

La mission d' Élienor avait pleinement réussi. Le roi Phi- 
lippe-Auguste, qui semblait hésitant d'abord, s'était promp- 
tement décidé, lorsque le messager Jean Otte était venu 
apprendre à Élienor le brùlement de l'abbaye. Le roi 
avait voulu voir ce messager et celui-ci, qui savait son 
monde, avait raconté comment les gens du duc, sans som- 
mation, sans provocation aucune, s'étaient emparés du 
moustier, v avaient mis le feu, avaient massacré quelques 
moines et chassé ceux qui restaient. Peu après, une lettre 
de l'abbé de Clunv vint confirmer le fait en implorant la 
justice du roi. 

Élienor, en femme avisée, n'avait pas manqué de faire 
savoir au suzerain que le plus cher désir de son époux et 
d'elle-même, depuis longtemps, était de mettre le fief de la 
Roche-Pont entre les mains du roi, qu'ils n'auraient pas 
cependant décliné l'hommage rendu au duc pour ce fief, 
si ce seigneur n'avait, par sas violences et les pilleries de 
ses gens, provoqué cette décision de leur part. Que, loin 
d'être le protecteur de ses vassaux, ledit duc ne pensait 
qu'à les ruiner, et que si lui, roi de France, se présentait 



HISTOIRE D'IXF: FOR T li R ESS E. I()'3 

sur les terres de la Roche-Pont, il y serait accueilli comme 
le souverain et puissant iusticier, seul digne de gouverner. 

L'occasion était trop belle pour que Philippe-Auguste 
ne s'empressât de la saisir. Amoindrir sous un prétexte 
aussi plausible, en mettant de son coté le bon droit, la 
puissance d'un grand vassal', cela entrait trop bien dans ses 
projets pour qu'il ne mît pas en cette affaire l'activité et la 
fermeté qu'il savait si bien déployer. Elienor cuitra la cour 
avec l'assurance que peu de jours après son retour à la 
Roche-Pont, Tarmée du roi se présenterait devant les trou- 
pes du duc de Bourgogne. 

Il s'agissait donc de soutenir énergiquement les attaques 
de l'armée ennemie. Les défenseurs n'étaient plus qu'un 
millier d'hommes en état de résister efficacement, mais le 
périmètre de la défense était sensiblement réduit, car il 
n'était plus possible de reprendre l'enceinte de la baille. Il 
fallait s'en tenir aux murailles du château, en arrêtant les 
progrès des Bourguignons. Le baron Guy faisait bon mar- 
ché du retranchement élevé entre le bâtiment des écuries 
et la chapelle -, mais il tenait essentiellement à conserver le 
plus longtemps possible la partie occidentale de la baille, 
car le flanc nord de la porte du château présentait évidem- 
ment un point faible, bien qu'il fut défendu par trois tours. 
Le baron, convaincu que le duc ne ménageait pas la vie 
de ses hommes, ne doutait pas qu'en sacrifiant un millier 
de soldats, on pût, en quarante-huit heures, éventrer ce 
front-, il fallait donc, à tout prix, entraver les travaux d'ap- 
proche sur ce point. Le bâtiment D^ des écuries était 
brûlé. Mais heureusement le mur latéral du bâtiment, 
donnant vers l'Ouest, était un reste de la courtine romaine, 
épaisse et solide construction. Entre ce bâtiment et le fossé 
du château, l'ennemi ne pouvait passer. Il ne pouvait at- 

I. V(jir lig. 36. 

13 



194 HISTOIRE n L'\E FORTERESSE. 

taquer que par la brèche pratiquée à côté de la tour Y, ou 
par rintervalle laissé entre cette tour et le bâtiment incen- 
dié D. La tour V de Pangle occidental était restée au pou- 
voir des défenseurs. Elle était large, solide, appuyée sur la 
substruction romaine et couverte par une plate-forme sur 
voûte. A la fin de la nuit, le baron avait hâtivement fait 
démonter les deux trébuchets demeurés en dedans de la 
palissade. Les bois avaient été portés dans la cour du châ- 
teau, car, prévoyant que le retranchement palissade ne 
pourrait tenir longtemps, il ne voulait pas que ces engins 
restassent au pouvoir des Bourguignons. Dans la tour occi- 
dentale V du coin, une forte arbalète à tour avait été réser- 
vée. Le baron la fit dresser au jour, sur la plate-forme*, 
non sans peine. Mais pour bien saisir ce qui va suivre, un 
tracé nous est nécessaire, indiquant la position des ennemis 
et r état des défenses (fig. 45; \ 

Les défenseurs occupaient encore le 7 juin, au matin, le 
retranchement G, celui A A et la barricade B; en H, avait 
été élevée dès le commencement du siège, une bonne palis- 
sade devant Tentrée, avec bretèclie. En D^, une autre palis- 
sade se dressait en a\ant du fossé ^ en E était un deuxième 
retranchement, devant Tentrée de la poterne, et en G une 
forte barricade. Le bâtiment F, reste de la construction ro- 
maine, surmonté d'un couronnement crénelé, pouvait ré- 
sister longtemps. Les tours V, M, ;;z, nï et V étaient en- 

1. Voir la vue générale à vol d'oiseau, iigure 37. 

2. Les parties du château indiquées en rouge sonc celles qui sont au 
pouvoir des Bourguignons; celles en noir demeurent encore aux. déten- 
seurs. En a est indiquée la brèche de la barbacanc; en b, le comblement 
du fossé et la première brèche faite dans la courtine; en r, la seconde 
brèche. On voit en 00 les postes bourguignons établis la nuit du 6 au 
7 juin; en .r, le tracé du souterrain de la poterne de secours du donjon; 
en z, la carrière; en P, le chemin parcouru par Jean Landry et l'escorte 
d'Élienor; en R, la cachette de cette escorte, et en S, le point où elle 
avait été introduite dans le château à l'aide d'une corde. 



HISTOIRK D UNE FOU TKR LSS K 



M. 




L.A l'UISK DE I^A UAILLE 



HiSTOiRH n''rNi': fortrriiSSi:. 19^ 

core au poiu'oir des défenseurs et prenaient à revers les 
assaillants, prétendant entrer dans la chapelle I et dans le 
batinient des écuries D, incendiés. 

Il fut résolu entre Anseric et son oncle qu'on abandon- 
nerait le retranchement A A. Il était inutile de perdre des 
hommes pour le défendre, rennemi ne pouvant s'aventurer 
dans le rentrant formé par les deux tours de la porte et le 
bâtiment F. Il était préférable de porter tous les efforts de 
la défense en C, car, évidemment, c'était le point d'at- 
taque. 

Vers cinq heures du matin, le retranchement A A fut 
donc abandonné et, en effet, les Bourguignons se conten- 
tèrent d'y pratiquer des trouées sans aller plus avant. 

Le duc, dès l'aube, avait fait jeter force traits enflammés 
sur les combles de la tour M -, mais l'arbalète à tour mon- 
tée sur celle du coin Vpir les défenseurs, gênait beaucoup 
les assaillants groupés en dehors et se préparant à faire 
un vigoureux effort par la brèche C. 

Ce fut vers midi que l'ordre fut donné par le duc 
d'attaquer à la fois sur deux points; alors le comble 
de la tour M avait pris feu. La première attaque assaillit 
vigoureusement le retranchement C. La seconde faisait 
un trouée dans les murs calcinés de la chapelle, afin de 
s'emparer de la palissade E. En même temps, deux arba- 
lètes à tour, mises en batterie en dehors, couvraient les 
combles des tours ;7Z, n' et V de traits enflammés pendant 
qu'un trébuchet brisait à coups de pierres les hourds et 
crénelages. 

Les défenseurs, postés au sommet de la tour V, en lan- 
çant des pierres et des carreaux d'arbalètes sur les flancs 
des assaillants qui s'acharnaient à l'attaque du retranche- 
ment C, leur faisaient beaucoup de mal ; leurs pavois ne 
pouvant les garantir de face et de flanc et, du oetit front 
du château, de bons archers envoyaient, par-dessus la tête 



io6 



HISrOlRE DUNE FORTERESSE. 



des leurs, force sajettes aux assaillants qui se présentaient 
à la brèche G , car on était à portée de flèches. 

Voyant qu'on ne pouvait mordre, le duc fit retirer ses 
gens et amener des mantelets qui furent établis perpendi- 
culairement à la muraille et faisant face à la tour du coin, 
puis un petit bosson sur roues, solidement armé à sa tête 
d'une grosse pointe de fer. Les roues de ce bosson étaient 
pavaisées (fig. 46) pour préserver les gens chargés de le ma- 
nœuvrer. Puis une vingtaine d'hommes, avec de lourdes 
pinces de fer, couverts, attendaient Teffet du bosson. Au 




Tiq-^G, 



quatrième coup contre la palissade, une douzaine de pieux 
étaient fortement ébranlés et les traverses brisées. Alors les 
pionniers, armés de pinces, se mirent en devoir de faire 
tomber les pieux ébranlés ou tout au moins les écarter. La 
colonne d'assaut se rua sur ces ouveitures. On se battit là 
corps à corps et si bien serrés que les gens postés dans la 
tour du coin n'osaient plus tirer dans la crainte de blesser 
leurs camarades. 

Du côté opposé, les Bourguignons étaient parvenus à 
faire un large trou dans le mur sud de la chapelle, et 
masqués par ses ruines, attaquèrent l'angle du retranche- 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 1 97 

ment E '. De la courtine de l'Est, les défenseurs, toutefois, 
leur envoyaient des pierres et des traits par derrière, et 
cette attaque était molle, le duc étant tout occupé à diri- 
ger l'autre. 

Anseric défendait ce point d'après le désir du baron qui 
lui avait dit de reprendre Totlensive en s'appuyant sur le 
bâtiment F, pour peu que la chose fût possible. 

Un des hommes postés sur les défenses de la porte des- 
cendit rapidement, et, passant par la poterne, vint lui dire 
que le retranchement C était forcé et son m:nde très- com- 
promis sur ce point. Anseric alors, enlevant deux cent- 
cinquante hommes qu'il avait avec lui, sortit du retran- 
chement par son extrémité Est, se jeta avec fureur contre 
les assaillants, les mit en désordre, et laissant une quaran- 
taine de braves gens pour défendre le trou de la chapelle et 
la barricade B restée presque intacte, il traversa oblique- 
ment le terre-plein de la baille, franchit le retranchement A 
détruit en partie, et tomba sur le flanc gauche des assail- 
lants, poussant le cri de guerre : Rochepont ! Rochepont ! . . . 
Les Bourguignons surpris par cette attaque imprévue, ne 
sachant d'où venaient ces gens-là, abandonnèrent le re- 
tranchement, le bosson et même la brèche C. 

Les troupes du baron, à cette vue, reprirent courage et 
tuant tous ceux qui étaient restés en dedans de la baille, 
occupèrent de nouveau la brèche c, pendant qu'Anseric 
occupait la barricade C. Le bosson fut brisé à coups de 
haches et les mantelets, laissés par Tennemi, disposés pour 
réparer les palissades renversées. 

Le duc était hors de lui, il avait brisé son épée sur le 
dos des fuyards. Mais il n'y avait plus rien à tenter pour 
ce jour-là, et tout ce qu'il avait conquis avec tant de peine 
était compromis. On voyait les défenseurs barricader les 

1. Voir la figure 45. 



198 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

brèches, et on entendait les cris des malheureux restés dans 
la baille, égorgés sans quartier. 

Depuis le commencement du siège, les Bourguignons 
avaient perdu plus de deux mille hommes, et Tarmée du 
duc ne comptait, au 7 juin, que quatre mille cinq cents ou 
cinq mille hommes au plus. Les assiégés étaient réduits au 
nombre de mille combattants environ; mais ils étaient 
pleins d'espoir, assurés du succès, tandis que les assié- 
geants perdaient confiance. Leurs progrès n'avaient été 
obtenus qu'à la suite de sacrifices énormes, et cette der- 
nière affaire pouvait achever de les démoraliser. 

Le duc avait cru enlever cette place en un mois tout au 
plus, il se trouvait, au bout de trente-deux jours, avoir 
perdu le tiers de son armée sans être beaucoup plus avancé 
que le surlendemain de son arrivée. La suite, la méthode 
avaient fait défaut dans les diverses phases du siège, il le 
reconnaissait un peu tard. Si, au lieu de poursuivre leurs 
avantages au centre du front de la baille, les assiégeants 
s'étaient contentés de la prise de la barbacane pour empê- 
cher toute sortie de ce côté, et, si avec de bons terrasse- 
ments, ils s'étaient avancés en se couvrant, contre l'extré- 
mité occideniale de ce front sur la tour M% en portant tous 
leurs efforts sur ce point et en établissant un beffroi rou- 
lant, ils prenaient possession de la cour occidentale, dé- 
truisaient successivement les ouvrages à leur droite, pou- 
vaient se garantir contre un retour offensif sur leur gauche 
et entamaient h château par son côté faible-, c'est-à-dire 
entre les tours de la porte et celle Q. Ainsi pouvaient-ils 
prendre à revers toutes les défenses orientales en chemi- 
nant le long de la courtine occidentale par des brèches suc- 
cessives. 

Le duc, il est vrai, ne connaissait pas la place et croyait 

I. Voir la figure 45. 



HISTOIRE D UNL: FO RTli RESSl£. 1 99 

qu'en Tcvcntrant largement sur son centre, il la frappait 
au C(eur. 

Ces réflexions lui venaient après coup-, il ne pouvait re- 
culer, et il était urgent de prendre un parti. Réunissant 
donc le soir de cette journée les principaux chefs, il leur 
déclara qu'il fallait tenter un effort décisif; qu'il avait été 
facile de reconnaître, malgré Péchec de la journée, que si 
Ton pouvait s'emparer définitivement delà cour occidentale 
de la baille, on aurait bientôt entamé le château sur le 
liane de la défense de la porte, et qu'une fois ce flanc pris, 
le château tonibait en leur pouvoir. Les soldats, quelque 
peu honteux de la panique qui leur avait fait perdre les 
avantages conquis, se renvoyaient les uns aux autres la 
faute de cette défaillance, et les premiers qui av^aient fui 
étaient disposés à montrer leur vaillance. Quand donc le 
matin du 8 juin, l'assaut de la brèche c perdue fut ordonné 
et que tout fut préparé pour se couvrir à l'intérieur de la 
baille, les Bourguignons ne demandèrent qu'à marcher en 
avant. 

Dans le château on s'attendait bien à un retour ofîensit 
vigoureux, et le baron pensait que cet effort se produirait 
sur la brèche c. Aussi, avait-on passé une partie de la 
nuit à barricader fortement cette brèche. De bpnne heure 
deux arbalètes à tour bourguignonnes et un trébuchet, 
couvrirent cette brèche de traits et de pierres, si bien que 
les défenseurs se tenaient à droite et à gauche derrière les 
restes des courtines-, vers dix heures, la barricade était en 
pièces et ne présentait qu'un amas de débris. La palissade 
du retranchement en arrière était même entamée et sous 
les projectiles qui pleuvaient sur ce point, les défenseurs 
ne trouvaient pas le temps de la réparer. Alors s'ébranla 
la première colonne d'assaut qui franchit la brèche et ar- 
riva à la palissade. Anseric, posté derrière le bâtiment D 
des écuries, voulut, comme la veille, prendre cette colonne 



'200 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



en flanc , mais une deuxième troupe se précipita sur la 
brèche, et peu s'en fallut que- le sire de la Roche-Pont ne 
fût pris. Il se retira à grand' peine avec les siens dans 
Tavancée de la porte et vint prêter secours aux défenseurs 
de la cour de TOuest. Le flot des Bourguignons croissait 
toujours, la palissade était enlevée et on se battait brave- 
ment pour défendre et prendre la deuxième palissade D'. 
Les gens du château ne pouvaient se développer sur ce 
point, et Anseric craignait qu'ils ne fussent coupés et ne 
pussent se retirer dans 1 avancée H de la porte -, il ordonna 
donc la retraite dans la soirée, pendant que des trois tours 
et de la courtine du château on envovait des pierres, des 
carreaux et des flèches sur les assaillants serrés dans la 
cour. 

La tour \\ qui demeurait toujours au pouvoir des as- 
siégés, prenait les Bourguignons à revers, et ceux-ci 
employèrent tout le reste du jour à se couvrir de face et 
de flanc, pendant que le duc faisait miner la tour ^L 

La porte de la tour Y^ donnant sur la baille, avait été 
brisée , mais Pescalier était si bien barricadé a\'cc des 
moellons et des débris, qu'on eut ten:é vainement de le 
dégager, et que Teijt-on fait, les assaillants étaient facile- 
ment écrasés par les défenseurs. 

Un pont de bois rehait la courtine de la baille de ce 
côté à la tour d'angle du château. A l'aide d'une arbalète 
à tour les Bourguignons parvinrent à y attacher le feu, et 
alors force fut aux défenseurs d'abandonner à la hâte la 
tour V. On les vit rentrer dans le château au moment où 
la flamme commençait à entamer le pont. Peu s'en fallut 
même que l'incendie ne se communiquât aux combles de 
la tour Q-, et, non sans efforts, les défenseurs arrêtèrent 
les progrès de la flamme. 

Si Anseric avait eu cinq cents hommes de plus, il pou- 
vait, de la cour centrale, reprendre l'offensive au moment 



MISTOlin'; D INK FOR ri'RI'SSi;. 201 

où les Bourguignons cssa^'aicnt de se loger dans la cour de 
rOuest. Mais il avait perdu encore une centaine d'hommes 
dans le dernier combat et n'avait plus que le nombre de 
soldats strictement suffisant pour la défense du château. 
Le soir, la baille centrale fut occupée par les Bourgui- 
gnons qui s'y logèrent et s'y retranchèrent fortement cette 
fois. 

Le lendemain matin, 9 juin, la tour M, minée, tombait, 
et la brèche c était élargie d'autant, le fossé comblé et la 
tour V occupée par les Bourguignons. Les défenseurs, 
avant de l'abandonner, avaient mis le feu à l'arbalète à 
tour en batterie sur la plate-forme. 

Le couronnement de la tour Q du coin du château do- 
minait la couriine de plus de vingt pieds et empêchait 
ainsi les Bourguignons de se répandre sur le chemin de 
ronde de cette courtine qui n'était pas munie de hourds 
couverts. 

La journée du 10 juin fut employée par les Bourgui- 
gnons à compléter leurs ouvrages dans la cour occidentale 
de la baille, à déblayer la brèche c et à travailler à un 
beffroi de charpente, destiné à battre et à dominer le rem- 
part entre la porte et la tour du coin Q du château, car 
ce rempart, établi sur le roc, ne pouvait être miné. Le 
duc, connaissant alors la force de la place, et cro3''ant les 
défenseurs plus nombreux qu'ils n'étaient, ne voulait plus 
agir qu'à coup sûr. Il faisait occuper, autant que cela 
était possible, les crêtes des remparts de la baille en sa 
possession, parvenait à mettre le feu aux combles et 
planchers des tours ;;/ et m' et faisait attaquer par la mine 
la tour 2/. Les défenseurs n'avaient plus d'intérêt à garder 
ces ouvrages qui les affaiblissaient sans utilité. Ils les éva- 
cuèrent, jetèrent bas le pont reliant le rempart oriental de 
la baille à la tour du coin et se retirèrent définitivement 
dans le château. Pendant ce temps les Bourguignons tra- 



202 HISTOIRE D U .\ E FORTERESSE. 

vaillaient à leur beffroi en dehors de Tancienne palissade 
C détruite et le garnissaient de peaux fraîches à l'extérieur 
pour le préserver de l'atteinte du feu grégeois. Ils com- 
blaient non sans peine le fossé en face la tour p^ en se 
couvrant au moyen de fascines et de mantelets. 

Le 20 juin, le beffroi était terminé, et son chemin fait de 
forts madriers solidement établis jusque sur le remblai du 
fossé. Pendant les derniers jours, l'ennemi n'avait cessé de 
faire jouer les arbalètes à tour et deux trébuchets contre 
les crêtes de la défense du château entre la porte et la tour 
Q, et avait tenté de mettre le feu aux hourds et combles, 
mais ces remparts étaient plus élevés que ceux de la baille, 
et le baron avait fait revêtir tous les bois de peau, de cou- 
vertures que Ton mouillait sans cesse, et les traits enflam- 
més des Bourguignons n\^ faisaient rien. Quant aux com- 
bles, ils étaient surveillés avec soin. Cependant les hourda- 
ges étaient presque entièrement brisés par les projectiles. 
Leurs débris avaient été enlevés par les gens du château, 
car ils n'étaient plus bons qu'à gêner la défense. Tout le 
couronnement de la tour P était très-compromis, d'au- 
tant qu'il ne dépassait pas la crête des courtines. Voyant 
les dispositions de l'ennemi, le baron fit établir sur la plate- 
forme de cette tour P, qui était dépourvue de comble, un 
bon mantelet de gros bois, avec une arbalète à tour. Puis, 
à tout événement, il fit élever un fort retranchement de 
l'angle f à la tour en face, en arrière de la tour Q. 

Le soir de ce jour, 20 juin, le beffroi commença son 
mouvement, porté sur de puissants rouleaux. Dès qu'il fut 
à une trentaine de mètres du rempart, le baron fît jouer 
l'arbalète à tour et lui envoya des boîtes de feu grégeois fi- 
xées près du fer des traits. Les peaux fraîches résistaient 
bien, les fers ne se fixaient pas aux bois, le feu tombait 

I. Voir la figure 45. 



HISTOIRE n'iîNE FO RTER HSS F. 20'3 

à terre, et à l'aide de fourches, les Bourguignons, couverts 
par Ttcuvre basse de la tour, éloignaient les boites embra- 
sées. Cela leur donnait terriblement d'occupation, la tour 
n'avançait que bien lentement, et plus elle avançait, plus 
le danger d'incendie dev^enait pressant. Le baron, qui n^i- 
vait plus qu'une petite provision de feu grégeois, craignait 
de ^en"^plo^Tr inutilement. Déjà, cinq boites avaient été je- 
tées sans produire d'effet. Il résolut donc d'attendre que le 
beffroi fut attenant aux remparts. 

Le 2 I juin, les nuits sont claires et le jour vient de 
bonne heure. A deux heures du matin la tour de bois était 
sur la contrescarpe du fossé. Le remblai qui comblait ce- 
lui-ci avait une pente vers le rempart, couverte par des ma- 
driers. A un signal, le beffroi, poussé par derrière à l'aide 
d'une vingtaine de grands leviers, roula brusquement sur 
son plancher incliné et vint frapper la tête de la tour P, 
qu'il dominait de dix pieds. Le choc fit trembler la ma- 
çonnerie et du sommet du beffroi une grêle de pierres et de 
traits tomba sur les défenseurs. Puis, un pont s'abattit 
avec fracas sur la tête de cette tour, brisa les mantelets et 
l'arbalète, et les assaillants poussant des cris formidables, 
sautèrent sur la plate-forme. 

Anseric était au sommet de la tour Q, et le baron Guy 
occupait les couronnements de la porte. Tous les deux se 
jetant sur les courtines, attaquèrent à leur tour la colonne 
des assaillants. Sur ce chemin de ronde étroit, beaucoup 
de part et d'autre tombaient en dedans de la cour et se 
tuaient ou se brisaient les membres. 

Le nombre n'était pas un avantage puisqu'il était im- 
possible de se déplo3^er, de sorte que le flot des assaillants, 
sortant sans cesse du beffroi, avait à combattre à droite 
et à gauche, sur un espace de six pieds de largeur. L'esca- 
lier de la tour P ayant été bouché, l'ennemi ne pouvait 
descendre et, acculé sur la plate-forme de la tour, il lui fal- 



2 04 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

lait faire son chemin sur Tune et l'autre courtine. Anseric 
le premier, en tête de sa troupe, taillait devant lui une 
voie sanglante à Faide d'une hache à long manche. A ses 
côtés, ses hommes armés de crcchets et de fauchards pi- 
quaient ou accrochaient, et jetaient au bas du mur, tous 
ceux qui tentaient de s'approcher de leur seigneur. Ces 
malheureux tombaient d'une hauteur de \'ingt-cinq pieds 
sur les débris des hourds que les gens du château avaient 
jetés en dedans, pour déblayer le chemin de ronde. 

Les arbalétriers, postés au sommet du beffroi, en- 
vovaient des carreaux sur les deux troupes, mais les hom- 
mes étaient bien armés et ces carreaux rebondissaient sur 
les heaumes ou s'arrêtaient sur les hauberts. Frère Jérôme, 
armé d'une énorme plommée, monté sur un merlon, as- 
sommait tous ceux qui se présenta' ent à sa portée. 

Le duc, demeuré au bas du beffroi, croyant le chemin 
de ronde emporté, pressait les hommes d'armes afin qu'ils 
pussent soutenir en nombre écrasant les premiers arrivés 
sur le rempart. Il y avait, grâce aux efïbrts d' Anseric et du 
baron, un temps d'arrêt au sommet du beffroi, et le débou- 
chement du pont ne pouvait se faire facilement. 

Les assaillants qui arrivaient derrière la tête de l'assaut 
poussaient ceux qui étaient devant eux, et la presse ne fai- 
sait qu'augmenter la confusion. 

A force d'hommes, les Bourguignons parvenaient ce- 
pendant à s'établir sur la tour, et les deux troupes des dé- 
fenseurs n'étaient pas assez nombreuses pour les refouler. 
Voyant qu'ils allaient être définitivement écrasés, le baron 
Guv appela frère Jérôme, qui sautant de merlons en mer- 
Ions arriva jusqu'à lui. 

Un mot dit à l'oreille du frère, celui-ci courut vers la 
tour voisine tenant à la porte. Un instant après, une forte 
arbalète mise en batterie sur fétage supérieur de cet ou- 
vrage, en arrière des hourds, jeta sur la paroi du beffroi, 




LE BEFFROI 



IIISTOIRI- I) L'Xli: rORTKRKSSn:. 20'J 

moins bÎL'n munie dj peiuix que n'était sa face, des car- 
reaux garnis de bortelcttcs de feu gr'égjois. Le frère visait 
avec sang-froid les parties nues des charpentes, princi- 
palement à sept ou huit pieds au-dessus de la base 
du betlVoi. 11 lui restait dix de ces boitelettes, toutes furent 
envr.3^ées par une main sure et attachées à de forts car- 
reaux dont le fer était parfaitement aiguisé. Quatre de ces 
carreaux ne mordirent pas, mais les six autres se lichcrcnt 
solidement sur les charpentes, et leurs boitelettes enflam- 
mées répandirent comme une lave tenace et brCtlante sur 
les bois. 

Au premier moment, les Bourguignons, tout occupés de 
Tassant, ne s^aperçurent pas du danger. Ceux arrivés au 
sommet du beffroi ne pouvaient en avo'r connaissance. 

Le duc fut un des premiers qui vit la fumée épaisse que 
dégageait le bois attaqué. Aussitôt il donna ordre d'aller 
éteindre le feu à Taide de petites échelles à mains, et de se 
hâter-, mais dès qu'un homme montait à Tune de ces échel- 
les, une douzaine d'archers et d'arbalétriers postés dans la 
tour de la porte le touchaient. Quatre ou cinq hommes 
avaient été tués ou blessés avant d'avoir atteint le niveau 
de la flamme. A l'intérieur, les gens d'armes qui, comme 
un flot ascendant, S2 dirigeaient vers 'le sommet du beffroi, 
se trouvèrent bientôt entourés de la fumée infecte que ré- 
pandait le feu grégeois. Les uns se hâtaient d'autant plus 
de monter, d'autres hésitaient et voulaient descendre. 
« Maintenant! à la rescousse ; Arde, le beffroi!.... » cria 
frère Jérôme venant rejoindre la troupe du baron presque 
acculée à la tour, et avec sa longue plommée il se mit au 
premier rang, brisant têtes et bras. — « Arde le beffroi ! » 
criait-il à chaque coup. « Rochepont! Rochepont ! Arde, 
le beffroi ! » hurlait à son tour la petite troupe du baron, 
(fig, 47). Les gens d'Anseric acculés aussi à la tour du 
coin, répétaient ce cri. 



2O0 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

Les Bourguignons ne reculaient pas toutefois ; d'ail- 
leurs, eussent-ils voulu le faire, que cela leur eijt été impos- 
sible. Ils essayèrent de placer des échelles pour descendre 
dans la cour-, mais elles se trouvèrent trop courtes. « Bour- 
gogne ! Bourgogne ! criaient à leur tour les assaillants : 
« Place prise ! Place prise ! » 

L'aube blanchissait alors et répandait sur cette scène de 
carnage sa douce lueur dont le pâle et froid éclat se mêlait 
aux reflets rougeâtres de Tincendie. La fumée, poussée par 
une brise du Nord-Est, se rabattait sur les combattants, 
les empêchait parfois de se voir, mais ils ne lâchaient prise. 
Au pied intérieur des courtines s'amoncelaient les cadavres 
et les blessés, qu'achevaient des valets postés dans la cour 
pour s'opposer à la descente. 

Bien qu'Anseric et le baron eussent recommandé aux 
hommes demeurés dans les deux tours voisines (celle du 
coin et celle de la porte) de ne quitter leur poste sous au- 
cun prétexte et de ne tirer les barres des portes que quand 
les deux troupes seraient absolument acculées à ces défen- 
ses ; ces braves gens, vo3'ant une si belle occasion de cul- 
buter les Bourguignons, et la faiblesse des deux troupes des 
défenseurs comparée au flot des assaillants, ouvrirent les 
portes et sortirent pour prêter main-forte à leurs compagnons. 

Élienor avec ses femmes et quelques blessés, comprenant 
le péril (car le combat se présentait en face des bâtiments 
d'habitation de l'Ouest), avait suivi la courtine occidentale 
et était arrivée jusqu'à la tour Q du coin*, derrière la troupe 
commandée par Anseric. La châtelaine fut la première à 
encourager les hommes du poste à sortir, disant qu'elle 
saurait bien barrer les portes. Quant aux blessés, ils se 
postèrent tant bien que mal aux hourds, pour continuer à 
tirer sur les dehors et sur la masse compacte des Bourgui- 

I. Voyez la figure 45. 



HISTOIRE I) L'NI- FO RT F R ESS K. 



gnons engages sur la plate-forme de la tour. Ces deux ren- 
forts arrivèrent à temps. Les nouveaux venus frais, animés, 
s'avançaient, qui sur les têtes des merlons, qui sur les dé- 
bris des hourds et suppléaient leurs camarades épuisés par 
la lutte. 

Le feu gagnait les œuvres du beffroi, et bientôt la re- 
traite fut coupée aux Bourguignons. Ceux parvenus sur le 
rempart vendirent chèrement leur vie toutefois, et le com- 
bat ne cessa que quand les flammes du beffroi léchèrent la 
plate-forme et le chemin de ronde. 

Près de cinq cents Bourguignons étaient tués, blessés, 
pris ou brûlés. Les flammèches poussées par le vent s'a- 
battaient sur le comble et les hourds de la tour .du coin, 
qui prit feu vers six heures du matin. 

La journée était bonne pour les défenseurs; mais ils 
avaient perdu près de deux cents des leurs tant tués 
que blessés. Anseric avait été touché par plusieurs car- 
reaux à travers son haubert et était couvert de sans. Le 
baron, pour combattre plus aisément, étouffe sous son 
heaume, Pavait ôté pendant le combat et avait à la tête 
une large plaie. On se hâta de jeter par les créneaux les 
corps des Bourguignons tués, sur les dernières charpentes 
embrasées du beffroi et d'enterrer dans la cour les morts 
qui y étaient tombés. Tous dans le château étaient épuisés 
de fatigue. Élienor et ses femmes pansaient les blessés, 
portaient à manger et à boire dans les postes. La châte- 
laine conservait au milieu de ces scènes sanglantes sa fi- 
gure calme et son doux regard, et toute la journée et la 
nuit suivante elle ne cessa de porter secours à tous. « Belle 
nièce, lui dit le baron Guy pendant qu'elle pansait sa bles- 
sure, si l'armée du roi tarde à venir, elle ne trouvera plus 
un défenseur à délivrer, mais nous avons donné de la be- 
sogne au duc, et s'il continue, pourra-t-il bien aussi s'en 
retourner tout seul à sa cour. » 



2o8 HiSTOiRu: d'une forteresse. 

De part et d'autre la journée du 22 juin se passa sans 
combat ; le duc faisait faire un chat pour tenter de saper 
le rempart à sa base, d'autant que ses crêtes détruites et 
l'incendie de la tour du coin enlevaient aux défenseurs les 
moyens de s'opposer efficacement à la sape. Les gens du 
château voyaient travailler à cet ouvrage dans la baille 
derrière des mantelets, et ils accumulaient en dedans du 
rempart tous les matériaux qu'ils pouvaient se procurer 
afin d'arrêter la tête de la sape au mome.it où elle débou- 
cherait dans la cour. 

Le 2 5 juin au matin, les guettes, postées sur la tour delà 
porte, furent assez surprises de ne pas voir un seul Bour- 
guignon dans la baille. Elles allèrent aussitôt prévenir An- 
seric et le baron. « C'est, dit celui-ci, ou un piège ou l'ar- 
mée du roi qui arrive •, qu'on veille partout attentivement. » 
On monta sur le donjon. Les postes du Sud étaient aban- 
donnés. Le chat, les mantelets restaient dans la baille ainsi 
que les trébuchets. Vers midi, le baron fit sortir une di- 
zaine d'hommes avec le transfuge. Celui-ci devait les con- 
duire sur les points occupés par les chefs bourguignons. 
Au bout de trois heures ils revinrent, disant qu'ils n'avaient 
rencontré que quelques traînards qui avaient fui à leur 
approche et des blessés -, que le campement était vide de 
gens, mais qu'il restait des charriots, des engins abandon- 
nés. 

Le duc informé de la marche des troupe ^ du roi de 
France qui n'étaient plus qu'à une journée du château, 
avait décampé dans la nuit abandonnant son matériel. 

Grande fut la joie à la Roche-Pont. Les habitants de la 
ville vinrent bientôt confirmer la nouvelle. Les derniers 
Bourguignons étaient partis vers midi, non sans laisser bon 
nombre des leurs sur le carreau ; car, malgré les recom- 
mandations du duc, les habitants de la ville basse de Saint- 
Julien avaient été passablement pillés et ils avaient fait la 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 209 

conduite des derniers soudards à coups de pierre et d é- 
pieux. 

Peu après, le sire de la Roche-Pont faisait hommage de 
son fief entre les mains du roi Philippe-Auguste, et les 
moines rentraient dans leur abbaye pour la réparation de 
laquelle le roi donna cinq cents livres. 



14 



210" HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



XI 



PREMIERES DEFENSES CONTRE L ARTILLERIE A FEU 



Le roi Jean s'était emparé du duché de Bourgogne, et le 
réunit à la couronne*, il s'en dessaisit en faveur de son fils 
Philippe qui s'était signalé, comme on sait, à la funeste 
journée de Poitiers, Depuis lors, jusqu'à Charles le Témé- 
raire, le duché était resté entre les mains des descendants 
du roi Jean, et bien que les ducs de Bourgogne fussent 
très-guerro3^ants et se fussent ligués avec les Anglais, contre 
la couronne de France, à la suite de la brouille survenue 
en 1400 entre Philippe et le duc Louis d'Orléans, frère de 
Charles VI, le duché fut relativement en paix, pendant 
que le nord de la France, jusqu'à la Loire, était au pou- 
voir des étrangers. 

Après la mort de Charles le Téméraire, devant Nanc}^, 
le roi Louis XI s'empressa d'envoyer dans la province de 
Bourgogne la Trémoille, baron de Craon, qui, agissant de 
concert avec le prince d'Orange, mit bientôt cette province 
entière sous la main du roi de France ; c'était en 1477. 

La ville de la Roche-Pont (alors l'abbaye seule conser- 
vait son nom de Saint-Julien, et la ville avait pris celui du 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 211 

château), avait été de la part de Charles le Téméraire 
Tobjet d'une attention particulière. Reconnaissant la bonne 
assiette du lieu et Timportance de sa position stratégique, 
ce prince avait fait approprier les anciennes défenses au 
nouveau mode d'attaque. Le vieux château de la Roche- 
Pont, plusieurs fois réparé, laissait encore voir quelques- 
unes de ses défenses de la fin du douzième siècle, notam- 
ment le donjon; mais rabba3^e et le plateau tout entier 
avaient de nouveau été renfermés dans une enceinte par le 
duc Philippe, vers i38o, et la ville s'était rebâtie dans 
cette enceinte en abandonnant complètement la rive droite 
du grand cours d'eau. Il n'existait plus, à la fin du qua- 
torzième siècle, qu'un faubourg sur les rampes du pla- 
teau, le long de la rive gauche, et ce faubourg n'était dé- 
fendu que par une muraille sans importance vers le nord. 
L'arrière-petit-fils d'Anseric, sire de la Roche-Pont, étant 
mort sans hoirs mâles, le fief de la Roche-Pont était revenu 
au duc Philippe, qui nommait ainsi que ses successeurs 
les gouverneurs de la ville et du château , domaine du- 
cal. 

L'enceinte de cette ville avait été rebâtie en grande par- 
tie sur les fondations romaines. Elle consistait en une 
bonne muraille de quatre toises de hauteur environ, au- 
dessus du sol extérieur, sans mâchicoulis, renforcée de 
tours cylindriques de six toises d'élévation, couronnées de 
mâchicoulis et couvertes par des combles coniques. Des 
mâchicoulis formaient aussi la défense supérieure des 
courtines et tours du château, dont le plan n'avait pas été 
modifié. 

Cette place n'avait eu à subir aucune attaque depuis ces 
nouveaux ouvrages, et elle était intacte sous Charles le 
Téméraire. Celui-ci, pendant ses luttes dans le nord con- 
tre les Gantois et les gens du Hainaut, craignant les intri- 
gues de Louis XI, avait cru nécessaire de mettre la ville 



212 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

de la Roche-Pont en bon état de défense. Or, si bien close 
qu'elle fût, Tartillerie du roi de France prenait déjà dans 
les sièges un rôle assez important pour qu'il fallut se pré- 
munir contre ses effets. Le duc fît donc faire plusieurs bou- 
levards pour remplacer les murailles et recevoir de Tartil- 
lerie (fig. 48), 

Ainsi que lïndique notre plan, la baille du château 
n'existait plus. Un large fossé A, peu profond, la rempla- 
çait ^ son fond était de plain-pied avec les deux boulevards 
B et C. Un troisième boulevard entourait extérieurement 
la base du donjon, à la place de Tancierine chemise. Ce 
boulevard commandait le pont de pierre rebâti au qua- 
torzième siècle sur les piles romaines. En avant du front 
Nord, 01 avait élevé un boulevard de terre D, isolé, a3'ant 
peu de relief, mais commandant la route du plateau. Aux 
angles de ce front Nord deux grosses tours E, F, propres 
à recevoir du canon, flanquaient les angles et pouvaient 
battre le boulevard D. En retraite, du côté de TEst, une 
tour semblable G, commandait le val du ruisseau. Deux 
boulevards H et I, formant saillie au-dessous des défenses 
du quatorzième siècle, commandaient le cours de la ri- 
vière et pouvaient croiser leurs feux avec le boulevard B 
et la tour E. Au saillant oriental en K, s'élevait aussi un 
boulevard. 

Le faubourg avait conservé ses deux paroisses et un 
couvent de Jacobins avait été bâti en L, sur des terrains 
achetés par le roi saint Louis, alors que le fief de la Ro- 
che-Pont relevait encore directement de la couronne de 
France. 

L'abbaye de Saint-Julien O avait réduit son enceinte 
et cédé une partie des terrains dont elle jouissait. Dans sou 
ancien verger, dont le périmètre avait été quelque peu 
modifié, s'élevaient des maisons. Ces habitations étaient 
encloses et dépendaient de Fabbaye qui les cédait à bail. 




LA VILLE DE LA ROCHE-PONT EST FORTIFIEE PAR CHARLES LE TEMERAIRE 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



2l3 



En M, une paroisse, sous le vocable de Notre-Dame, 
avait ctc construite vers la fin du treizième siècle, alors que 
{q seigneur de la Roche-Pont, ayant besoin d'argent, con- 
cédait des terrains dépendant autrefois du château, pour 
y bâtir des maisons. En N, était la place du marché. 
Trois portes donnaient entrée dans la ville : une au Nord,- 
désignée sous le nom de porte Saint-Julien, une vers TEst 



— ^ï>- 49- 




porte des Moulins, et la troisième vers le Sud-Ouest, dite 
du Château, 

Il est nécessaire d'entrer dans quelques détails relative- 
ment à ces nouvelles défenses élevées sous (Charles le Té- 
méraire. La figure 49 présente la vue à vol d'oiseau du 
boulevard du Nord D, avec le front en arrière, sa porte 
du quatorzième siècle et les deux grosses tours d'angles. 



«fe 



214 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

La figure 5o en A donne le plan d'une de ces tours, 
au niveau de la batterie basse et en B, sa coupe sur a, b. 

Ces tours avaient vingt toises de diamètre extérieure- 
ment et se composaient d'une batterie basse dont le sol 
était placé à une toise en contre-bas du niveau supérieur 
du plateau. On descendait dans cette batterie basse par une 
pente, aboutissant à une salle octogone dont les voûtes 
portaient sur :^aatre gros piliers cylindriques. Sur cette 
salle s'ouvraient trois chambres avec embrasures pour 
trois gros canons. Par les couloirs C, on communiquait 
de deux de ces chambres à deux autres plus petites percées 
d'embrasures pour des couleuvrines. De la descente D, 
deux couloirs E donnaient accès à deux chambres F, 
également disposées avec embrasures pour recevoir deux 
gros canons. 

Les voûtes en berceau de ces chambres étaient percées 
d'évents, pour laisser échapper la fumée. De petits ma- 
gasins à poudre G s'ouvraient près de chacune des pièces, 
cinq larges lunettes percées dans les voûtes de la salle cen- 
trale donnaient de l'air et de la lumière à l'intérieur. En H, 
un puits aboutissait à une citerne construite sous la salle 
centrale ainsi que l'indique la coupe B. Cette citerne était 
alimentée par les eaux pluviales tombant sur la plate- 
forme, et qui s'écoulaient par quatre tu3'aux passant dans 
les murs intérieurs. Deux escaliers à vis mettaient en com- 
munication la batterie basse avec la plate-forme, avec les 
courtines du quatorzième siècle I, I, et permettaient de 
descendre au moyen de deux poternes K, dans la fausse 
braie L, défendue par un épaulement, une palissade et un 
petit fossé. Des flancs /, enfilaient le saillant de cette fausse 
braie. La courtine, dont le chemin de ronde dépassait 
d'une toise le niveau de la plate-forme, fermait la gorge 
de la tour, ainsi que l'indique la coupe B en N. Deux 
échauguettes P étaient construites dans l'épaisseur du pa- 




TOUR DE MAÇONNERIE POUR L ' A R T I I. L E RI E 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



217 



rapct, percé de dix-neuf embrasures pour de petites piè- 
ces. Ce parapet n'était pas assez élevé pour que les arba- 
létriers ne pussent tirer par-dessus sa plongée. Une large 
rampe R facilitait le montage des pièces et des hommes 
sur cette plate -forme. 

La figure 5 1 présente la vue cavalière du boulevard I * 



Fi g. Si 




avec les remparts du quatorzième siècle. Ces boulevards 
n'étaient que des ouvrages en terre et leur sol était de deux 
toises en contre-bas du niveau du plateau. Les boulevards 
B et C, établis à l'angle Ouest du château, avaient leur 

I. Voir le plan général, iig. 48. 



2l8 HISTOIRE D^UNE FORTERESSE. 

terre-pleins au niveau du fond du fosse, ainsi qu'il a été 
dit plus haut. Ces dispositions d'ensemble et de détail 
connues, nous allons rendre compte des événements dont 
la ville de la Roche -Pont fut le théâtre en 1477 et 
1478. 

Pour obtenir l'assistance du prince d'Orange après la 
mort du duc Charles, Louis XI avait fait à ce seigneur les 
plus belles promesses, comme de remettre entre ses mains 
toutes les places de la Bourgogne qui dépendaient de la 
succession du prince d'Orange son grand-père, et dont l'a- 
vait frustré le duc Charles. 

Mais quand le seigneur de Craon eut pris possession de 
ces places , il ne voulut plus les remettre au prince quel- 
que réclamation qu'il fît, et malgré les ordres apparents du 
roi Louis XL 

Sur ces entrefaites, s'accomplit le mariage entre la fille 
de Charles le Téméraire, seule héritière de ses domaines, et 
Maximilien, duc d'Autriche. Celui-ci prétendait bien re- 
prendre possession du duché de Bourgogne et s'aboucha 
avec le prince d'Orange, outré de ce que les promesses 
qu'on lui avait faites n'étaient pas suivies d'effets; la pro- 
vince fut bientôt en grande partie soulevée contre les 
Français que le seigneur de Craon, âpre au gain et peu 
fidèle dans l'accomplissement de ses engagements, faisait 
détester. 

Le seigneur de Craon n'avait laissé dans la ville de 
la Roche-Pont qu'une assez faible garnison. Sur les instiga- 
tions des agents de Maximilien qui couvrait le pa3^s d'es- 
pions, les habitants, un soir, se barricadèrent dans les 
rues et attaquèrent les postes français. Ceux-ci surpris, 
peu nombreux, mal commandés, se réfugièrent dans le 
château après avoir perdu quelques soldats. Le château 
était mal approvisionné en vivres et en munitions. En- 
tourée par les gens de la ville, la garnison ne pouvait 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



219 



tenir longtemps, et une nuit elle sortit par le Sud, en 
passant sur le ventre des postes bourguignons, pour aller 
rejoindre Tarmée du seigneur de Craon, vers Dijon. Les 
habitants arborèrent aussitôt la croix de Bourgogne sur le 
donjon, dépêchèrent vers Maximilien pour lui appren- 
dre la réussite du soulèvement et lui demander des se- 
cours contre un retour des armées du roi; car ils n'étaient 
guère en état de se défendre. jNIaximilien leur envoya un 
corps de douze cents Allemands, Suisses et Brabançons 
avec du canon, des munitions et des ingénieurs. La pre- 
mière chose que firent ces troupes en arrivant, ce fut 
de piller quelque peu les environs et le faubourg de 
rOuest, après quoi elles s'occupèrent de la défense de la 
place. 

Le sire de Montcler avait été investi du commande- 
ment des corps étrangers et des troupes qu'il pourrait 
former tant dans la ville que dans les environs. C'était un 
homme actif, entreprenant, quelque peu routier, gentil- 
homme d'ailleurs, ayant belle figure, dans la force de 
Page, sachant se faire obéir et ne se fiant qu'à lui pour 
faire exécuter un ordre. Il eut bientôt fait de prendre ses 
mesures. 

La population mfde de la ville s'élevait à deux mille 
hommes environ, dont moitié était en état de servir effica- 
cement et connaissait le métier des armes. Quelques 
jours après l'arrivée des corps étrangers, des seigneurs 
bourguignons, qui tenaient pour la jeune duchesse et qui 
étaient fort animés contre le seigneur de Craon, lequel, 
sans raison valable sinon pour faire argent, avait pillé 
leurs domaines et enlevé ce qu'il y avait de meilleur chez 
eux, se réunirent à la Roche-Pont. Ces gentilshommes ame- 
naient avec eux deux cents lances et quelques convois de 
pourvéances. La garnison active pouvait ainsi s'élever à 
trois mille combattants dont quatre à cinq cents cavaliers. 



220 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



chaque lance étant suivie au moins d'un écuyer sans comp- 
ter les coutilliers et valets. 

La place n'était pas en bon état de défense ; les fausses 
braies étaient fort délabrées, les boulevards de terre ébou- 
lés, les fossés encombrés. Aucune pièce n'était en batterie. 
Il n'y avait ni gabions, ni fascines, ni pieux pour faire des 
palissades. Le sire de Montcler établit l'ordre suivant : 
Tous, capitaines, soldats, pionniers, hommes et femmes 
de la ville devaient se rendre tous les matins avant le jour 
aux postes qui leur étaient d'avance assignés, sous peine 
de la vie. Et, afin de mieux appuyer cet ordre, des po- 
tences étaient dressées dans les différents quartiers, ainsi 
désignés : quartier des tours (au Nord); quartier de Saint- 
Julien (comprenant l'abbaye et la partie de la cité à l'Est, 
en face du monastère)-, quartier de Saint-Louis (situé entre 
l'abbaye et le château à l'Ouest) ; quartier du moulin (en 
regard, vers l'Est). Les gens dépendant de l'abbaye avaient 
prétendu se soustraire au service; mais le sire de Monder 
n'avait tenu compte de leurs prétentions, non plus que des 
protestations de l'abbé dont les jardins et bâtiments ser- 
vaient d'arsenal central. Deux ou trois bourgeois indociles 
avaient été pendus, et depuis lors chacun faisait son de- 
voir. A midi, tous allaient dîner et revenaient à deux 
heures pour travailler jusqu'à la tombée du jour. Les 
femmes et les enfants de onze à seize ans portaient de la 
terre dans des paniers et barquettes ; les soldats, pionniers 
et bourgeois, sous la direction des ingénieurs, rétablissaient 
les parapets des boulevards, creusaient les fossés, redres- 
saient les fausses braies. Une scierie était montée au mou- 
lin et débitait des bois pour faire des palissades. Au bout 
de quelques jours, la population qui trouvait tout d'abord 
ce travail très-rude et qui regrettait d'avoir chassé la gar- 
nison française, s'était habituée à cette vie de fatigues et 
la supportait gaiement. De tous côtés, pendant le travail, 



HISTOIRI£ D UNE FORTERESSE. 221 

on entendait des chansons et des rires. On eût pu croire 
tous ces gens-là en fête. 

Le gouverneur n'avait pas négligé la question des vivres. 
On était à la fin de Tété. Toutes les récoltes des environs 
avaient dû être rentrées dans la ville. Une paire de meules 
qui restait encore après rétablissement de la scierie, tra- 
vaillait jour et nuit. Tous les vivres approvisionnés dans 
les maisons devaient être déposés dans Tabbaye ou le châ- 
teau, sous peine de la vie, et chaque habitant recevait sa 
ration tout comme le soldat. Dans Tabbaye même, un 
large approvisionnement de grains et de légumes augmen- 
tait notablement la quantité des pourvéances. 

Le sire de Montcler avait, bien entendu, mis la main 
sur ces denrées. 

Les vieillards et les petits enfants étaient occupés à faire 
des gabions et à couper les mottes de gazon pour les talus 
des boulevards. En arrière du front Nord, le gouverneur 
fit creuser une bonne tranchée , en démolissant quelques 
maisons, avec retranchement et bonnes gabionnades sur 
les flancs pour placer de rartillerie. Le mur Nord de Tab- 
baye fut terrassé et réuni à la courtine de PEst par un re- 
tranchement avec fossé. 

Le sire de Montcler était de belle humeur, familier, 
toujours présent partout, parlant à tous, et, grâce à ses fa- 
çons de plaisanter volontiers avec Phabitant, ces bonnes 
gens voyaient, sans trop s'attrister, démolir leurs maisons 
et enlever la terre de leurs jardins pour faire des fossés et 
des épaulements. 

Quand tout fut bien disposé pour la défense, le gouver- 
neur fit cependant sortir toutes les bouches inutiles. Fem- 
mes, enfants, vieillards durent chercher asile dans les en- 
virons. Après quoi, le faubourg de POuest fut brûlé, afin 
de ne pouvoir servir de logement aux troupes de Louis XL 

Une tête de pont avait été établie sur la rive droite en 



222 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



dehors du pont de pierre (fig. 62), avec gros cavalier sur 
la rive gauche; les deux autres ponts furent détruits. Sur 
le plateau, vers le Nord, s'élevait en avant du boulevard D ^ 
un retranchement de terre avec abatis d'arbres et gros 



Fl^S'Z. 




aabions abritant deux couleuvrines. Les boulevards et les 
tours du Nord furent armés de bombardes. 

Chaque soir le gouverneur avait le soin de faire recon- 
naître les environs. 

I. Voir la figure 48. 



histoire: d'une forteresse. 223 



XII 



CINQUIEME SIEGE 



Le 4 septembre 1478, Parmée du roi Louis XI fut si- 
gnalée à une demi-Journée de marche de la ville, par une 
compagnie de cavaliers. Cette armée, composée de deux 
cents lances et de troupes à pied, formant un total de six 
mille hommes environ, était commandée par messire 
Charles d'Amboise, seigneur de Chaumont, homme sage, 
modéré, non point pillard, comme Tétait son prédécesseur, 
et aussi vaillant homme de guerre que bon politique. 

Messire Charles d''Amboise attendait en outre un ren- 
fort de douze cents Suisses, car il avait su si bien prati- 
quer auprès de messieurs des Ligues, en leur offrant de 
beaux avantages, que ceux-ci s'étaient résolus à lui four- 
nir des troupes. 

Indépendamment des quatre florins et demi par mois 
qu'il donnait à chaque homme, messire Charles d'Am- 
boise payait pour ce service vingt mille francs aux villes 
de Berne, Lucerne, Zurich, Soleure, et vingt mille aux 
particuliers qui se chargeaient des enrôements. Moyen- 



224 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

nant quoi les troupes suisses, au service du roi, devaient 
s'élever avant la fin de Tannée à six mille hommes de 
pied. 

L'armée du roi traînait avec elle une bonne et puissante 
artillerie, composée de douze grosses bombardes, de vingt- 
quatre spiroles, veuglaires et ribeaudequins, sans compter 
les traits à poudre et les munitions pour ces engins. Aussi 
marchait-elle lentement et en fort bon ordre, bien gardée 
sur ses flancs. 

Quelques - uns des seigneurs bourguignons, avec une 
quarantaine de lances, ayant voulu tâter les Français 
avant leur arrivée devant la ville, mal leur en prit-, car ils 
y laissèrent la moitié de leur monde. Aussi le gouverneur 
fit-il publier que nul n'osât sortir sans son ordre. Les pre- 
mières troupes de messire Charles d'Amboise se mon- 
trèrent à la tombée de la nuit sur le plateau du nord, hors 
de portée du boulevard D * et commencèrent leur installa- 
tion, en établissant entre elles et la ville des mantelets ap- 
portés sur des charrettes et fixés à Taide de pieux enfoncés 
en terre. A la nuit close, le sire de Montcler essaya de les 
attaquer-, mais s' apercevant que cette avant-garde était 
fortement soutenue par un gros corps posté en arrière, 
il se retira après une légère escarmouche. 

Le lendemain, 5 septembre, messire Charles d'Amboise 
envo3'a des éclaireurs dans la ville basse, et du côté de 
l'Est vers les moulins dont il s'empara sans coup férir, car 
ils n'étaient pas gardés. Aussitôt, du boulevard K * on tira 
quelques coups de bombardes sur ces moulins que les as- 
siégeants durent abandonner pour l'instant, car au deuxième 
boulet un des toits s'effondra. Le sire de Montcler organisa 
ses troupes de la manière suivante : Dans chacun des 
quatre quartiers désignés plus haut, deux cents hommes 

I. Voir la figure 48. 



HISTOIRE D^UNIi: FORTERESSE. 22b 

armés, de la ville, furent chargés de la garde et de la dé- 
fense des remparts, ci 800 

Restait cinq cents hommes de troupes bourgui- 
gnonnes à pied, parmi lesquels il y avait : bombar- 
diers et couleuvriniers 1 5o 

Gens de trait, archers et arbalétriers adroits ... 25o 

Pionniers 100 

Les Allemands, qui s'entendaient assez mal avec 
la population, furent postés en réserve dans l'ab- 
baye, au nombre de 800 

Et dans le château, au nombre de 400 

Les gens d'armes tinrent garnison partie dans 

Tabbaye 200 

Partie dans le château 200 

Partie dans le voisinage des portes 5o 

Total effectif. 2960 



Il était évident que cette garnison était trop peu nom- 
breuse pour tenter des sorties, elle avait déjà fort à faire 
de garder ses défenses en présence d'une armée assiégeante, 
s'élevant à près de six mille hommes-, armée qui pouvait 
être renforcée. Le gouverneur ne se faisait pas d'illusions 
à cet égard et sentait qu'il devait ménager son monde. 

Il résolut donc, pour le moment du moins, de se bor- 
ner à une défense énergique , ce qui ne l'empêcha pas 
d'adresser des messagers à Maximilien, avant l'investisse- 
ment complet, pour lui demander d'intervenir et d'envoyer 
un corps de secours s'il voulait que la place ne tombât 
pas entre les mains du roi de France, ce qui arriverait 
infailliblement si elle était livrée à ses seules ressources. 
Que, d'ailleurs, il résisterait jusqu'au bout et qu'il répon- 
dait des bonnes dispositions de la garnison. 

15 



226 HISTOIRE D'UNE FORTERESSE. 

De son côté, mcssire Charles d'Amboise semblait ne 
vouloir rien précipiter, il fit pendre plusieurs soldats qui 
s'étaient livrés au pillage dans les environs et recommanda 
de traiter les habitants suburbains avec douceur. Dès le 
soir du 8 septembre, l'investissement était complet. Un 
corps composé de trois mille deux cents hommes restait 
campé sur le plateau du Nord, donnant la main à cinq 
cents hommes établis dans les ruines de la ville basse, et 
à trois cents hommes postés en arrière des moulins sur les 
basses rampes des coteaux de TEst \ La plus grande partie 
de la cavalerie occupait la rive droite du grand cours d'eau 
et la vallée au Sud. Un corps de cinq cents hommes en- 
viron bloquait la tète du pont et avait pour mission de 
s'en emparer lorsque l'occasion serait favorable. La nuit, 
des pièces d'artillerie furent mises en batterie sur les 
rampes basses des collines de l'Est, pour battre toute la 
rampe orientale de la cité. Quelques-unes furent données 
au corps de troupes qui bloquait la tête du pont. 



L'artillerie de l'assiégeant était ainsi disposée 

Bombardes. 



Vcuglaires, 
Spi rôles. 



Attaque du boulevard du nord. . . 4 2 
Batterie sur les rampes des coteaux 

de l'Est 2 4 

Devant la tête du pont » 4 

Sur les rampes occidentales du plateau 

battant la ville basse » 2 

Parc de réserve 6 12 



Totaux 12 24 



I. Voir la carte topogr., fig. i. 



HisToiin-: D rxt: forteresse. 227 

Quant à Tassiégc, son artillerie se composait de : 

numbardcs. Coulciivrines. 

Sur les plates-formes des trois grosses 

tours du Nord 3 3 

Dans les batteries casematées de ces 

tours » 6 

Sur répaulement en avant du boule- 
vard du Nord » 2 

Dans le boulevard du Nord i 2 

Dans les boulevards B, C, H, I, K. 5 5 

Sur le cavalier commandant le pont. i 2 

Réserve dans Tabbayc et le château. 4 8 

Totaux 14 28 



L'assiégeant commença dès le i o septembre un cavalier 
en fer à cheval à 3oo pas du boulevard E, vers le Nord- 
Est, afin d'enfiler sa gorge (fig. 53) en A. Ce cavalier fut 
armé de deux bombardes et d'une spirole. Au Nord, sur 
le côté de la route, un second cavalier B fut armé aussi 
de deux bombardes. Puis un épaulement oblique avec 
traverses fut commencé pour aller de ce cavalier dans la 
direction du Sud-Ouest, jusqu'au bord du plateau, près du 
retranchement C, D, de l'assiégé. Le gros boulevard E de 
la défense était armé d'une bombarde et de deux couleu- 
vrines-, deux autres couleuvrines flanquaient le retranche- 
ment C, D. Le 17 septembre au matin, les quatre bom- 
bardes de l'assiégeant envoyèrent dans le boulevard des 
boulets de pierre de 200 livres; lesquels endommagèrent 
fort la gorge et démontèrent vers le milieu du jour la bom- 
barde et une des couleuvrines. L'assiégé avait répondu de 
son mieux aussi bien du boulevard que des deux grosses 
tours G, H. Mais, seuls, les boulets de la bombarde mon- 



228 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



tée sur la plate-forme de la tour H atteignaient le ca- 
valier A. Ceux de la tour G ne faisaient que rouler jus- 
qu'au bas du talus du cavalier B. Le gouverneur aurait pu 
faire mettre en batterie d'autres bombardes sur le boule- 




vard E, mais il craignait de perdre ces pièces et préférait 
les réserver pour la défense rapprochée. Le i8, Tassié- 
geant avait terminé son épaulement jusqu'au point I, et 
là, il amena un veuglaire pour démonter la couleuvrine de 
flanc C. De part et d'autre sur ce point, on perdit quel- 



HISTOIRE I) uxf: forteresse. 229 

ques hommes, car Tassicgé cm'03'ait contre les tra- 
vailleurs de gros boulets de pierre et balles de plomb 
lances par la bombarde de la tour G et par des traits à 
poudre. 

Le 18 septembre, dès la pointe du jour, les bombardes 
des cavaliers A et B redoublèrent leur feu contre le boule- 
vard, puis, messire Charles d'Amboise ayant fait masser 
une troupe de quatre cents hommes à la pointe I, couverts 
par des gabions et fascines posés pendant la nuit, à un 
signal donné, cette troupe s'élança sur le flanc G qui fut 
vigoureusement défendu pendant une heure. Après quoi, 
le sire de Montcler, voyant que Tassiégeant envoyait conti- 
nuellement des renforts sur ce point, fit retirer son monde 
dans la barbacane K et dans le boulevard E. Ge qui permit 
aux artilleurs postés dans la tour G, de tirer force coups 
de leur bombarde et de leurs traits à poudre contre Tas- 
saillant. 

Du boulevard E, les assiégés, malgré les projectiles 
qu'ils recevaient à revers, en s'abritant du mieux qu'ils 
purent, envoyèrent des volées de pierres avec leurs deux 
couleuvrines sur le point occupé par Tennemi. Gelui-ci se 
dérobait en descendant quelque peu au-dessous de la crête 
du plateau ; mais il n'en était pas moins exposé là aux feux 
de la tour G. Il amenait des gabions, des fascines, et 
essa3'ait de se loger sur ce flanc, non sans perdre du monde, 
lorsque vers trois heures après midi, une autre attaque se 
dessina contre le flanc D. Débordant Textrémité du retran- 
chement, et filant au pas de course le long des rampes, 
Tennemi essaya de prendre à revers les défenseurs. Gette 
attaque réussit mal. Les bombardiers et couleuvriniers de 
la tour H envo3'èrent à propos contre cette colonne d'as- 
saillants des volées qui firent de longues trouées dans les 
bataillons. Puis, les gens retirés dans la barbacane, venant 
à la rescousse, précipitèrent sur les pentes ceux des 



2JO HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

ennemis qui avaient déjà débordé le retranchement- le 
combat cessa vers le soir, Tassiégeant n'occupait que la 
pointe C sans pouvoir s'avancer. Il cherchait à s'abriter là, 
tant contre les projectiles que contre un retour offensif. Les 
gens de la ville n'avaient perdu que quelques hommes et 
une couleuvrine. L'ennemi comptait cent cinquante morts 
et bon nombre de blessés. 

Pendant la nuit, le sire de Montcler fit sortir des fasci- 
nes, des tonneaux, des débris de charpente avec lesquels 
il établit une première barricade réunissant la barbacane 
au boulevard le long de la route et une deuxième ratta- 
chant l'extrémité orientale du retranchement D,à la fausse 
braie de la tour H, le long de l'arête du plateau. Il fit 
approcher une des couleuvrines de réserve et la mit en 
batterie au centre de la première barricade, puis avec des 
gabions il renforça les abris et parados du boulevard. La 
bombarde fut tant bien que mal remise en batterie et diri- 
gée contre le point C du retranchement. 

De l'abbaye, une deuxième bombarde fut amenée sur 
la plate-forme de la tour G. 

De son côté messire Charles d'Amboise n'était pas resté 
inactif. Au point I , un terrassement fut élevé avec gabion- 
nades et deux bombardes y furent amenées. La pointe 
conquise fut renforcée de gros gabions bien couverts par 
des fascines et bien munie de traits à poudre. Ces travaux 
étaient à peine terminés quand le jour parut (19 septem- 
bre). Ce furent les assiégés qui commencèrent à tirer du 
boulevard E avec leur bombarde contre la pointe C. 

Aussitôt une des bombardes de la plate-forme I riposta, 
pendant que l'autre envoyait des boulets sur la tour G 
dont les pièces ne tardèrent pas à répondre. Puis se mirent 
de la partie, les bombardes des cavaliers A et B contre le 
boulevard, comme la veille. Les feux convergents de ces 
cinq pièces tirant à la fois sur ce boulevard eurent bientôt 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 23l 



bouleverse les gabionnades, tué la plupart des artilleurs 
et démonté une seconde fois la bombarde. Cette défense 
n'était plus guère tenable. Toutefois le gouverneur ne 
voulait pas encore abandonner l'ouvrage avancé -, faisant 
abriter son monde du mieux possible le long des talus in- 
térieurs, il envoya quérir cinq cents Allemands tenus en 
réserve dans Tabbaj^c et quand il les eut sous la main, à 
un signal convenu, toutes les pièces de la tour G, les cou- 
leuvrines de la barricade et une autre couleuvrine restée 
en batterie sur le boulevard, tirèrent à la fois sur la pointe 
C, et aussitôt se mettant à la tête des Allemands et d'une 
centaine de volontaires parmi lesquels se trouvaient la plu- 
part des gens d'armes Bourguignons, il franchit la barri- 
cade et se précipita au pas de course contre le logement 
de l'ennemi, qui, surpris par cette attaque hardie, se dé- 
fendit assez mollement et fut en partie jeté sur les rampes 
du plateau. Messire Charles d'Amboise qui était sur la 
plate-forme I, voyant ce désarroi, jeta deux gros bataillons 
tenus en réserve derrière Tépaulement contre le retranche- 
ment entre le point C et le boulevard. 

Ses hommes franchirent l'obstacle assez promptement, 
malgré les abatis et les défenseurs postés sur ce point et at- 
taquèrent la troupe des assiégés en flanc et à revers. Au 
milieu de cette mêlée, les artilleurs, de part et d'autre, ne 
pouvaient tirer ^ c'était un combat à l'arme blanche. Le sire 
de Montcler se trouvait fort compromis quand, de la barba- 
cane et du boulevard, les hommes qui assistaient au com- 
bat, bien qu'ils eussent reçu l'ordre de ne pas quitter leurs 
postes, vinrent fondre à leur tour sur la troupe des assié- 
geants. Partageant immédiatement son monde en deux 
batailles, avec l'une, le gouverneur sut maintenir les assail- 
lants jetés sur les rampes, et avec l'autre, il se retourna 
contre les Français pris à leur tour entre deux attaques. 

La mêlée fut sanglante. Les assiégeants acculés contre 



232 HISTOIRE d'uXE FORTERESSE. 

le retranchement, ne pouvaient se dépIo3'er ni manœuvrer. 
Messire Charles d'Amboise envoya du renfort, mais les 
bombardiers de la tour G, quitte à tuer quelques-uns des 
leurs, envoyèrent sur ces nouvelles troupes des boulets de 
pierre et balles de plomb par-dessus le retranchement. 
Quelques coups bien pointés mirent le désordre dans ce 
bataillon qui ne voyait pas ce qui se passait à Tintérieur et 
qui recevait, en outre, des projectiles lancés par des défen- 
seurs remontés sur le saillant du retranchement. 

Ces derniers venus ne firent au total que faciliter à 
leurs camarades une retraite devenue fort périlleuse. 

Uavancée était donc reprise par Fassiégé; pouvait-elle 
être gardée ? 

Messire Charles d'Amboise voyait bien qu'il n'était pas 
prudent de brusquer une attaque et qu'il fallait se décider, 
en face d'une garnison résolue, à procéder méthodique- 
ment. Aux dernières lueurs du jour, les assiégeants avaient 
tous repassé le retranchement conquis la veille et laissaient 
sur le champ du combat plus de cent morts, des blessés 
et des prisonniers. 

Ils avaient dij abandonner la couleuvrine dont ils s'é- 
taient emparés. Les blessés furent transportés dans l'abbaye 
et remis aux moines qui les soignèrent aussi bien que 
l'étaient ceux des assiégés. Quant aux prisonniers, on les 
enferma dans le château où ils furent bien traités. Parmi 
eux étaient quelques Suisses. 

Il en coiJtait au sire de Montcler d'abandonner l'avan- 
cée après ce succès-, mais il était évident que l'assiégeant 
ferait de nouveaux efforts pour s'en emparer, puisque la 
place n'était abordable que de ce côté et que, pour garder 
cet ouvrage, il fallait sacrifier beaucoup de monde. Or, la 
garnison avait, pendant ce dernier combat, fait des pertes 
équivalentes au moins à celles de l'ennemi, et ces pertes 
ne pouvaient être réparées, tandis que les troupes du roi de 



iiisroiRi:: i)\xu: forteresse. 233 

France recevraient des renforts, s'il était nécessaire. Les 
prisonniers suisses interrogés n'avaient pas caché que ces 
troupes de\'aient compter sur un nouveau corps de cinq 
cents de leurs compatriotes, avant peu. 

La nuit venue, le gouverneur réunit donc les capitaines 
des quartiers, les seigneurs bourguignons et leur parla 
ainsi : « Messieurs, nos gens ont montré, pendant cette 
journée, du cœur et Pententc de la guerre, ce qui nous 
assure le succès avec l'aide de Dieu. En nombre inférieur 
à l'ennemi, nous avons défendu et repris l'avancée, nous 
pourrions donc la garder. Toutefois, nous ne le pouvons 
faire qu'en portant sur ce point tous nos moyens de résis- 
tance et en donnant une rude besogne à la garnison. Nous 
épuiserons rapidement nos forces, tandis que l'ennemi, 
beaucoup plus nombreux que nous, peut agir chaque jour 
avec des troupes fraîches. 11 paraîirait sage, peut-être alors, 
d'abandonner cette avancée, exposée aux batteries de l'en- 
nemi, et de nous retirer derrière les remparts* mais, outre 
qu'il n'est guère dans le sentiment des gens d'honneur de 
se retirer après un succès et de ne pas chercher à profiter 
de leurs avantages, si nous abandonnons le boulevard, 
cette défense sera retournée contre nous par l'assiégeant et 
lui sera un appui pour attaquer notre front. J'ai donc ré- 
solu de réunir ce boulevard aux extrémités des courtines 
par deux retranchements qui seront flanqués par les tours. 
Dès cette nuit, il faut travailler à ces ouvrages et si nous 
ne les avons terminés demain matin, défendre le retran- 
chement actuel pour nous laisser le temps d'achever le 
nouveau. Veuillez donc réunir les gens de la ville dans cha- 
que quartier et, avant une heure, les disposer sur le terrain 
pour travailler auxdits retranchements. » 

Les ordres du gouverneur étaient précis, et, vers neuf 
heures, quatre cents travailleurs et des femmes même 
sortaient par la porte du Nord pour faire les terrassements 



2 34 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



tracis sur le terrain par Tingénieur (fig. 54). Ce retran- 
chement consistait en un petit fossé avec épaulcment cou- 
ronné de pieux, de débris provenant des démolitions 
de la ville, de fascines et de tonneaux remplis de terre. 




Du côté de TOuest, il s'appuyait au boulevard en N 
et venait joindre le fossé de la courtine en L, laissant un 
passage de quatre toises entre son extrémité et ce fossé. Du 
côté de TEst, il touchait en O à Feutrée du boulevard et 
suivait la ligne O M avec passage de même en M. En R 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 23 

et P,deux couleuvrines étaient mises en batterie, protégées 
par de bonnes gabionnadcs. Du côté de Tennemi, un épau- 
iement avec plate-forme et gabions avait été établi en S et 
les deux bombardes du cavalier B étaient mises en batte- 
rie sur cette plate-forme. En T, messire Charles d'Am- 
boise avait fait placer une couleuvrine protégée par une 
gabionnade. 

Les bombardes du cavalier B étaient remplacées par 
trois veuglaires pour écrassr la batterie S, si, par un mou- 
vement offensif, Tassiégé essayait de s'en emparer. 

Le 2 septembre, au matin, les travaux des assiégés 
étaient presque achevés, ou du moins présentaient assez 
de relief pour opposer un obstacle à Passaillant. Pendant 
•cette même nuit, le boulevard E avait été bien garni de 
fascines et de gabions. La bombarde, remise en batterie, 
battait la pointe C, et les deux couleuvrines les dehors. Le 
retranchement C D était fortement occupé par les défen- 
seurs, dès la pointe du jour, avec traits à poudre et bonnes 
arbalètes à tour. Sur les flancs V et X les barricades étaient 
renforcées. Dans le boulevard E, le sire de Montcler envoya 
deux cents hommes avec ordre de se bien couvrir, de ne se 
montrer et de ne faire usage de leurs armes que si le re- 
tranchement était forcé. L'attaque commença vers six 
heures. Les deux bombardes S envoyèrent des boulets de 
pierre sur le saillant du retranchement et sur le boulevard*, 
en même temps tirèrent les deux pièces I et T contre Té- 
paule C, et l'intervalle S T fut occupé par des arbalétriers 
et porteurs de traits à poudre, couverts par des mantelets. 
Du cavalier A, les bombardes continuèrent d'envo3'er des 
boulets à la volée sur le boulevard E comme les deux 
jours précédents. De la plate-forme de ce cavalier A, mes- 
sire Charles d'Amboise avait vu le retranchement que les 
assiégés avaient élevé dans la nuit, aussi résolut-il de por- 
ter tout l'effort de l'attaque sur le saillant et sur le boule- 



2 3G HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

vard. A cet effet, vers huit heures, il fit amener deux cou- 
leuvrines en Y qui, protégées par des gabions, prirent part 
au feu. L'assiégé ne ripostait que par ses traits à poudre 
et les deux couleuvrines des épaules C et D, et avec ses 
arbalétriers. Il ménageait son feu pour le moment de Tas- 
saut. A midi, le saillant du retranchement était bouleversé, 
et Tescarpe du boulevard très-entamée. Les défenseurs ne 
pouvaient plus se tenir en Z^ leur couleuvrine C était dé- 
montée et répaule de l'Ouest intenable. Ils se dispersaient 
ou se réfugiaient le long du retranchement de Z en D moins 
exposé. Le sire de JMontcler donna Tordre de rentrer dans 
le deuxième retranchement. On emmena la couleuvrine D 
qui fut mise en batterie à Textrémité L; quant à la pièce C, 
il fallut la laisser après Tavoir enclouée. Dès que Charles 
d'Amboise vit Tassiégé abandonner son retranchement, il 
fit cesser le feu, et, ayant disposé une colonne d'assaut, 
munie d'échelles, de perches et de couteaux de brèche, il 
lui donna Tordre de franchir le saillant bouleversé, et, sans 
laisser respirer Tennemi, de donner Tassaut au boulevard. 
C'était le moment qu'attendait le gouverneur. Dès qu'il 
vit cette colonne se mettre en mouvement et passer le re- 
tranchement, il fit tirer à la fois sur elle des pièces des deux 
tours G, H, des deux couleuvrines en batterie sur le bou- 
levard et de tous les traits à poudre. La colonne prise 
ainsi en écharpe et de front, hésita, recula ; alors, des crêtes 
du boulevard, tombèrent sur elle une grêle de traits d'ar- 
balète. Elle se rallia cependant derrière la batterie S qui 
envoya une salve sur ce boulevard, et, obliquant un peu 
sur sa droite, de manière à se couvrir au moins des feux de 
la tour H, elle franchit de nouveau le retranchement et jeta 
ses échelles sur l'escarpe du boulevard. Les défenseurs 
soutinrent résolijment Tassaut. Puis la tour G tirait sur les 
assaillants, ainsi que les couleuvrines amenées en L et P. 
Ceux-ci faisaient des pertes cruelles. Deux fois quelques- 



HISTOIRE D'UNE FORTERESSE 



'55 




ASSAUT DU BOULEVARD 



HISTOIRE D UNI- FORTERESSE. 287 

uns des leurs atteignirent le parapet, mais ne purent s'y 
maintenir. Ils ne reculaient pas cependant, et la plupart 
d'entre eux, animés par le combat, n'écoutant pas ou n'en- 
tendant pas la voix de leurs capitaines, s'avancèrent le long 
du nouveau retranchement N, L, espérant le forcer, car il 
était faible. En effet, au bout de quelques instants, cette 
défense fut franchie et les assaillants essayèrent alors de 
prendre le boulevard par la gorge. Les défenseurs postés 
de O en M, se voyant pris à revers, se réfugièrent, les uns 
dans le boulevard, les autres dans la barbacane K. On se 
battait corps à corps dans ce triangle. De la courtine, les 
gens de la ville n'osaient tirer au milieu de cette mêlée. 
Alors le sire de Montcler, qui se trouvait dans la barba- 
cane, se mit à la tête des siens, les encouragea en leur di- 
sant que l'ennemi était pris dans un piège et qu'il y reste- 
rait; il sortit en bon ordre et poussa devant lui les assaillants 
éparpillés Jusqu'à la gorge du boulevard encombrée de 
défenseurs, en criant : Bourgogne! Bourgogne! (fig. 55). 
Les ouvrages de ce boulevard étaient commandés par un 
capitaine de sang-froid qui sut empêcher ses gens de se 
laisser troubler par ce combat livré derrière eux et, soute- 
nant toujours l'assaut qui d'ailleurs moUissait, il poussa 
sur l'ennemi en sortant dz la gorge, et ralliant tous les 
hommes effarés accumulés sur ce point. Les Français du- 
rent alors battre en retraite, comme ils purent, non sans 
laisser beaucoup des leurs sur le carreau. Il n'était pas 
moins évident que le boulevard E ne pouvait résister plus 
longtemps aux attaques. Entouré de feux, le retranchement 
extérieur pris, un nouvel assaut le ferait tomber au pou- 
voir de l'ennemi. Ses parapets étaient bouleversés, ses 
trois pièces hors de service. Toute la nuit les assiégeants 
se tinrent des deux côtés des retranchements N, L, O, M, 
et ne cessèrent de tirer pour empêcher l'assiégé de renfor- 
cer cette défense. Le sire de Montcler se décida, bien qu'à 



238 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

regret et pour ne pas compromettre inutilement la vie de 
ses hommes, à donner les ordres nécessaires pour faire 
rentrer dans la ville les pièces qui pouvaient encore servir. 
Il dut abandonner la bombarde dont les assiégeants, 
d'ailleurs, ne pouvaient plus faire usage. Des cinq couleu- 
vrines, deux furent placées sur les plate-formes des deux 
grosses tours, et les trois autres sur des terrasses élevées 
derrière la courtine, ainsi que trois pièces prises dans la 
réserve. 

Le 2 1 septembre, au matin, les assiégeants trouvèrent 
l'avancée abandonnée-, mais, pour s'y loger, ils essuyèrent 
le feu des deux grosses bombardes des tours et de dix cou- 
leuvrines qui ne cessaient de tirer sur le boulevard et le 
retranchement. 

Vers le soir, ils étaient parvenus cependant à ouvrir une 
large brèche dans le boulevard, à l'opposite de la gorge, et 
à fermer celle-ci. Toute la nuit, ils travaillèrent à rétablir 
ses plongées et parapets en face de la ville, à élever des 
plateformes et à mettre sur ce boulevard trois bombardes 
en batterie. 

Aux deux épaules du retranchement C D ils firent deux 
cavaliers gabionnés, et placèrent sur chacun d'eux une 
bombarde et deux veuglaires. 

Le 2 2 septembre, ces travaux étant terminés à midi, mal- 
gré le feu des assiégés, une des bombardes du boulevard 
envoya ses boulets de pierre sur la porte, les deux autres 
contre les deux tours. En même temps, les veuglaires des 
cavaliers tiraient sur ces tours avec des balles de fer et les 
bombarbes avec leurs boulets de pierre. Ces projectiles ne 
laissaient que de faibles traces sur les maçonneries, mais 
bouleversaient souvent les gabionnades, les parapets, et 
démontaient les pièces (fig. 56) ^ 

I. Dans cette figure, les parties en rouge indiquent les ouvrages occu- 
pas par Tassiégeant et la direction de ses feux. 



HlSrOIUE D UNL !• OU I t, R liSSK 



Tlcj-SS. 







ATTAyLE UE l'aNCIEN FRONT 



HiSTOiRn: d'une forteresse. 239 

Ce combat d'artillerie dura jusqu'au soir; de part et 
d'autre, des pièces avaient été démontées ou étaient hors 
de service, toute la nuit fut employée chez Tassiégé comme 
chez l'assiégeant à remettre les canons sur leurs afluts ré- 
parés ou à faire arriver de nouvelles pièces. 

Messire Charles d'Amboise était mécontent, les choses 
traînaient en longueur. Il avait déjà reçu des lettres du 
roi, pressantes, car Louis XI craignait qu'une résistance 
prolongée ne décidât les autres parties de la Bourgogne, 
restées fidèles à la cour de France, à se déclarer pour la 
jeune duchesse. Il savait que des émissaires de Maximi- 
lien parcouraient la province et essayaient de persuader 
aux autorités des grandes villes que l'armée du roi était 
faible, découragée, puisque depuis vingt jours, malgré une 
artillerie formidable, elle n'avait pu entamer la petite cité 
de la Roche-Pont. 

Bien que les feux de l'assiégeant fussent convergents, le 
nombre des pièces qu'il avait mises en batterie était infé- 
rieur à celui des canons de l'assiégé. Les boulets de pierre 
des bombardes ne causaient pas grand dommage aux dé- 
fenses. Messire Charles d'Ambroise fit donc, pendant la 
nuit du 22 au 2 3, élever un cavalier en A% solidement 
gabionné et terrassé, et l'arma de trois grosses couleuvri- 
nes. Ce matin du 2 3 septembre, la tour du coin G reçut 
les boulets de fer de cinq pièces et les boulets de pierre 
d'une bombarde. Après deux heures de feu, toutes les dé- 
fenses de la plate-forme et les trois pièces étaient boulever- 
sées, les embrasures de la batterie basse égueulées, les dé- 
fenseurs tués ou blessés. Alors l'ordre fut donné de ne plus 
tirer sur cette tour qu'avec deux des pièces du cavalier C, 
et les trois couleuvrines du cavalier A, ainsi que les trois 
bombardes du boulevard, concentrèrent leur feu sur la 

I. Voir fig. 56, 



240 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

porte et sa barbacane. Vers la fin du jour, cette belle porte 

présentait Taspect que donne la figure 57. Le soir, les piè- 
ces de Passiégeant qui n'avaient pas été démontées, c'est- 
à-dire deux couleuvrines de la batterie A, un veuglaire du 
cavalier et une des bombardes du boulevard firent conver- 
ger leur tir sur la terrasse P des assiégés *. A la nuit, la mu- 
raille était écrêtée, les gabionnades renversées, et des trois 
couleuvrines, une seule pouvait encore tirer. Toutefois, il 
n^ avait pas de brèche et on ne pouvait tenter Tassant. 
Le sire de Montcler crut alors qu'il fallait à tout prix 
retarder au moins les progrès de l'assiégeant. Il supputait 
qu'en deux jours l'ennemi pourrait pratiquer une brèche, 
soit par le canon, soit par la mine, et qu'alors la cité était 
prise; car on ne pourrait longtemps se défendre derrière 
les retranchements intérieurs. Pendant la canonnade des 
jours précédents, le sire de Montcler avait perdu peu de 
monde, et ses réserves n'avaient pas eu l'occasion de don- 
ner. Il les fit donc mettre sous les armes vers neuf heures, 
commanda une troupe de cent cavaliers bien montés et 
. donna les ordres suivants : les cent cavaliers accompagnés 
de cent coutilliers à pied sortiraient par la porte de l'Est, 
attaqueraient le poste établi aux nioulins, se jetteraient sur 
le petit campement installé dans les prés, au-dessous, se 
replieraient par la route longeant le plateau à l'Est, s'en 
iraient escarmoucher aux extrémités du camp des Fran- 
çais, ou passeraient sur le ventre des postes qu'ils rencon- 
treraient sur leur route, puis, reviendraient bride abattue 
à la porte de l'Est. Une seconde troupe de cent piétons 
devait se tenir à la croix, au-dessus des mouhns pour pro- 
téger leur retraite. Pendant ces attaques, qui attireraient 
l'attention de l'ennemi sur sa gauche, une troupe de cinq 
cents hommes à pied sortirait par une poterne masquée 

I. Voir fig. 56. 



HISTOIRE d"'uNE FORTERESSE 



31 




LA VIEILLE PORTE NORD BATTUE PAR L ARTILLERIE A FEU 



insToiRH 1) l'N'E roR ri:RL:ss;i:. 241 

donnant au-dessous du front de Tabbaye à POuest, et, fi- 
lant le long des remparts, atta ]uerait vigoureusement le 
cavalier C\ la batterie A, enclouerait les pièces et ferait 
tout le dégât possible. Elle devait se retirer par la même 
voie, sous la protection des remparts de TOuest. 

Mcssire Charles d'Amboise était un homme de guerre 
trop expérinienté pour ne pas profiter de ses avantages. Il 
savait que le succès final, surtout dans les sièges, est ac- 
quis à celui qui ne laisse pas de repos à Tennemi et qui ne 
s'endort pas sur un premier avantage. Le front du Nord 
de la place était réduit à Timpuissance; mais, en une nuit, 
un bon gouverneur de ville peut accumuler bien des obsta- 
cles, trouver cent chicanes et singulièrement gêner Tattaque 
définitive. Charles d'Amboise avait donc résolu, vers six 
heures du soir, de faire porter des fascines par un millier 
d'hommes, dans le fossé, à quelques toises de la grosse 
tour du coin G, et de tenter une échelade, pendant que les 
pièces, battant cette tour, tireraient au jugé et empêche- 
raient les défenseurs de couronner de nouveau la plate- 
forme. Il avait reconnu Tembrasure du flanc de cette tour 
qui enfilait le fossé, et il avait commandé une vingtaine 
d'hommes, munis de matelas et d^ pièces de bois pour la 
masquer. Quant à la fausse braie, elle était en pièces et ne 
pouvait présenter un obstacle sérieux. 

Le sire de Montcler n'était pas sans redouter une atta- 
que de nuit •, mais il comptait prendre les devants et agir 
avant que cette attaque se dessinât : « Quoi qu'il advienne, 
avait-il dit à ses troupes commandées pour les sorties, 
agissez sui\"ant vos instructions, ne vous laissez pas dé- 
tourner par une tentative d'assaut, au contraire, exécutez 
rigoureusement les ordres donnés. Nous sommes encore 
assez nombreux pour soutenir une attaque. » 

I. Voir fig. 56. 

Î6 



242 HISTOIRE D UXE FORTERESSE. 

A dix heures un quart, les deux corps sortaient par la 
porte de F Est et par la poterne de Tabbaye. Alors, le 
gouverneur monta sur les débris des défenses de la tour 
du coin G et examina attentivement Tattitude de Tennemi. 
Les feux qu'il avait allumés étaient éloignés; cependant, 
en prêtant Toreille, il entendit comme un sourd murmure 
le long des ouvrages de Tassiégeant. Le ciel était couvert et 
il tombait quelques gouttes de pluie. Le sire de Montcler 
descendit dans la batterie basse, toutes les embrasures fai- 
sant face au dehors étaient ruinées et les pièces encom- 
brées de débris. L'embrasure du flanc était intacte et la 
petite pièce qui la garnissait en bon état. Il la fit charger 
devant lui de clous et de ferrailles, et donna Tordre aux 
servants de ne tirer que quand ils verraient Tennemi à 
quelques pas ; derrière cette pièce, il en fit placer une 
deuxième également chargée, afin d'envoA'er coup sur coup 
deux volées. Puis il remonta sur le chemin de ronde de la 
courtine, plaça lui-même ses hommes armés de longs fau- 
charts, de bonnes dagues et de haches. Il visita la porte 
ruinée. Elle présentait un tel amas de décombres que Ten- 
nemi ne pouvait la franchir la nuit, toutefois, il posta dans 
tous les coins des hommes, avec ordre de ne faire usage 
de leurs armes que lorsqu'ils se trouveraient face à face 
avec Tennemi, d'observer le plus grand silence et de ne 
pas crier pendant le combat. Cela fait, il plaça une réserve 
de deux cents hommes derrière le retranchement intérieur, 
et cinquante hommes munis de bottes de paille goudron- 
nées sur la crête de ce retranchement, avec ordre de les al- 
lumer dès qu'ils entendraient le cri « Bourgogne ! » 

Vers dix heures trois quarts, le sire de Montclerc re- 
monta sur la plate-forme de la tour du Coin et reconnut 
la présence de Tennemi à quelques toises du fossé. Mal- 
gré l'obscurité, il voyait une masse noire se développer en 
sihnce, puis il entendit les fascines rouler dans le fossé, 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 243 

les bois craquer sous les pas des hommes. En quelques 
minutes, une cinquantaine d'échelles furent dressées contre 
la courtine, et chacune d'elles se couvrait d'ennemis. Ces 
échelles étaient armées de crochets à la tête et d'étais le 
long de leurs montants, de telle sorte que les défenseurs 
ne pouvaient les renverser. Deux tombèrent cependant, 
entraînant avec elles les assaillants. 

A ce moment les petites pièces de flanc de la tour tirè- 
rent et les cris des blessés retentirent dans le fossé, trois 
autres échelles brisées tombèrent encore. Le flot des as- 
saillants débordait sur le chemin de ronde, et au cri de : 
Bourgogne ! les feux ayant été allumés, le combat à Parme 
blanche présentait, sur cet étroit espace, le plus étrange 
spectacle. 

L'artillerie de l'assiégé tirait alors sur le flanc de la 
courtine et sur les dehors des couronnements de la tour 
du Coin ■ mais de cette batterie, des cris s'élevèrent, les 
cinq cents Bourguignons composant la sortie de l'Ouest 
attaquaient, et les troupes qui se disposaient à renforcer 
l'assaut tournèrent le dos à la ville pour se jeter sur cette 
attaque. 

Le sire de Montcler entendait au loin du côté du Nord- 
Est des clameurs, puis il vit une grande lueur à travers la 
brume. Il descendit alors pour porter ses réserves sur la 
courtine. Cependant, les Français parvenaient à cou- 
ronner le rempart et gagnaient la tour du Coin. Les quel- 
ques hommes qui couronnaient la plate-forme boulever- 
sée luttèrent bravement jusqu'au moment oià la réserve, 
envoyée par le gouverneur, montant la rampe de l'artil- 
lerie, vint fondre sur les Français et les refouler sur le 
chemin de ronde de la courtine. Les assaillants, se formant 
alors en colonne sur ce chemin de ronde, poussèrent une 
vigoureuse attaque contre la tour. Du retranchement in- 
térieur, on leur envoyait de flanc force traits d'arbalètes, 



244 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

flèches et traits à poudre, et bien qu'ils fussent pavaisés, 
les Français perdaient beaucoup des leurs. La tête de la 
colonne, à cause du peu de largeur du chemin de ronde, 
ne pouvait présenter que trois hommes de front et se 
heurtait contre une masse compacte de défenseurs-, elle 
n''avançait pas, les soldats en arrière recevant des traies de 
flanc, poussaient ceux qui étaient devant eux pour forcer 
la plate-forme et combattre. Plusieurs, dans cette presse, 
tombaient en dedans de la ville, mutilés. Un des couleu- 
vriniers de la tour, pendant la lutte, était parvenu, aidé 
d'une douzaine d'hommes, à débarrasser une couleuvrine 
du milieu des décombres et à la porter sans affût, toute 
chargée, au milieu du groupe des Bourguignons qui dé- 
fendaient le passage. Poussant la gueule de la pièce entre 
leurs jambes, il mit le feu à la lumière :, le boulet et les 
pierres, dont Tâme de la couleuvrine avait été remplie, fi- 
rent une effroyable trouée dans la colonne compacte des 
Français- les uns sautèrent dans la ville, d'autres couru- 
rent vers les tours de la porte, plusieurs emjambèrent le 
parapet pour reprendre les échelles. Les Bourguignons 
s'élancèrent de nouveau sur le chemin de ronde tuant 
tout ce qui résistait. 

Mais alors débouchait par la porte de la batterie de la 
tour une grosse troupe de Français. Ceux-là, à coups de 
pics, de leviers, étalent parvenus, après avoir comblé le 
fossé avec des fascines , à agrandir les ouvertures de 
deux des embrasures, déjà ruinées par le canon, puis, 
jetant par ces ouvertures des boules de paille et de gou- 
dron enflammées, mêlées avec de la poudre de manière 
à éloigner les défenseurs, ils s'étaient coulés à Tintérieur 
au risque d'être suffoqués eux-mêmes par la fumée, et se 
précipitant vers la porte, tuant les quelques hommes de- 
meurés dans la batterie, ils avaient brisé les vantaux et 
fait passer leurs camarades par le même chemin. Ils de- 



HISTOIRE d'une FORTERESSE, 245 

bouchaient donc dans la ville et montaient la rampe au 
pas de course'. Aux cris de victoire des Bourguignons, 
répondirent les cris de : « France ! d'Amboisc ! » A ces 
clameurs, les Français, demeurés sur le chemin de ronde, 
reprirent courage et attaquèrent de nouveau. Le sire de 
JNIontcler jeta ses dernières réserves sur ces nouveaux ve- 
nus, mais ils débouchaient toujours de plain-pied et se 
comportaient vaillamment. Leur nombre croissait à cha- 
que seconde et ils purent refouler les réserves sur le re- 
tranchement. Les Bourguignons, acculés sur la plate-forme 
de la tour, après avoir perdu la moitié des leurs, se ren- 
dirent. Messire Charles d'Amboise voulut qu'ils fussent 
honorablement traités. La tour du saillant Nord-Ouest 
était au pouvoir de Tennemi, ainsi que toute la courtine 
de cette tour à la porte du Nord. 

Le jour se faisait au moment où cessa le combat; de 
part et d'autre quelques heures de repos étaient néces- 
saires, La tour du Coin était perdue pour Tassiégé ; le 
gouverneur fit barricader fortement la tour à la suite, 
donnant sur la courtine, et fit placer dans Fétage supé- 
rieur de cette tour des traits à poudre en quantité. Ainsi 
avait-il fait au sommet ruiné de la tour occidentale de la 
porte. Il voulait empêcher Pennemi de gagner du terrain 
sur les courtines et de déborder, sur sa droite surtout, le 
retranchement qui s'appu3^ait à Tancien mur de clôture de 
rabba3^e et allait rejoindre la ^-our du Coin Nord-Est^ 

Peu avant la fi.n de la lutte, les deux corps chargés d'o- 
pérer des sorties rentraient, les piétons par la poterne de 
FAbbaye et les gens d'armes, no.i par la porte de l'Est, 
mais parcelle voisine du château à l'Ouest. La troupe des 
gens de pied ramenait une centaine de prisonniers^ pour 



1. Voir la figure 50. 

2. Voir la fii^ure 4.?. 



246 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

les cavaliers, ils avaient perdu un tiers des leurs. A'^oici ce 
qui était arrivé à ces deux troupes : celle des gens de pied 
opérant sur la gauche, était arrivée sans être aperçue, filant 
dans les broussailles de la rampe occidentale du plateau, 
jusqu'à la gorge de la batterie ennemie G*, s'était préci- 
pitée sur le poste, avait encloué les pièces, puis, profitant 
du désordre, avait pris la colonne d'attaque en flanc, était 
entrée dans la batterie A dont elle avait de même encloué 
les pièces, et, se vo3'ant trop aventurée, avait battu en re- 
traite en descendant les rampes droit vers TOuest. N'étant 
pas sérieusement poursuivis, ces gens étaient entrés dans 
la ville basse, avaient surpris deux postes qu'ils avaient 
enlevés, mis le feu à des baraques construites par les as- 
siégeants et étaient rentrés en ville. Charles d'Amboise, 
d'abord surpris par Taudace de cette attaque, mais re- 
connaissant bien vite qu'elle ne pouvait Tentamer sérieu- 
sement, avait donné les ordres les plus sévères pour em- 
pêcher son monde de se détourner de l'assaut, et s'était 
contenté d'envo3'er contre la troupe des assiégés deux ou 
trois cents hommes, afin de la maintenir et de la rejeter 
sur les rampes, sans s'amuser à la poursuite. Les gens 
d'armes avaient suivi les instructions données par le gou- 
verneur, s'étaient jetés sur le petit campement établi au- 
dessous des moulins, puis laissant là les coutilliers pour 
achever la besogne ( ceux-ci étaient rentrés vers deux 
heures du matin par la porte de l'Est), ils avaient suivi la 
route tracée au bas du plateau, étaient arrivés sans en- 
combre jusqu'à la limite du campement finançais, se pré- 
cipitant, bride abattue sur les postes, droit devant eux. 

Cette attaque avait mis la confusion dans cette partie du 
camp occupée par les bagages, les chariots et valets. Le 
feu avait pris pendant le désordre à des meules de four- 

I. Voyez la figure 5(5. 



HISTOIRIi D UNE FORTERESSK. 247 

rages. Mais bientôt les assaillants s^étaient vus sur les bras 
trois à quatre cents cavaliers, ils avaient pique alors droit 
vers le Nord et s'étaient enfoncés dans les bois, serrés sur 
leur droite; ils avaient appu3'é à gauche, étaient arrivés 
sur les bords du cours d'eau dont ils avaient suivi la rive 
gauche sans être inquiétés, mais ayant perdu un tiers de 
leurs camarades égarés, prisonniers ou tués. Ils croyaient 
avoir affaire à des Français dans la ville basse, et se 
préparaient à la franchir au galop, quand ils s'étaient ren- 
contrés avec les gens de pied bourguignons. 

Charles d'Amboise, à la première nouvelle de cette at- 
taque vers la queue du camp, s'était fort inquiété, croyant 
à l'arrivée d'un corps de secours-, mais bientôt renseigné, 
il avait envoyé des gens d'armes pour culbuter ce parti 
d'enfants perdus, et s'était d'autant plus acharné à l'assaut. 

Messire Charles d'Amboise avait pour habitude (qualité 
assez rare chez les hommes de guerre de ce temps) de 
s'entourer de jeunes capitaines instruits et vigilants qui, à 
chaque instant, le renseignaient sur tout ce qui se passait 
dans le camp pendant la marche et le combat. Lorsque 
les renseignements fournis se trouvaient être exacts, don- 
nés de sang-froid et sans exagération, Charles d'Amboise 
louait ces jeunes officiers devant tous ses capitaines et les 
récompensait largement. Si, au contraire, les renseigne- 
ments donnés étaient faux, ou entachés d'exagération, ou 
incomplets, il infligeait un blâme sévère et public à ces 
jeunes gens, et leur imposait quelque emploi subalterne et 
humiliant, comme de garder les bagages ou de surveiller 
les valets. 

Quand le matin, messire Charles d'Amboise apprit les 
dommages causés à la limite du camp par quelques gens 
d'armes bourguignons, la perte de ses hommes campés au 
moulin et dans la ville basse, Tenclouage de six de ses piè- 
ces, il ressentit un vif déplaisir, mais ne put se tenir de 



248 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

dire à ses capitaines : « Nous avons affaire à de braves 
gens et qui se défendent bien. Je vous prie, Messieurs, de 
tenir la main à ce que leur^ blessés et prisonniers soient 
traités avec tous les égards que Ton doit à des soldats qui 
font leur devoir. » Puis, vers la deuxième heure du jour, 
il envoya un héraut devant le retranchement de l'assiégé, 
qui demanda à parler au gouverneur. Le sire de Montcler 
étant monté sur le terrassement, ce héraut parla ainsi : 
« Sire gouverneuT-! monseigneur Charles d'Amboise, com- 
mandant Parmée de notre sire le roi de France, m'envoie 
vers vous, à cette fin de vous demander de rendre la ville 
et le château de la Roche-Pont que vous détenez contrai- 
rement aux traités, et défendez contre leur légitime sei- 
gneur. Désormais ladite ville est au pouvoir de Tarmée de 
notre sire le roi de France, et une plus longue résistance ne 
fera que causer la perte inutile d'un grand nombre de bra- 
ves gens. En considération de votre bonne et noble défense, 
monseigneur Charles d'Amboise vous laissera sortir, vous 
et vos gens, vies et bagues sauves. Que Dieu vous ait en 
garde, et vous inspire une sage résolution î « — « Sire 
messager, répondit le gouverneur, messire Charles d'Am- 
boise est un capitaine trop expert en matière de combats, 
pour se croire maître de la ville et du château de la Roche- 
Pont, parce qu'il s'est emparé d'une tour et d'une cour- 
tine. Il sait ce qui lui en coûte pour s'être avancé jusqu'ici. 
Or, il y a encore loin de ce retranchement au château, et le 
château est bon et défendable. Je ne reconnais d'autres 
seigneurs légitimes de la Bourgogne et de cette cité en par- 
ticulier, que la duchesse de Bourgogne, fille du noble et 
puissant duc Charles, et son illustre époux Maximilien. Je 
suis ici pour défendre envers et contre tous, leur bien, et 
le défendrai tant qu'il me restera une épée dans la main. 
Toutefois, dites à messire Charles d'Amboise que s'il veut 
échanger les prisonniers, tête pour tête, je suis prêt aie 



HISTOinE D UNE FORTERESSE 



rfiî^: riQ5S 




IMtlSE d'une TUUK u'aUTU.LEUIK 



HISTOIRE D U\E FORTERESSE. 249 

faire. S'il préfère laisser les choses en Tétat, je lui donne 
ma parole que ses gens sont bien traites. » 

« Allons, » dit Charles d'Amboise, quand le héraut lui 
eut transmis cette réponse, « ce sera une cité gâtée pour 
longtemps ! » 

Pendant la journée du 24 septembre, la pluie ne cessa 
de tomber à torrents. Assiégeants et assiégés étaient à 

Zj Zj 

cent pas de distance les uns des autres. On s'occupait à 
enterrer les morts, qui étaient surtout nombreux du côté 
des Français, et de part et d'autre on se préparait à une 
nouvelle action, quoique le mauvais temps gênât fort les 
travailleurs. La figure 58 montre quelle était ki position 
des assiégés et des assiégeants \ 

Après les pertes subies depuis le cominencement du 
siège, la garnison ne comptait plus guère que deux mille 
hommes valides, car le tvphus exerçait déjà des ravages 
dans la ville ; les trois quarts des blessés accuiTiulés dans 
rabba3'e en étaient atteints. Les bons moines mettaient 
leur zèle à les soigner, mais eux-mêmes pa^^aient un large 
tribut à la contagion, et sur cent cinquante religieux, il 
n'en restait plus guère qu'une soixantaine. Cependant, il 
semblait que les progrès de l'assiégeant ne fissent qu'exci- 
ter l'ardeur des habitants, et les femmes s'employaient aux 
travaux avec ardeur. Elles étaient les premières à faire honte 
à ceux des défenseurs qui manifestaient du découragement. 

Pendant la nuit du 24 au 26, le sire de Montclerfit ren- 
forcer le retranchement. Il s'appu3'ait de A en B ^ à l'an- 
cien mur de clôture du verger de l'abbé, alors occupé par 
des habitations. En B, une terrasse reçut une couleuvrine. 
De C en D, le retranchement, élevé avec de la terre et les 



1. Les traces noirs donnent les parties de la défense occupées encore 
par les assièges, les tracc's rouges les parties gagndes par les assiégeants. 

2. Figure 58. 



25o HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



débris des maisons démolies sur ce point, fut armé de trois 
couleuvrines en C, en E et en D. 

De leur côté, les Français avaient déblayé la plate-forme 
de la tour G conquise, avaient bien gabionné le parapet, et 
mis en batterie trois pièces dirigées contre le retranche- 
ment, et une spirole dirigée contre la tour K restée au pou- 
voir des Bourguignons. 

Les femmes, les enfants, les vieillards furent occupés 
à renforcer aussi le second retranchement I, M, derrière 
le mur de rabba3'e, et la jonction i\I, N. Ce second retran- 
chement fut armé de trois pièces. Des issues étaient réser- 
vées aux extrémités et par la porte O de Tabbaye. 

Le temps se maintint à la pluie pendant la journée du 
2 5 septembre qui se passa sans combat sérieux. On se tâ- 
tait. La garnison était trop peu nombreuse pour laisser un 
poste à la tête du pont. Cet ouvrage fut abandonné dans la 
nuit du 2 5 au 26, et Tennemi y entra sans coup férir. 

Mais recevant des boulets de la bombarde du boulevard 
I *, il ne s'avança pas sur la route montante, et s'abrita 
derrière le cavalier de la rive gauche. Il parut toutefois au 
sire de Montcler que les Français préparaient une attaque 
ou une fausse attaque de ce côté. 

Pendant la nuit, six toises de la courtine Nord, voisine 
delà tour G, tombèrent dans le fossé de a en b; depuis 
deux jours les mineurs travaillaient en vue de ce résultat. 
Dès le matin du 26 septembre, Tassiégeant ouvrit le feu 
contre le retranchement. La position dominante de la tour 
G lui donnait un grand avantage, et quoique les gens de la 
ville répondissent de leur mieux, vers midi, les couleuvrines 
C et D étaient démontées, les gabions bouleversés •, alors 
Tassant fut ordonné. Par la brèche a b s'avança une grosse 
colonne de piétons, les couteaux de brèche en main et en 

I. Voir la figure 48. 



HISTOIRH DUNE FORTERESSE. 2^1 

belle ordonnance. Mais de la plate-forme de la tour F, de- 
meurée au pouvoir des Bourguignons, deux coulcuvrines 
tirèrent simultanément sur cette colonne. Messire Charles 
d'Amboise avait cru que les pièces de cette tour étaient 
mises hors de service ^ aussi rétaient-elles. Mais pendant 
la nuit, le sire de Montcler, par les trous de \oCilcs, avait 
fait monter trois des petites pièces de la batterie basse, et 
les avait masquées sous les décombres des parapets. Cette 
décharge produisit le désordre dans la colonne des assail- 
lants. Heureusement pour eux, les pièces du boulevard 
extérieur, au pouvoir des Français, se mirent à tirer à leur 
tour sur la plateforme de cette tour F, et eurent bientôt fait 
taire les spiroles bourguignonnes. 

L'assaut fut dur, bien donné, bien soutenu, pendant 
que du dehors les Français ne cessaient de tirer sur la porte 
et la tour F. Si bien que les gens de la ville, restés dans les 
ouvrages supérieurs de cette porte, durent les abandonner 
et se sauver par la courtine et la tour F. 

Messire Charles d'Amboise, debout sur la brèche a b^ ne 
cessait d'envover des renforts aux assaillants, et quand il 
voyait ses gens trop fatigués, il les remplaçait par des trou- 
pes fraîches. Les Bourguignons n'avaient pas assez de 
monde pour procéder de cette façon, aussi vers quatre 
heures ils étaient exténués, quelques-uns commençaient à 
filer le long des remparts. Un coup de vigueur enleva enfin 
le centre du retranchement et les Français poussèrent en 
avant dans la rue longeant Tancien mur de Tabbaye. Le 
sire de Montcler faisait battre en retraite en bon ordre tou- 
tefois, en trois colonnes, deux le long des remparts et la 
troisième par la voie intermédiaire. Quand il vit ses gens 
abrités derrière le second retranchement, il fit tirer le pier- 
rier placé en M et la couleuvrine montée en I, si bien que 
les assaillants reculèrent en désordre. Alors, entraînant 
quelques braves gens avec lui, sa dernière réserve, il se 



202 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

jeta sur les Français arrivant le long de Pabbaye et du 
rempart de TOuest. Du haut de ce rempart, les assaillants 
recevaient en même temps une grêle de traits. La nuit ve- 
nait* les braves gens attaches aux pas du gouverneur pous- 
saient devant eux, prétendant reprendre le premier retran- 
chement. Beaucoup de Bourguignons, retirés derrière le 
deuxième retranchement, voyant Tennemi reculer, sortaient 
à leur tour, remplis d'une nouvelle ardeur. 

Messire Charles d'Amboise maintenait toutefois son 
monde sur le premier retranchement, y faisait amener de 
petites pièces qui tiraient sur les groupes de Bourguignons 
que le crépuscule permettait encore de distinguer. 

Le combat dura ainsi pendant d^ux heures encore, au 
milieu de la confusion, et le sire de Montcler dut faire son- 
ner la retraite à plusieurs reprises pour rallier son monde. 

Dans cette affaire, il avait perdu près de cinq cents hom- 
mes, pris, tués ou blessés. Vers dix heures du soir, des 
deux parts le silence se fit; le sire de Montcler, retiré der- 
rière le deuxième retranchement, fit rentrer tous les homme<=i 
restés sur les remparts au delà de ce retranchement, et se 
disposa à défendre vigoureusement cette dernière ligne, 
après laquelle il n'avait plus que le château comme refuge. 
Mais, en faisant la revue de son monde, il vit qu'il man- 
quait un corps de cinq cents Allemands qu'il avait main- 
tenus dans Tabba}' e pour protéger la retraite des défenseurs 
du premier retranchement. 

Ces Allemands, voyant les choses tourner mal et profi- 
tant de la confusion générale pendant le dernier combat, 
étaient sortis par la poterne de Tabbaye. 

Il ne restait plus au gouverneur qu'un millier d'hommes. 
Il essa3^a de persuader à ses gens que les Allemands 
étaient par son ordre enfermés dans le château -, mais peu 
furent la dupe de ce dire, car il était évident pour tous que 
les Allemands, depuis la prise de la tour du Coin, n'étaient 



HISTOIRH I)'i:NE FORTERESSE. 253 

guère soucieux de se battre pour une cause qui les inté- 
ressait médiocrement et qu'ils regardaient comme perdue. 

Le sort de ces fuyards fut, d'ailleurs, assez triste. Pour 
vivre, ils se mirent à piller dans les environs, furent surpris 
par un corps de gendarmerie française qui battait Testrade 
autour du camp, et passés au lil de Tépée ou pendus 
comme larrons. Le peu qui parvint à s'échapper périt sous 
les coups des pa3'sans armés contre les coureurs. 

Abandonner son second retranchement sans attendre 
une attaque, semblait dur au sire de Montcler; aussi, 
n'a3'ant plus guère à ménager les vivres de la ville, il fit 
donner double ration à ses gens et les encouragea par de 
bonnes paroles, conservant son entrain et sa bonne mine 
au milieu d'eux. Il leur dit qu'un secours devait bientôt 
arriver, et qu'en résistant quelques jours encore, Charles 
d'Amboise serait obligé de lever le siège. 

Après avoir examiné le retranchement, posté des hom- 
mes dans les maisons en retraite et dans le bâtiment nord 
de l'abbaye, le sire de jNIontcler se disposait à prendre 
quelque repos, quand on vint lui dire que le long des ram- 
pes, au-dessus du pont, les sentinelles postées sur les bou- 
levards croyaient apercevoir un mouvement de l'ennemi. 
Il se dirigea aussitôt de ce côté et, en effet, vit une masse 
noire qui semblait envahir la pente comme une marée 
montante, en face du boulevard B *. 

Faire sortir la garnison du château et la disposer sur ce 
boulevard — elle se composait de deux cents hommes seu- 
lement — fut l'affaire de quelques minutes. L'escarpe de 
ce boulevard, dont le terre-plein se trouvait au niveau du 
fossé du château, offrait peu dé relief au-dessus des ram- 
pes (deux toises environ). Avant que l'assaillant n'eût dis- 
posé ses échelles, le gouverneur tit tirer sur cette masse 

I. Voir la figure 48. 



254 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

mouvante que Tobscurité de la nuit ne dissimulait pas 
entièrement. Les boulets de la couleuvrine et de la bom- 
barde firent leurs sillons. On entendit des cris, puis les 
assaillants, se divisant en deux colonnes, vinrent appliquer 
leurs échelles sur les deux flancs du boulevard. 

Presque au même instant le deuxième retranchement 
était attaqué vigoureusement, et pour faciliter cette attaque 
de nuit, les assaillants mettaient le feu aux maisons com- 
prises entre le premier et le second retranchement. Ainsi, 
ayant la flamme à dos, ils voyaient parfaitement les dé- 
fenseurs, tandis que ceux-ci étaient aveuglés par ce brasier 
d'où semblaient sortir les Français comme des ombres 
noires. Le sire de JMontcler courait à cheval d'une attaque 
à l'autre, animant son monde, s'exposant aux projectiles, 
et les deux assauts étaient bien soutenus. Du bâtiment de 
l'abbaye, les arbalétriers et des porteurs de traits à poudre 
faisaient subir des pertes très-sérieuses aux assaillants, qui 
désespérant de forcer le retranchement sur ce point, se 
portaient vers la jonction M N *. 

Il était évident, pour le brave gouverneur, que la place 
était perdue et qu'il n'avait plus qu'à rallier les restes de 
la garnison dans le châtaau s'il pouvait y arriver. Mais il 
voulait faire payer à l'ennemi cette retraite. Il envoya donc 
une réserve qu'il tenait dans Tabbaye pour renforcer les 
défenseurs du boulevard B^ Cette réserve n'était que de 
cent hommes tout au plus ; mais c'étaient de braves gens *, 
il leur enjoignit de défendre à tout prix le boulevard, et 
s'ils étaient débordés de rentrer au plus tôt dans le châ- 
teau, d'en lever le pont et de ne l'abaisser que quand ils 
le verraient revenir avec les restes de la garnison, à tra- 
vers les ennemis, sur le corps desquels il passerait. 



1. Voir la figure 58. 

2. Voir fig. 48. 



HisroiRi-: n'rN'i' forteresse. 255 

Puis il se mit résolument à la tête des dcbris qui défen- 
daient encore le retranchement, et se servant des maisons, 
des murs de Tabbaye, il recula pas à pas, obligeant l'en- 
nemi à faire 1j siège de chaque maison, de chaque clos, 
profitant des ruelles, des passages pour reprendre PolTensive 
et faire subir des pertes aux Français. Ceux-ci, exaspérés, 
mettaient le feu aux maisons qu'ils ne pouvaient forcer. 
L'abbaye résista encore plus de deux heures après que 
l'assiégeant eût pris le retranchement. Les défenseurs 
voyant la retraite coupée, se bavtirent jusqu'au dernier, 
car la poterne était occupée en dehors par une grosse 
troupe. L'église et les principaux bâtiments étaient en 
flammes. 

Le sire de Montcler maintint Tattaque dans les rues et 
maisons de la ville jusqu'au jour, puis déboucha avec 
quatre ou cinq cents hommes qui lui restaient sur la place 
devant le château. Il la trouva presque entièrement occu- 
pée par l'ennemi que quelques braves maintenaient. 

11 rallia cette troupe très-réduite et entra dans le châ- 
teau dont le pont fut levé aussitôt. La ville était prise, 
mais « fort gâtée, » ainsi que l'avait prédit messire Charles 
d'Amboise. Celui-ci donna les ordres les plus sévères pour 
couper l'incendie et arrêter le pillage, et pour sauvegarder 
la vie des habitants non armés. Mais il y avait beaucoup de 
victmies. Les blessés et les malades enfermés dans l'abbaye 
avaient péri dans les flammes *, des femmes, des vieillards, 
des enfants étaient gisants sur le pavé et dans les maisons. 
Toute cette journée du 27 septembre et celle du 28 furent 
employées par les Français à rétablir Tordre dans les 
troupes mêlées pendant le combat de la nuit, à enlever les 
blessés et à enterrer les morts. Messire Charles d'Amboise, 
pendant les deux journées précédentes, avait perdu un 
millier d'hommes-, il lui tardait d'en finir. Il fit donc, pen- 
dant la nuit du 28 au 29, amener douze bouches à feu 



256 HISTOIRE l/uNE FORTERESSE. 

en face du château, les lit munir de gabionnades et en- 
voya de nouveau un héraut pour sommer la garnison de 
se rendre. 

La réponse fut que la garnisc.n m se rendrait qu'autant 
qu'elle se verrait dans Timpossibilité de continuer la lutte. 

Le 2q au matin, les douze pièces commencèrent donc à 
ouvrir le feu contre l'ouvrage de la porte. Les assiégés ne 
pouvaient répondre à cette attaque qu'avec de petites 
pièces mises en batterie sur le sommet des tours. Mais le 
soir tous ces couronnements étaient écrètés, les combles 
percés, les mâchicoulis détruits. 

Pendant les journées du 3o septembre et du i" octobre, 
quatre grosses bombardes furent, en outre, établies contre 
la tour externe de la porte. Le soir ce:te tour s'écroulait 
dans le fossé. 

Messire Charles d'Amboise, avant de donner l'assaut, 
envoya encore offrir au gouverneur de capituler. 

Celui-ci alors se montra sur les ruines, et déclara que 
si on le bJssait sortir lui et ses liommes, vies et bagues 
sauves et enseignes déployées pour se rendre où bon leur 
semblerait, il rendrait le château. 

Charles d'Amboise vint alors sur la brèche de son côté 
et donna sa parole qu'il l'entendait ainsi. Les deux capi- 
taines alors se rapprochèrent et se tendirent la main. 

La ville et le château de la Roche-Pont étaient rentrés 
au pouvoir du roi Louis XL II ne restait plus au sire 
de Montcler que cinq cents hommes en état de combattre; 
encore y en avait-il un bon tiers de blessés. 

Messire Charles d'Amboise leur donna un sauf-conduit, 
leur fit délivrer des vivres et traita à sa table le sire de Mont- 
cler et ses capitaines. Le surlendemain, ceux-ci prenaient 
le chemin des Flandres avec ce qui leur restait de troupes 
étrangères. 




LES BASTIONS d'eRRARD DE BAR-LE-DUC 



HISTOIRE d'uXIZ FORTERESSE. 257 



XIII 



LA VILLE DE LA ROCHE-PONT EST FORTIFIEE PAR ERRARD 
DE BAR-LE- DUC, INGÉNIEUR DU TRÈS-CHRÉTIEN ROI 
DE FRANCE ET DE NAVARRE 



En I Gof), Henri IV était parvenu à maîtriser les factions 
religieuses et féodales qui avaient mis la France en péril 
depuis plus de trente ans. Il nourrissait de grands desseins 
que sa politique habile, son ame patriotique, ses talents 
militaires, les précieuses alliances qu'il savait nouer, de- 
vaient faire réussir. Mais Henri IV ne livrait rien au ha- 
sard et ne s'embarquait dans une entreprise, depuis que la 
couronne lui était échue, qu'après avoir tout préparé pour 
la mener à bonne fin. 

Lorsqu'il pressentit que le moment était proche d'inter- 
venir dans les affaires d'Allemagne, dont une partie avait 
les yeux fixés sur la France et n'attendait qu'un signal 
parti du Louvre pour se soustraire aux rivalités incessantes 
des princes et aux luttes religieuses, il prit ses mesures 
non-seulement en prévision d'une intervention à l'étran- 
ger, mais pour renforcer ses frontières, établir des dépôts 
et des centres d'approvisionnement. Assuré de l'amitié des 

17 



238 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Suisses, tranquille du côté de ritalic, grâce aux alliances 
qu'il s'était ménagées dans la Péninsule, et voulant agir 
à la fois vers l'Est et du côté des Pyrénées, il s'occupa des 
défenses du Roussillon et de la ligne qui réunit la Bour- 
gogne à la Champagne. 

Henri IV avait fait la guerre de partisan; mais alors, il 
n'avait à risquer que sa tête. Comme souverain, il ne 
croyait pas qu'il dût courir les aventures, et avant de se 
lancer dans les grandes entreprises qu'il méditait et qui 
pouvaient changer la face de l'Europe, il voulut mettre 
de son côté toutes les chances. Depuis plus de six ans, de 
concert avec son ministre Sully, il n'avait perdu ni un 
jour ni une heure pour préparer à la France, déchirée et 
envahie à la fin du seizième siècle, un avenir plein de gran- 
deur et qui pouvait lui ouvrir les plus belles destinées, si 
la main d'un assassin n'avait, du jour au lendcmam, dé- 
truit ces espérances fondées sur une sage politique et la 
prévision la plus attentive. 

Ce prince savait par expérience qu'un échec est toujours 
possible à la guerre, même quand on a ou qu'on croit 
avoir toutes les chances pour soi et que le talent d'un 
général consiste à trouver des ressources nouvelles après un 
revers. On est d'autant plus assuré du succès dans le métier 
des armes, qu'on a tout prévu pour éviter qu'un premier 
revers ne se change en désastre. Henri IV disposait donc, 
derrière l'armée qu'il comptait diriger en personne vers 
l'Est, une bonne ligne de retraite et de ravitaillement. Il 
fit mettre en état de défense les villes et points stratégiques 
importants de Chalon-sur-Saône, en passant par Beaune, 
Dijon, Langres sur le cours de la Haute-Marne, de Lan- 
gres à Chaumont, Saint-Dizier, Chiliens, Reims, Laon, 
Péronne et Amiens. Verdun et Metz avaient reçu sa visite 
et éveillé sa sollicitude. A Metz, il avait commandé des 
ouvrages assez importants. La ^ille de la Roche-Pont 



HISTOIRE D UNE FORTERESSi:. 2dD 



était comprise dans la portion de cette ligne de défense 
entre Dijon et Langres. L'ingénieur Errard de Bar-le-Duc 
avait du s'occuper de ces ouvrages, en commençant par 
ChrUon-sur-Saône. Il avait mérité d'ailleurs la confiance 
que lui marquait le roi, car c'était un homme de res- 
sources et qui avait fait ses preuves. 

Errard de Bar-le-Duc se servait des murailles anciennes, 
les considérant comme enceintes propres à la défense rap- 
prochée, mais il établissait en dehors des ouvrages qui 
commandaient la campagne et forçaient l'assiégeant à ne 
commencer ses opérations qu'à une distance de cinq à six 
cents toises. C'était encore le système des boulevards, seu- 
lement ceux-ci, au Heu de n'offrir qu'un obstacle isolé, se 
défendaient les uns les autres en croisant leurs feux et 
étaient déjà de véritables bastions. 

Les trois grosses tours rondes du nord de la cité de la 
Roche-Pont étaient alors fort délabrées. Errard les fit ter- 
rasser, puis les enveloppa d'ouvrages en terre avec escarpe 
revêtue. Vers le plateau, faisant face au nord, il fit cons- 
truire une grande tenaille avec double fossé et ravelin. La 
figure 59 donne le plan de la cité après les travaux ordon- 
nés par Errard. Indépendamment des ouvrages dont nous 
venons de parler et qui sont indiqués en A, B, C et D, 
l'ingénieur du roi fit élever les bastions E, F, G, H et I 
qui croisaient leurs feux et dont les orillons masquaient de 
petites pièces destinées à flanquer l'ancien rempart. 

La plupart des vieilles tours furent dérasées et ter- 
rassées pour recevoir du canon. Le vieux château, dont il 
ne restait plus guère que le donjon et quelques logis, fut 
entouré d'une enceinte bastionnée, avec tenaille du côté de 
la ville. 

La ville basse, vers l'Ouest, quoique réduite à des di- 
mensions restreintes, subsistait à peu près telle que nous 
Pavons vue précédemment. Quant à la ville haute, après 



■iGo 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



rincendie causé par le dernier siège, elle s"'était rebâtie as- 
sez pauvrement. Sous François V% Tabbaye avait été sé- 
cularisée et son ancienne église était desservie par un Cha- 
pitre. Le vieux pont de pierre subsistait toujours près de 
Tembouchure du ruisseau et, en O, était un second pont de 
bois reliant les deux rives. Quant au pont P, il était ruiné 
et n'avait pas été reconstruit. 

Du bastion B à la ri\'ière et du bastion D à Tétang, 




Errard fit élever deux fronts K et L à crémaillères, pour 
commander les rampes du plateau à droite et à gauche et 
empêcher l'assaillant de se loger sur les lianes Est et Ouest 
de la cité. 

Pour le temps, ces ouvrages paraissaient bons, et Taxiome 
de fortifications : « Ce qui se défend doit être défendu, » 
était passablement observé déjà. La figure 60 donne l'ou- 
vrage nord qui était destiné à balayer le plateau et à 



HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 



2(3 I 



rendre difficile rapproche de la ville très-accessible de ce 
côté. Cet ouvrage se composait d'un raveiin A, dont le 
relief, au-dessus du niveau du plateau, ne dépassait pas 
une toise:, puis d'une première tenaille B avec orillons, 
dont le relief était de trois toises au-dessus du plateau et 
d'une seconde tenaille C, dont le relief était d'une demi-toise 



/■///. CI 




au-dessus du niveau de la tenaille B ; de deux bastions, D 
et F, qui enveloppaient les deux grosses tours, G et H, ter- 
rassées. Les plate-formes de celles-ci s'élevaient d'une demi- 
toise au-dessus des plate-formes des deux bastions. La 
porte I, du quatorzième siècle, avait été conservée et répa- 
rée et les courtines K terrassées pour recevoir du canon. 



202 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

La voie passait sur la face droite du ravelin et, de ce- 
lui-ci, se dirigeait perpendiculairement sur le milieu des 
tenailles. Un large fossé E protégeait les ouvrages exté- 
rieurs et un second fossé L, la courtine de la seconde 
tenaille. 

La figure 6i représente le tracé perspectif du bastion F^ 
Ces défenses toutefois ne furent utilisées que trente ans 
environ après leur construction. 

I. Eu plan général, fig. 59. 



HISTOIRE I) UNE FORTERESSE. 26-'^ 



XIV 



SIXIEME SISGE 



Vers le commencement de juillet ibSG, la France, gou- 
vernée par le cardinal de Richelieu, voyait ses frontières 
envahies vers le nord par le trop célèbre Jean de Weert et 
par une armée d'Hispano-Belges, à laquelle TEmpire avait 
joint une nombreuse cavalerie légère composée de Polo- 
nais, de Hongrois et de Croates. Ces troupes alliées s'a- 
vancèrent jusqu'en Picardie, et Paris crut un instant qu'il 
allait être assiégé, mais Pennemi s'attarda au siège de Cor- 
bie, et ayant pris cette ville dans laquelle il laissa une 
garnison, il se retira dans la crainte d'être pris à revers par 
les Hollandais. 

L'armée française vint bientôt assiéger à son tour et 
reprendre Corbie. Une attaque avait été combinée en même 
temps par les troupes impériales contre la Bourgogne, pen- 
dant que l'armée de Condé assiégeait Dole qui tenait pour les 
Espagnols. L'armée des Impériaux toutefois, n'ayant reçu 
eue tardivement les renforts nécessaires, ne dirigea pas sa 
pointe en m^me temps que celle des Hispano-Belges et ne 
franchit la frontière que le 22 octobre, ce qui donna le 



264 HISTOIRE D'UNE FORTERESSE. 

temps de faire passer en Bourgogne les troupes françaises 
employées au siège de Corbie, de réunir les milices de la 
province et de recevoir les renforts amenés au prince de 
Condé par le duc de Weimar et le cardinal de La Valette. 
Ne pouvant faire lever le siège de Dole, les Impériaux se 
jetèrent sur la Saône qu"'ils passèrent et envoyèrent un 
corps pour s'emparer de la petite cité de la Roche-Pont, 
dont la prise leur permettait de se diriger, soit sur Dijon, 
soit sur Langres, et d'isoler le prince de Condé. La ville 
de la Roche-Pont était médiocrement munie d'artillerie et 
ne renfermait qu'une garnison d'un millier d'hommes, lors- 
que les Impériaux se présentèrent devant ses murs, le 2 no- 
vembre. Ces troupes étaient au nombre de six mille hom- 
mes et amenaient une artillerie de trente bouches à feu, 
dont douze de gros calibre. Elles étaient commandées par 
Galas et comptaient bien emporter la place en peu de jours, 
car les capitaines savaient par leurs espions que la garnison 
était faible, mal approvisionnée et n'était pas préparée à 
une attaque. 

Cependant, le comte de Rantzau avait été envoyé par les 
généraux français pour ravitailler les places de Saint- Jean- 
de-Losne et de la Roche-Pontet mettre un capitaine expé- 
rimenté dans cette dernière \'ille. Le comte arriva devant la 
Roche-Pont deux jours avant les Allemands- il y laissa un 
millier d'hommes et Rincourt comme gouverneur, des mu- 
nitions d'artillerie et un convoi de vivres-, puis n'a3^ant 
plus avec lui que deux à trois mille hommes, il ne crut pas 
pouvoir attaquer le corps d'armée des Impériaux et se di- 
rigea sur Saint-Jean-de-Losne où il entra, le 2 novembre, 
à la barbe des Allemands qui investissaient déjà la ville. 
Dès son arrivée devant la Roche-Pont, Galas fit sommer la 
place, en promettant à la garnison les conditions les plus 
avantageuses, et aux habitants de respecter les personnes 
et les propriétés. L'officier du général des Impériaux fat 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 205 

renvoyé comme il était \cnu, et on se prépara de part et 
d'autre à Tattaque et à la défense. 

Rincourt était une de ces natures d'apparence noncha- 
lante et froide, aimant le repos, ne paraissant jamais pres- 
sé, de taille moyenne avec quelque peu d'embonpoint. Sa 
figure pâle, ses cheveux blonds et ses yeux d'un bleu sans 
éclat, ne semblaient pas cacher un cœur trempé, mais une 
âme sans ressort, un esprit blasé ou tout au moins indifle- 
rent. Rincourt avait fait ses preuves en maintes circonstances 
cependant, et le comte de Rantzau, qui s'y connaissait, 
l'estimait fort. En le laissant dans la place, il lui avait 
donné ces simples instructions : « Tenez ici jusqu'au der- 
nier homme : d'ailleurs, faites pour le mieux. » Au messa- 
ger de Galas, Rincourt avait répondu : « J'ai pour instruc- 
tion de défendre la place et je la défendrai, » 

Rincourt, tout en prenant les dispositions nécessaires à 
la défense et en se faisant rendre compte des approvision- 
nements, sentait bien que s'il se laissait enfermer tout 
d'abord dans la ville, l'ennemi, en moins d'une semaine, 
aurait fait brèche, et que la prise de la Roche-Pont était 
au plus l'affaire de quinze à vingt jours. Les approvision- 
nements en vivres permettaient à peine une aussi longue 
résistance ; à cette époque de l'année, il était difficile de se 
pourvoir, en admettant même qu'on ne fiât pas exactement 
investi. Le gouverneur résolut donc de prendre l'initiative 
et de faire que les travaux d'approche subissent des empê- 
chements tels que l'ennemi, pour peu que la saison devînt 
mauvaise, eût fort à faire de se maintenir dans ses loge- 
ments. 

11 fit venir le mayeur et les notables de la ville, et leur 
demanda ce qu'ils comptaient faire et si les habitants de- 
meureraient les bras croisés dans leurs maisons pendant 
que les gens du roi se battraient pour défendre la ville. 
Ceux-ci lui donnèrent l'assurance que les habitants, au 



266 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

contraire, étaient disposés à se défendre et que les femmes 
se tiendraient même, s'il était besoin, sur les remparts • que 
chacun savait comment les ennemis s'étaient conduits en 
Picardie, que la pire chose était de se fier à leurs promesses, 
et que s'il fallait mourir, mieux valait que ce fut en com- 
battant. « S'il en est ainsi, répondit le gouverneur, et si 
vos actes répondent à vos paroles, vous pouvez être assu- 
rés que les Allemands n'entreront pas ici^ mais.... il faut 
agir. Avez-vous dans la ville des artilleurs parmi les habi- 
tants? — Nous en avons quelques-uns; tous nos jeunes 
gens sont hardis et robustes et beaucoup savent se servir 
du mousquet et de la pique. — Eh bien, ramassez ce monde 
cette nuit, et demain matin, que tous les volontaires, ar- 
més ou non armés, soient avec vous sur la place devant le 
château. Quoi que vous entendiez ce soir, ne vous laissez 
pas distraire de ce soin, ne vous alarmez pas. » 

La nuit venue (et elle vient de bonne heure le 2 novem- 
bre), Rincourt fit atteler deux petites pièces de canon, fit 
monter deux cents hommes à cheval, — car il avait quel- 
que cavalerie — avec quatre cents piétons, veilla à ce que 
les artilleurs fussent à leurs pièces dans les ouvrages de la 
tenaille en laissant à leurs capitaines des instructions pré- 
cises, commanda quatre cents hommes pour trois heures 
du matin, et, vers dix heures, sortit avec ses six cents hom- 
mes et ses deux pièces par la porte de l'avancée. 

La nuit était brumeuse et parfaitement obscure. Le gou- 
verneur avait eu le soin de faire envelopper les roues de ses 
deux canons de morceaux de drap et de toile, et de faire 
porter les leviers, cuillers à poudre et refouloirs par les 
servants, afin d'éviter le bruit. En sortant du ravelin, il fît 
diriger les deux canons obliquement à droite et à gauche, 
de manière à les maintenir à une portée de mousquet de 
la colonne du centre \ la cavalerie les escortait. Pour lui, 
avec ses trois à quatre cents gens de pied, il marcha droit 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 267 

aux avant-postes ennemis. Il les rencontra environ à cinq 
cents toises de Tavancée, qui faisaient la soupe devant leurs 
feux. Tombant brusquement sur les sentinelles et les pos- 
tes voisins, il se jeta au beau milieu des ennemis dispersés 
dans des vergers et tuant tout ce qui résistait, il poussa de- 
vant lui. 

Conformément aux instructions qu'ils avaient reçues, 
les artilleurs mirent alors leurs pièces en batterie et firent 
feu à droite et à gauche vers les deux extrémités du cam- 
pement. Les Impériaux se crurent alors attaqués sur toute 
rétendue de leur front et mirent quelque temps à combi- 
ner leur défense. 

Dès que Rincourt vit les ennemis se grouper en nom- 
bre devant lui, il déroba brusquement la droite et la gau- 
che de sa petite troupe vers les deux pièces et la cavalerie. Les 
Allemands alors s'avancèrent en masse compacte et quelque 
peu confuse, cherchant l'assaillant, et ne sachant pas trop 
s'ils devaient le poursuivre vers l'Est ou l'Ouest du plateau. 
Alors après une nouvelle décharge des pièces, les deux pe- 
tits corps français, cavalerie et infanterie se jetèrent sur les 
flancs de cette colonne, tuèrent et prirent une centaine 
d'hommes et rabattirent vivement vers l'avancée, protégés 
par quelques volées envoyées des bastions de la tenaille, 
au jugé. 

Cette échauffourée était terminée à minuit, sans pertes. 
Rincourt envoya ses hommes se reposer, et à trois heures 
du matin, sortit de nouveau avec les quatre cents piétons 
commandés pour cette heure; cette fois sans canon et 
sans cavalerie. Il longea l'arête occidentale du pla- 
teau, et lorsqu'il se vit à portée de mousquet des avant- 
postes, ayant étendu les mousquetaires sur une longue li- 
gne, il leur fit faire une décharge générale ; puis, se déro- 
bant obliquement, il exécuta la même manœuvre quelques 
instants après, du côté de l'Est, après quoi il se retira. 



268 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

L'ennemi ne comprenait rien à ces attaques. Il avait 
passé toute la nuit en alerte, et le matin il se décida à éta- 
blir ses premières lignes à huit cenls toises de la tenaille, 
en plaçant des postes avancés derrière des retranchements 
faits à la hâte. Il ouvrit dès lors la tranchée à quatre cents 
toises. 

Tout le jour, les grosses pièces montées sur les terre- 
pleins de la tenaille envoyèrent des boulets sur ces postes 
avancés, tuèrent quelques hommes et bouleversèrent les 
retranchements. Pendant la nuit du 3 au 4 novembre, Rin- 
court,qui avait reconnu qu'un corps assez nombreux d'en- 
nemis se portait le long de la rivière en amont, peut-être 
dans l'intention de la passer de nuit et d'attaquer à revers 
le front K* avec du canon, fit sortir deux cents hommes de 
pied, bien commandés, par le ravelin de l'avancée et sor- 
tit avec trois cents hommes par la porte de ce front K. Il 
attaqua les postes le long de la rivière, en même temps que 
la première troupe escarmouchait avec les avant-postes 
établis le long des rampes occidentales du plateau. Lors- 
que cette première troupe se vit trop pressée, elle descen- 
dit au pas de course la rampe occidentale pour rallier celle 
de Rincourt qui, de son côté, battait en retraite, après 
avoir mis le désordre parmi les ennemis. 

Ceux-ci toutefois, étant sur leurs gardes, poursuivaient 
vivement et en nombre croissant les cinq cents h:mmes de 
la ville. Mais la chose avait été prévue par le gouverneur, 
et un second corps de quatre cents hommes qui, pendant 
l'action sortait à son tour du ravelin, descendit les rampes 
occidentales au pas de course et se précipita sur le flanc 
des Impériaux. 

Alors les cinq cents hommes commandés par Rincourt 
se retournèrent. Là encore deux à trois cents Allemands 

I. .Voii' la figure 59. 



HISTOIRE D L'NE FORTERESSE. 2G9 

furent tues, blessés ou se jetèrent à Tcau. Les pertes des 
Français étaient insignifiantes. 

Si ces alertes continuelles fatiguaient et déconcertaient 
quelque peu Passiégeant qui ne croyait pas avoir devant 
lui une garnison assez nombreuse pour oser prendre 
l'offensive, elles rendaient confiance à Tassiégé et lui 
donnaient une haute idée des talents militaires du gouver- 
neur. 

Celui-ci conservait toujours sa physionomie froide, ses 
allures nonchalantes, bien qu'il fût sans cesse debout et 
donnât ses ordres avec précision. Voyant les choses tour- 
ner ainsi, les dizainiers de la ville assurèrent le gouver- 
neur de leur entier dévouement et de la bonne volonté des 
miliciens qui à eux seuls suffiraient à garder les remparts-, 
il pouvait donc en toute sûreté, ajoutaient-ils, agir au de- 
hors et amuser Tennemi. C'était tout ce que demandait 
Rincourt. 

Les Impériaux toutefois ne laissaient pas d'avancer la 
tranchée. Le soir du 5 novembre, elle était à deux cent-cin- 
quante toises du saillant et en arrière était établie une 
assez bonne place d'armes entourée d'un épaulement avec 
canons aux angles et abatis d'arbres au bas de la plongée. 
Toutes les nuits, le gouverneur trouvait le moyen d'in- 
quiéter l'ennemi, souvent à deux ou trois heures d'inter- 
valle, de manière à le tenir sans cesse en éveil. 

Galas avait cependant fait passer deux pièces de canon 
sur la rive droite du cours d'eau hors de la vue de l'as- 
siégé , et le 7 novembre il les installait sur cette rive, de 
manière à battre à revers b front à crémaillère K\ Le 
pont de bois avait été brûlé par l'assiégé et le pont de 
pierre barricadé et armé d'un cavalier sur la rive gauche 
qui battait la rive droite. Derrière des maisons du fau- 

I. Voir la figure 59. 



270 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



bourg de TOuest, Rincourt fit établir une batterie armée de 
trois canons qui avaient été tirés de l'arsenal de la ville 
pendant la nuit. Le matin du 8 novembre, les maisons qui 
masquaient les trois pièces a3'ant été jetées bas, ces bouches 
à feu ouvrirent leur feu contre la batterie de l'assiégeant 
qui tut bientôt réduite au silence. 




r^ 



-i ( i- 



Ce même jour, la tranchée était à cent-cinquante toises 
de Tavancée et une seconde place d'armes était commencée 
sur ce point (fig. 62). Le gouverneur résolut de boule- 
verser les travaux de l'ennemi. A deux heures du matin, il 
fit d'abord sortir une troupe de cinq cents hom.mes qui 
attaquerait la place d'armes par l'Ouest, pendant qu'une se- 
conde troupe de deux cents hommes l'attaquerait par l'Est 



# 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE 



SORTIE DE NUIT 




l'attaque 
d'une des places d'armes de l'assiégeant 



HISTOIRE l) UNE FORTERESSE. 



et lui, sortant avec quatre cents hommes, continuerait 
TofTensive, si elle avait chance de réussir ou protégerait la 
retraite. Ses hommes étaient armés de piques, de couteaux 
de brèche, de grenades et de pistolets. 

L'assiégeant avait sur ce point douze à quinze cents hom- 
mes pour protéger les travailleurs. 

La première troupe des gens de la ville se porta réso- 
lument sur Touvrage commencé, le prenant sur son flan'' 
droit, jetant des grenades dans les tranchées, bouleversant 
les gabions et les fascines. Elle eut bientôt sur les bras 
tous les Allemands postés sur ce point; mais sachant qu'elle 
allait être immédiatement secourue, elle tint ferme au mi- 
lieu de la place d'armes, se servant de tout obstacle pour se 
retrancher. Ce combat n'était éclairé que par quelques 
feux de bivacs assez éloignés et par les explosions des gre- 
nades. Tous les gens de la ville, pour se reconnaître, 
avaient mis des chemises par-dessus leur buffle ou leur 
pourpoint. Arriva bientôt du côté de l'Est la seconde 
troupe qui mit ainsi une partie des assiégeants entre deux 
attaques. Ceux-ci se retirèrent, et se ralliant à cent pas 
environ en arrière de la place d'armes, ils attaquèrent à leur 
tour les gens de la ville par les deux flancs -, le combat re- 
commença avec acharnement, les Français ne voulant pas 
abandonner la place. Ils eussent cependant fini par être 
écrasés sous le nombre, si Rincourt ne fût survenu au 
milieu de la mêlée avec sa réserve de quatre cents hom- 
mes (fig. 63). Il se jeta sur un des flancs de la troupe 
nombreuse des Allemands, san"& pousser un cri. Ceux-ci 
perdirent alors la tête et commencèrent à se mettre au re- 
tour assez vivement. Bientôt, malgré les officiers, la dé- 
bandade fut complète et les fuyards s'en allèrent jeter 
l'alarme dans les postes voisins et jusqu'au camp, préten- 
dant qu'ils étaient surpris par un nombreux corps de se- 
cours. 



2^2 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

Galas ne savait trop si ce n'était là qu'une sortie combi- 
née ou si quelque corps de secours n'était pas passé entre 
ses lignes et la place. Réunissant tout le monde qu'il avait 
sous la main, faisant monter à cheval deux ou trois cents 
cavaliers, il se dirigea vers les ouvrages abandonnés. Rin- 
court ne l'avait pas attendu, après avoir gâté la tranchée 
sur une longueur de cent pas, dispersé les gabions, mis le 
feu à des tas de fascines, encloué deux canons que l'en- 
nemi avait abandonnés, crevé des tonneaux de munitions, 
enlevé les outils des pionniers, il avait battu en retraite 
avec son monde. 

Cette sortie lui avait fait perdre une cinquantaine d'hom- 
mes*, il ramenait ses blessés. 

Quand survint Galas, il n'y avait plus dans les ouvra- 
ges, que les morts des deux partis et quelques blessés. Dans 
sa colère, il brisa sa canne sur le dos des premiers soldats 
qu'il trouva sous* sa main, les traitant de lâches, de traîtres 
et menaçant de faire décimer toute la troupe chargée de 
la garde de la tranchée. Le désordre ne pouvait être ré- 
paré en quelques heures de nuit. On ne se reconnaissait 
plus au milieu de ces gabions dispersés, de ces tranchées 
comblées sur quelques points, et quand le jour parut, de 
la tenaille, les assiégés envoyèrent trois ou quatre volées 
de boulets, au milieu de cette troupe confuse qui recula 
dès lors jusqu'à la première place d'armes. 

Pour surcroît de mécompte, vers dix heures du matin, 
un message envoyé de Saint-Jean-de-Losne apprit au gé- 
néral des Impériaux que cette bicoque résistait, que les sor- 
ties continuelles de la garnison fatiguaient les troupes , 
que le siège serait plus long qu'on ne le croyait d'abord et 
qu'enfin sa présence serait nécessaire pour diriger l'atta- 
que et tenir tête au comte de Rantzau enfermé dans la 
ville. 

La possession de Saint-Jean-de-Losne que Galas croyait 



HISTOIRE 1) UNE FORTERESSE. 27O 

déjà entre les mains de ses troupes, importait plus encore 
aux Impériaux que celle delà Roche-Pont.Car Saint-Jean- 
de-Losne assurait aux Allemands le passage de la Saône *, 
mais cette ville résistant, ils pouvaient être coupés par le 
prince de Condé qui, levant le siège de Dole ou prenant 
cette place, se Jetterait sur les derrières de Tannée impé- 
riale. Galas était donc fort soucieux. Lever le siège de la 
Roche-Pont et se diriger avec toutes ses forces sur le prince 
de Condé, était peut-être le parti le plus sage, mais c'était 
modifier un plan de campagne sur lequel les Impériaux 
fondaient les plus brillantes espérances ; c'était abandon- 
ner cette conquête de la Bourgogne que Ton croyait assu- 
rée en Allemagne quelques jours auparavant; c'était un 
échec manifeste dès Tentrée en campagne. 

Galas prit donc un terme moyen, ce qui à la guerre est 
presque toujours le pire; il résolut de laisser devant la 
Roche-Pont assez de troupes pour l'investir étroitement, 
sachant que la place n'avait pas pour bien longtemps de 
vivres, et d'en finir avec Saint- Jean-dc-Losne. Cette place 
tombée, il pouvait ressaisir son premier plan. 

Dès le soir du 9 novembre, après avoir désigné le com- 
mandant des troupes campées devant la Roche -Pont et 
laissé ses instructions, il quitta le camp pour aller rejoin- 
dre l'armée devant Saint- Jean-de-Losne. 

Ces instructions portaient en substance : l'établissement 
d'une ligne d'investissement autour de la place et la con- 
tinuation de l'attaque du saillant Nord, en se couvrant 
bien, en mettant le temps nécessaire aux ouvrages. De plus 
il fit tracer devant lui une batterie de mortiers de bom- 
bes. — Il avait fait venir quatre de ces engins pour bom- 
barder la ville ^ Le lieutenant de Galas était d'origine 

I. On cmploynit dcjii dans les sièges les bombes inventées par les Hol- 
landais au commencement du dix-septième siècle. 

18 



274 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

italienne et se nommait Forcia, c'était un homme impé- 
tueux, bon pour un coup de main, grand causeur, assez 
habile ingénieur, mais qui manquait de ténacité, de suite, 
et changeait d'idée à chaque instant. Par ses flatteries et 
Tadmiration qu'il manifestait à tout propos pour les talents 
militaires de Galas, il était parvenu à persuader à celui-ci 
que personne mieux que Forcia n'était en état de suppléer 
le général, d'entrer dans ses projets, de mettre à exécution 
ses plans militaires. Forcia avait donc paru pénétré de la 
profondeur des vues de Galas et avait compendieusement 
promis de suivre mot à mot toutes ses instructions. Cepen- 
dant il n'est pas de flatteur si habile qu'il soit, qui ne laisse 
dans l'esprit de celui qui l'écoute — pour peu qu'il soit 
homme de sens — un sentiment de méfiance. Aussi Ga- 
las, en quittant le camp de la Roche-Pont, avait recom- 
mandé à un jeune lieutenant qui lui servait de secrétaire 
et qu'il laissait près de Forcia, de tout voir et de lui ren- 
dre compte des moindres détails, à lui. Galas, par des 
messages fréquents. 

Pendant la nuit du 9 au 10, Rincourt fit reposer son 
monde, car la moitié de la garnison avait donné la nuit 
précédente. Le matin du 10, un des espions qu'il entrete- 
nait soigneusement dans la campagne et jusque dans le 
camp de l'ennemi, vint lui apprendre que Galas était parti 
la veille au soir avec une assez faible escorte, et que 1er 
troupes impériales étaient placées sous les ordres d'un de 
ses lieutenants. Cette nouvelle donna fort à réfléchir au 
gouverneur-, il savait que Saint-Jean-de-Losne tenait er.- 
core, et il entrevit la vérité. Tout dévoué au comte d;: 
Rantzau, il sentit que mieux que jamais son devoir était 
d'occuper si bien l'ennemi, qu'il ne pût avoir la pensée de 
réduire le nombre des troupes réunies autour de la Ro- 
che-Pont, pour renforcer celles occupées au siège deSaint- 
Jean-de-Losne. 



histoirl: d une forteresse. 276 

La garnison était pleine de confiance et d'ardeur, et 
les niiliciens de la ville demandaient aussi à participer aux 
sorties. 

Ces miliciens formaient un corps de douze cents hom- 
mes environ, que Rincourt avait divisé par compagnies de 
cent hommes, commandées chacune par les dizainiers et 
un capitaine. Il avait divisé ces compagnies en deux ba- 
tailles de six cents hommes chacune. La première était 
composée des hommes les plus robustes et connaissant 
quelque peu le métier des armes; la deuxième compre- 
nait les pères de famille , les hommes d'âge mijr ou 
peu expérimentés. A ceux-là incombait spécialement la 
garde des remparts, les rondes de jour et de nuit, et la 
police intérieure. Avec les troupes régulières, le gouver- 
neur pouvait donc, même après les pertes subies et en lais- 
sant dans la ville les artilleurs nécessaires au service des 
pièces, disposer de deux mille deux cents hommes en- 
viron. 

Les femmes delà Roche-Pont s'étaient offertes pour ai- 
der cà la défense. Rincourt les avait embrigadées par dix, 
et elles étaient chargées de porter les munitions, de prépa- 
rer les vivres, de réparer les harnois de guerre, de faire 
des fascines et des sacs. 

Depuis l'arrivée de l'ennemi, le gouverneur avait pu 
faire entrer dans la ville quelques bestiaux, du grain et des 
fourrages, ce qui donnait encore seize jours de vivres. 

Il espérait bien, avant l'expiration de ce délai, être dé- 
barrassé des Allemands. La population était, d'ailleurs, ra- 
tionnée comme la garnison et, sous peine d'être passés par 
les armes, les habitants avaient dû remettre aux magasins 
de la ville toutes les provisions en vivres qu'ils possédaient 
chez eux. Les deux églises de la ville haute, avaient été 
converties en hôpitaux pour les blessés. 

Si le moral de la garnison se soutenait et s'élevait 



276 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

même, il n'en était pas de même du côté des Impériaux. 
Forcia s^empressa de faire savoir aux troupes allemandes 
qu'il était pourvu du commandement général-, il réunit les 
capitaines et se crut obligé de leur faire un discours quel- 
que peu long et emphatique, accompagné de gestes théâ- 
trals. 

Cela fit un médiocre effet sur Tesprit de ces officiers, la 
plupart vieux routiers, et qui ne tenaient pas Forcia en 
très-grande estime. Ils retournèrent donc dans leurs quar- 
tiers Torcille basse, et n'augurant rien de bon des suites de 
ce siège. Suivant les instructions que lui avait laissées 
Galas, Forcia donna des ordres pour investir entièrement 
la place. 

Déduction faite des pertes subies depuis le commence- 
ment du siège et des désertions, Forcia ne disposait guère, 
lorsque le commandement lui fut remis, que de cinq mille 
hommes. Il s'agissait de conserver sur le point d'attaque 
un corps assez nombreux pour ne pas avoir à craindre les 
sorties de la garnison, et de répartir autour de la cité des 
postes assez bien reliés et défendus pour empêcher toute 
communication de la ville avec les dehors -, car il était cer- 
tain que les habitants seraient réduits à la famine au bout 
de quelques jours. 

La prudence exigeait donc d'établir une ligne de contre- 
vallation, de la munir d'artillerie, de faire bonne garde et 
de donner assez d'occupation à la garnison, pour lui ôter 
l'idée d'entreprendre de fortes sorties. Cette tactique ame- 
nait infailliblement la reddition de la ville, dans un délai 
peu éloigné. C'était là, en substance, les instructions de 
Galas. Mais Forcia prétendait mieux , il trouvait ces 
moyens lents, peu dignes de lui, et, en idée, il se voyait 
au bout de quelques jours possesseur de la place, en- 
voyant à Galas la nouvelle de la capitulation, dans un 
message digne de la Rome antique. 



HISTOIRl' I) UNE FORTERESSE. 277 



Il n'osait cependant se mettre en contradition formelle 
avec les instructions qu'il avait reçues:, mais il entendait 
bien ne s'y soumettre que pour la forme, voulant montrer 
à Tarmée comment on mène un siège, quand on possède 
•les connaissances d'un ingénieur de premier ordre. Il 
pensa que trois mille hommes lui sulHraicnt pour tenir 
Tassiégé en respect du côté du Nord, pour mener vivement 
les trav'aux d'approche et emporter la place. Avec deux 
mille hommes, il comptait intercepter toutes les communi- 
cations des habitants avec les dehors. En conséquence, il 
établit un poste de deux cents hommes le long de la rivière 
(rive gauche), à cent toises de l'angle de la courtine K'. 
Un deuxième poste de deux cents hommes sui- la rive 
droite, en face du pont de bois O détruit ; un troisième 
poste de cent hommes, en face de l'ancien pont P; un 
quatrième poste de trois cents hommes, à cent toises du 
pont de pierre ; un cinquième poste de trois cents hommes, 
le long du ruisseau au Sud-Est de l'escarpement du châ- 
teau; un sixième poste de deux cents hommes, en arrière 
de la chaussée des moulins de l'Est-, un septième poste de 
trois cents hommes, en amont de l'étang vers le Nord-Est : 
total mille six cents hommes. Quatre cents hommes durent 
être chargés de relier ces postes principaux, ou de les ren- 
forcer au besoin". Le rempart L*, empêchant l'assiégeant 
de filer entre l'étang et la place, les postes cinquième, 
sixième et septième ne communiquaient avec le quartier 
général qu'en faisant un long détour, et ne pouvaient être 
soutenus par les postes de la rive droite, que si on établis- 
sait un pont en aval du pont de pierre; c'était là un gros 
inconvénient. Forcia ne songeait pas à s'emparer du pont 
de pierre par un coup de main, ce passage étant commandé 
par un cavalier et par les bastions du château ; il préféra 

1. Voir la figure 5p. 



278 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

établir un pont en aval, afin de mettre ses postes en com- 
munication les uns avec les autres. 

Voulant réserver toute son artillerie pour foudroyer la 
place et faire brèche promptement, il ne munit aucun de 
ces postes de canon, et se contenta de leur recomniander 
de se bien palissader et d'élever quelques épaulements pour 
s'abriter. Ses instructions manquaient de précision, mais il 
citait fréquemment et César et Végèce et Frontin, et quel- 
ques-uns des grands capitaines qui avaient illustré Tltalie 
au siècle précédent. Tout en recommandant la vigilance à 
ses capitaines, il alla seulement reconnaître le terrain avec 
eux, pour installer leurs postes -, mais ne se préoccupa pas 
autrement de savoir si ses ordres étaient compris et ponc- 
tuellement exécutés. L'investissement n'était qu'une con- 
cession faite au général en chef, et toute son attention se 
porta sur l'attaque du Nord. 11 ne put même se garder de 
dire devant ses officiers, que jusqu'à cette heure les ouvra- 
ges avaient été faiblement conçus et conduits-, propos qui 
fut bientôt rapporté à Galas. 

Rincourt profita du répit que lui laissait l'assiégeant 
pour organiser plus fortement sa petite garnison. On a vu 
qu'il avait six cents hommes de miliciens disponibles pour 
agir, au besoin, en dehors des remparts. Il s'occupa de 
l'armement de ces hommes, lequel était insuffisant. Le 
château contenait une centaine de mousquets -qu'il distri- 
bua aux hommes de ce corps qui savaient le mieux se 
servir de cette arme et qui n'en possédaient pas. Pour les 
autres, il les munit de bonnes piques, de couteaux de 
brèche et de pertuisanes. Indépendamment des artilleurs, 
il lui restait seize cents soldats, dont trois cents cavaliers, 
qu'il forma en quatre corps de quatre compagnies de fan- 
tassins, de quatre-vingts hommes chacune, comman- 
dées par un capitaine, et en trois compagnies de cavaliers 
de cent hommes d'effectif. 



HisTOiRii D uxf: forteresse. 279 

La ville contenait trente-deux pièces de canons de divers 
calibres. Il y en avait seize en batterie dans Touvragc du 
Nord^ deux sur le cavalier en arrière du ponf, une dans 
le bastion du donjon -, deux dans le bastion F * et une dans 
chacun des sept autres bastions, total : vingt-huit. Deux 
furent placées sur la tenaille du château et deux tenues en 
réserve. Les dispositions prises par Tennemi furent bientôt 
connues du gouverneur, soit par ses espions, soit par les 
reconnaissances qu'il faisait faire la nuit par ses meilleurs 
officiers ou qu'il faisait lui-même*, il se garda bien de gêner 
leur établissement et se contenta de doubler le poste du 
pont, lequel fut porté à deux cents hommes. 

Dans la nuit du 11 au 12 novembre, Forcia fit ouvrir 
une seconde tranchée et traça les travaux d'approche, 
ainsi que l'indique la figure 64. Indépendamment des 
deux places d'armes A et B déjà tracées, il en projeta 
une troisième C à laquelle on arriverait par une nouvelle 
tranchée D, puis deux batteries en G et en F pour quatre 
pièces chacune et une batterie pour deux mortiers H. Il fit 
prolonger la première tranchée en I avec une pièce à son 
extrémité, battant la porte de la courtine K. Deux pièces 
montées dans la place d'armes B com.mandèrent la batterie F 
et les alentours. Une pièce montée en E commanda la 
batterie G et une pièce montée dans la place d'armes C battit 
le dehors en avant de la batterie de mortiers. Il pensait 
ainsi parer à toutes les éventualités. Si l'assiégé voulait 
tenter quelque coup hardi, il ne pouvait aller loin, et s'il 
parvenait à s'emparer d'une des deux batteries G, F, il 
pouvait le foudroyer. Les deux batteries G et F étaient 
destinées à éteindre les feux du saillant Nord-Ouest et de 
la moitié de gauche de la tenaille. Cela fait, il pouvait, 
— défilé des feux de droite — cheminer jusqu'à la contres- 

I. Voir fig. 59. 



28o 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



carpe, établir une batterie de brèche et prendre la place 
par le saillant Nord-Ouest. Pendant ce temps, la batterie 
de mortiers rendrait la droite de Touvrage intenable, écra- 
serait les défenseurs des anciens murs terrassés, endom- 
magerait la porte et empêcherait Tassiégé de rien entre- 



Tiq SI. 




prendre sur ce point. Le projet n'était pas mal conça; il 
ne s'agissait plus que de le mettre à exécution. 

Le flegmatique gouverneur fit renforcer les gabionnades 
de Touvrage et élever des traverses et des paréclats, notam- 
ment sur les plate-formes des deux grosses tours. Il fit 



HISTOIRE d'une forteresse. 281 

disposer des abris dans les terre-pleins. D'ailleurs, il ne 
cessait de faire tirer sur les travailleurs, si bien que ceux-ci 
ne pouvaient guère avancer que pendant la nuit. Tantôt, 
à dix heures du soir, tantôt à minuit, à deux heures ou 
avant le jour, Rincourt causait des alertes dans le camp 
ennemi par des sorties sans importance, au point de vue 
du résultat final, mais qui fatiguaient singulièrement les 
assiégeants. 

Ces sorties étaient opérées par une ou deux compagnies 
pendant que les autres se reposaient. Ainsi exercait-il 
les miliciens, et les habituait-il au métier. 

Le i5 novembre, les travaux des assiégeants n'étaient 
guère avancés. La place d'armes G était faite cependant, 
ainsi que la parallèle qui la réunissait à la place d'armes B, 
et on commençait les tranchées qui devaient aboutir aux 
deux batteries. Les mortiers de bombes étaient montés et 
commencèrent à tirer vers le soir. Mais ces projectiles fai- 
saient plus de bruit qu'ils ne causaient de dommage à 
l'assiégé. Le tir de ces mortiers était mal réglé, et la plus 
grande partie des bombes éclatait trop tôt ou trop tard. 
Les assiégés s'y habituaient et se défilaient dès qu'ils les 
voyaient arriver. Pour une douzaine de bombes tirées la 
première soirée, deux hommes avaient été blessés et un 
affût endommagé. 

La matinée du i 5 novembre, le temps, qui avait été beau 
jusque-là, changea brusquement. Une neige fine tomba 
vers g heures et fut bientôt suivie d'une pluie diluvienne 
accompagnée de rafales. Pendant la nuit du 1 5 au 1 6, les 
hommes de garde dans les tranchées étaient dans l'eau 
jusqu'aux genoux-, il était impossible de travailler. La pluie 
continua égale, serrée, pendant toute la journée du i6. 
Rincourt mit à profit ce fâcheux état de l'atmosphère. 
Le pont qui avait été établi sur la rivière par les Impé- 
riaux, en aval du pont de pierre, consistait en un tablier 



2>2 HISTOIRE D UXE FORTERESSE. 

d'une toise de largeur, posé partie sur des chevalets, partie 
sur des bateaux accouplés, recueillis dans la vallée. C'était 
fort mal entendu, car le niveau de la rivière, venant à mon- 
ter, les bateaux s'élevaient d'autant et il était fort difficile 
de maintenir l'union entre le tablier posé sur ces bateaux 
et celui posé sur les chevalets. Ainsi, malgré la pluie, les 
assiégeants avaient-ils travaillé pendant toute la journée 
du 1 6 pour éviter la rupture de ce pont. Le gouverneur 
qui, toute cette journée, ne cessa d'examiner les alentours 
de la place, avait reconnu du haut de la plate-forme du ca- 
valier la situation précaire du passage des assiégeants, et, 
à la nuit, il fit jeter à l'eau, par-dessus les parapets du pont 
de pierre, quelques gros troncs d'arbres qui vinrent heur- 
ter les bateaux, les chevalets et faire obstacle au courant 
qui montait toujours. A minuit, une vingtaine de ces troncs 
d'arbres s'étant accumulés contre les bateaux, le niveau 
de la rivière s'élevant encore, le pont fut emporté. Une 
lumière qui apparut un instant sur un point de la vallée 
d'Abonné avertit Rincourt de la destruction du pont. Ce 
signal était donné par un de ses espions. 

Certain dès lors de ne pouvoir être coupé sur sa droite par 
les Impériaux, le gouverneur fit sortir trois cents miliciens 
et trois compagnies de soldats, tenus sous les armes après 
le souper, par la porte de l'Ouest, voisine du château:; trois 
cents autres miliciens et deux compagnies par la porte de 
l'Est. Cette seconde troupe avait pour mission de se jeter 
■ sur la levée de l'étang, d'attaquer le poste ennemi établi 
au delà de cette chaussée, de le tourner par sa droite et de 
le pousser, l'épée dans les reins, le long du ruisseau. Rin- 
court prit le commandement de la première troupe de six 
cents hommes. Il descendit la rampe du pont, traversa le 
ruisseau au moyen de madriers et de chevalets qu'il avait 
fait préparer derrière le cavalier et attaqua le poste de 
trois cents hommes établi à cent toises en aval du pont de 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 283 

pierre. Ceux-ci, se vo3'ant assaillis par une troupe très-su- 
périeure en nombre à la leur, quittèrent précipitamment 
leurs bivacs et se dirigèrent le long de la rive gauche du 
ruisseau pour se réunir au second poste de trois cents 
hommes, établi entre eux et la chaussée, puisque le pont 
était rompu. C'est bien ce sur quoi comptait Rincourt. En 
même temps, et en sens inverse, fuyait le poste de la chaus- 
sée de rétang poursuivi par la seconde troupe des assiégés, 
comptant s'appuyer sur le poste du ruisseau et sur celui du 
pont, puisqu'ils étaient tournés sur leur droite. Ces deux 
postes, du pontet de la chaussée, se repliant aussi vite que 
le terrain le permettait, en sens inverse sur le poste du 
ruisseau, celui-ci crut à une attaque et tira quelques ar- 
quebusades sur les deux troupes amies. On eut de la peine 
à se reconnaître et, ces huit cents hommes ainsi réunis, en 
désordre, se virent attaqués de deux côtés par Rincourt 
et la seconde troupe des assiégés. Le combat ne dura guère, 
tant à cause du désordre que de Tinfériorité numérique. 
Peu résistèrent, beaucoup se jetèrent dans les marais, deux 
à trois cents mirent bas les armes et demandèrent quartier. 
De ceux qui s'étaient jetés à droite et à gauche dans les 
marais, une centaine put rejoindre le camp au jour, les 
autres furent tués par les paysans. 

Forcia, prévenu de l'attaque de ses postes du Sud- Est 
au milieu de la nuit, fit prendre les armes à un millier 
d'hommes. Mais le temps continuait à être affreux ; les 
capitaines obéissaient à contre-cœur- ils avaient perdu 
toute confiance, et ce ne fut qu'au jour que le lieutenant 
de Galas put descendre dans la vallée. Ses trois postes 
étaient enlevés, et il trouva de deux à trois cents hommes 
tués et blessés le long du ruisseau. 

Rincourt était remonté tranquillement dans la ville avec 
ses deux troupes et ses prisonniers par la porte du château, 
vers trois heures du matin. Il n'avait perdu qu'une cin- 



284 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

quantaine d'hommes tués, égarés ou blessés. Forcia reprit 
le chemin du camp, vers dix heures du matin. Mais du 
haut du donjon, dès les premières lueurs du jour, le gou- 
verneur avait vu défiler la troupe des Impériaux vers les 
postes enlevés. Sans perdre un instant, se mettant à la tête 
de quatre compagnies fraîches de piétons et de ses trois 
cents cavaliers, et après avoir fait tirer quelques salves sur 
les ouvrages des assiégeants, il sortit bravement par le ra- 
velin et alla donner tête baissée sur les tranchées. L'ennemi 
surpris, sans commandement, découragé, lâcha pied, et 
Rincourt put enclouer les canons des deux places d'armes 
avancées, enclouer et jeter les mortiers le long des rampes, 
briser des affûts, bouleverser les gabionnades et enlever 
quantité d'outils de travailleurs. 

Quand Forcia rentra, ce fut pour apprendre ce nouveau 
désastre. Ses capitaines murmuraient tout haut. Il les 
traita de lâches et d'ignorants, ceux-ci répliquèrent aigre- 
ment; on en vint de part et d'autre aux injures. Heureuse- 
ment pour Forcia, le soir arriva un messager de Galas qui 
enjoignait de lever le siège de la Roche-Pont et de se re- 
plier, sans perdre une heure, sur la Saône. 

Saint-Jean-de-Losne avait résisté et la place n'avait pas 
été entamée; les Impériaux, surpris par les inondations, 
craignant d'être coupés par l'armée française, se décidaient 
à s'en retourner chez eux. 

Si cette armée française avait eu à sa tête un Rantzau et 
un Rincourt, pas un Allemand n'eût repassé la frontière ; 
mais le duc de Weimar et le cardinal de La Valette qui 
pouvaient détruire les envahisseurs, les poursuivirent as- 
sez mollement. Les Impériaux, toutefois, dans cette expé- 
dition, dont ils espéraient tirer le plus éclatant profit, per- 
dirent tous leurs bagages, bonne partie de leur artillerie et 
un tiers de leur effectif. 




LES DEFENSES DE VAUBAN 



HISTOIRR n'rXF KORTKRFSSE. 285 



XV 



LA VILLE DE LA ROCHE-PONT EST FORTIFIEE 
PAR M. DE VAUBAN 



Né à Saint- Léger de Foucherets, en pleine Bourgogne, 
Vauban, qui aimait et connaissait bien cette belle province, 
eut plusieurs fois Toccasion de visiter la Roche-Pont. 
L'assiette du lieu, sa position stratégique, attira son atten- 
tion et fut une occasion d''études qui reliaient cette petite 
place à une ligne s'appuyant à Besançon, passant par 
Dole, Auxonne, la Roche-Pont, Langres, Neufchâteau, 
Toul, Pont-à-Mousson, Metz, Thionville, Longwy, Mont- 
médy, Sedan, Mézières, Rocroy, Avesnes, Maubeuge, 
Valenciennes, Lille, pour finir à Dunkerque. C'était alors 
en 1G80, une seconde ligne. Plût au Ciel qu'on Feùt tou- 
jours conservée et entretenue par des ouvrages mis en rap- 
port avec les moyens d'attaque- mais si les Français sa- 
vent prendre, ils n'ont souci de garder. 

La place de la Roche-Pont n'était attaquable que par le 
plateau du Nord, et l'artillerie du temps de Vauban ne 
pouvait l'entamer sérieusement que de ce côté, puisque la 
ville, sur ses deux flancs Est et Ouest, était protégée 



286 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

par des escarpements et deux cours d'eau. Des batteries 
établies sur les coteaux à TEst et à TOuest ou étaient do- 
minées par Tartillerie de la ville, ou, pour atteindre le ni- 
veau des remparts, devaient s'en éloigner de neuf cents 
toises, hors de portée. Vauban résolut donc d'établir au 
Nord, en dehors de la ville ancienne, un grand ouvrage 
qui commanderait le plateau. Toutefois — car il était 
économe de l'argent de l'État — il pensa qu'il pourrait 
utiliser une partie des ouvrages d'Errard, notamment, les 
bastions que cet ingénieur avait élevés sur les fronts Es! et 
Ouest, et perfectio mer la défense du château qui devien- 
drait ainsi un bon réduit. De plus, il traça des ouvrages, 
seulement revêtus à la base, le long de la rivière, pour 
protéger la ville basse. Du côté du ruisseau, il traça 
également un front flanqué pour de la mousqueterie 
afin d'éviter de ce côté toute insulte et de conserver des 
terrains utiles, soit pour cultiver des légumes en cas de 
siège ou faire paître des bestiaux. Un barrage établi à 
Tembouchure du ruisseau, avec éclusage, permettait d'i- 
nonder les prés situés à l'Est de l'escarpement. 

La figure 65 présente le plan de l'ensemble des ouvrages 
tracés par Vauban. Il avait d'abord songé à établir au 
Nord, en avant du front fortifié par Errard de Bar-le- 
Duc, un ouvrage à corne, devant une demi-lune-, mais il 
ne pouvait battre efticacement ainsi les points divergents 
du plateau. Il s'arrêta donc au tracé que donne la fi- 
gure 65, en se servant d'une partie des revêtements du 
Nord d'Errard de Bar-le-Duc. En avant de ce front 
Nord, à la place des défenses étroites et trop resserrées 
d'Errard *, il fît une grande demi-lune A (fig. 65)^ avec 
tenaille en arrière, puis l'ouvrage bastionné B qui battait 
tout le plateau. Pour le reste de la ville, se servant des 

1. Voir fi2. 6o. 




L OUVRAGE AVANCÉ DE VAUBAN 



HISTOIRH d'iXIÎ FO R TI-RESS E, 287 



vieux bastions, il leur donna de bons flancs et disposa le 
réduit comme Tindique le tracé D. Les voies de la ville 
haute furent élargies, améliorées et les maisons isolées des 
remparts. L'ancien pont en C avait été détruit par une 
crue de la ri\'ière, il ne fut pas rebâti, mais en P, on cons- 
truisit vers 1G75 un nouveau pont de pierre avec une 
tête de pont terrassée. En O était encore en 1G80 une pas- 
serelle de bois. La ville s'était de nouveau étendue sur la 
rive gauche et Pimportance de la cité haute tendait à di- 
minuer. 

La figure 66 présente, à une plus grande échelle, le 
tracé de Touvrage avancé construit par Vauban. Devant 
les trois fronts de cet ouvrage, des demi-lunes avec te- 
nailles en arrière défendaient les approches. 

Quatre casernes furent construites en a. Des cavaliers 
s'élevèrent sur les bastions et les chemins couverts avec 
leurs places d'armes furent garnis de traverses. Cet ou- 
vrage étant pris, le corps de la place pouvait encore tenir 
quelques jours. 

La figure 67 donne les profils de ces ouvrages qui 
étaient revêtus et présentaient une bonne défense qu'un 
siège en règle pouvait seul entamer. 

Mais il est utile d'indiquer les motifs qui déterminèrent 
le tracé de cet ouvrage et la méthode adoptée par l'illustre 
ingénieur. 

Vauban fortifiait en raison de la place et n'était point 
de ces esprits routiniers qui une fois un système admis, 
prétendent l'appliquer en toute occasion. 

Les forteresses qui, comme celle de la Roche-Pont, sont 
situées à l'extrémité d'un promontoire et ne présentent à 
l'assiégeant qu'un front étroit, donnent certainement à la 
défense certains avantages puisqu'elles n'ont guère à re- 
douter qu'une seule attaque et ne sont abordables que 
d'un côté-, mais cette disposition ne laisse pas d'avoir ses 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



inconvénients, surtout si comme dans le cas présent un 
plateau en éventail s^ouvre en dehors de la place-, car 




ifîplïïIÏÏiïïïïïmnïïIïïïïTïïnrfi^TTTrrr- 




| - ^ "i""i 



alors Passiégeant couvre les défenses de feux convergents 
auxquels Tassiégé ne peut opposer qu'un front étroit dé- 



HiSTOiRii: d'une forteresse. 289 

pourvu de grands flanquements. Du côte de TEst, le gros 
bastion, au milieu duquel Vauban avait laissé subsister 
la tour du quinzième siècle, qui lui donnait ainsi un bon 
cavalier revêtu, flanquait passablement la crête orientale 
du plateau extérieur; mais du côté de TOuest, ce flanque- 
ment se refusait complètement, à cause du rentrant donné 
par le promontoire. Pour parer à ce désavantage, Vauban 
inclina sa capitale quelques pas vers TEst'. 

Il avait pensé d'abord à supprimer les flancs Sud des 
deux bastions extrêmes, mais alors les prolongements des 
faces Est et Ouest de ces bastions eussent été trop obliques 
pour battre efficacement les arêtes du plateau, tandis que 
les deux courtines remplissaient cet objet. Puis, Tennemi 
ne pouvait, sans risques, commencer alors ses tranchées 
sur les rampants de ce plateau et arriver rapidement de- 
vant des fronts insuffisamment flanqués. Vauban établit 
donc le tracé du grand ouvrage avancé d'après la mé- 
thode suivante (fîg. 68). Il donna au côté extérieur 180 
toises ou 35 1 mètres ^ Au côté Ouest, a, c, 340 mètres, 
et au côté Est, b, d^ 020 mètres; c'est-à-dire qu'il plaça 
les points c et <i en raison de l'arête du plateau ; les deux 
angles a et ^ étant égaux entre eux. Sur le milieu du côté 
a b an pol3'gone, il éleva la perpendiculaire e f, ayant 
comme longueur, le sixième de a ^. De ce point extrême^, 
furent tirées les lignes de défense a g, b /z, sur lesquelles 
les longueurs des faces du bastion a A*, b i furent por- 
tées égales à deux septièmes du côté extérieur a b. Pour 
trouver les flancs du bastion, d'après la méthode adoptée 
ordinairement dans ses défenses des points k et /, il dé- 
crivait des arcs de cercle k /, en prenant i k comme 
rayon. Le point d'intersection de cet arc avec la ligne 

1. Voir la figure 65. 

2. Pour plus de clarté', nous réduirons toutes les dimensions suivantes 
en métrés. 

19 



2QO 



HISTOIRC D UNE FORTERESSE. 



b h donnait la longueur et la direction du flanc du bas- 
tion;, mais, n'ayant pu tracer un demi-hexagone régulier, 



Fi^M 




ef les angles j et ^ étant plus fermés que ceux d'un hexa- 
gone régulier, en procédant de cette manière, il rétrécissait 



FiiSTOiRi' I) UN'i' forti:ri:sse. 



291 



trop les gorges du bastion. Donc, pour déterminer le 
Ûimc du bastion des points ï et A-, il abaissa des perpen- 
diculaires sur les lignes de défense a /,'■, b /z, et le point 
h donna Tangle rentrant dans la courtine h g- parallèle 
au côté a b. Cela découvrait un peu plus les flancs, mails 
permettait de mieux battre les dehors, et c'était, dans ce 
cas particulier, le point important. 

La largeur du fossé du corps de place fut fixée à 3 3 '",92 
à Tarrondisscment de la contrescarpe, et celle-ci fut déter- 
minée par une tangente à cet arrondissement, msnie par 
Tangle de Tépaule du bastion opposé. 

Les fossés étant secs, Vauban creusa au milieu des ca- 
nettes de 7 mètres de largeur sur une profondeur de 
2 mètres ' . Des doubles caponnières réunirent les tenailles 
aux demi-lunes. La demi-lune fut tracée comme suit : 
Prenant g k comme rayon, Tare k m fut tracé. Sa ren- 
contre avec la perpendiculaire t?,/ prolongée, donna le 
point d'intersection ;«, saillant de la demi-lune. De ;«, la 
face m n se dirigea sur un point o pris sur la face du bas- 
tion à 9™,42 de Tangle de l'épaule i. La largeur du che- 
min couvert fut fixée à 9^,42, et celle du glacis à 3-j'"i5-j. 
Les places d'armes rentrantes eurent 3o mètres de demi- 
gorge et les faces 40 mètres. Ces places d'armes furent 
fermées par des traverses. Le fossé de la demi-lune eut 
2 7 mètres de largeur. Les tenailles q construites dans la 
direction des lignes de défense, eurent i3'",i8 de largeur à 
la base. 

Des cavaliers furent établis sur les bastions pour avoir 
des vues convenables sur les rampes du plateau. Leurs 
faces et leurs flancs, parallèles à ceux des bastions, du- 
rent être plantés à une assez grande distance des épaule- 
ments, pour que le pied du talus extérieur non revêtu, lais- 

I. Voir, fig. 67, coupe sur CD. 



292 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



sât la place nécessaire à la manœuvre facile des pièces d'ar- 
tillerie *. 

Il fut procédé de la même manière pour les côtés ^ c et 
b d. La largeur du fossé fut portée à 3 0,00 et la grande 
demi-lune t fut établie de telle sorte que ses faces eussent 
100,00 et ses petits flancs 20,00. Les vieux bastions, res- 



757^/ 




taures et agrandis 11, v^ furent armés de cavaliers, et Tes- 
carpe de ces bastions domina celle des bastions de Touvrage 
avancé de 1,96'', ce qui du reste était facilité par la dispo- 
sition du terrain. 
Toutes les escarpes et contrescarpes furent revêtues de 



1. Voir fig. 6j, la coupe sur E F. 

2. Voir lig. 67, les coupes sur G, II et I, K, 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 2^3 

bonne maçonnerie avec contreforts dans le terre-plein, 
ainsi que l'indiquent les profils de la figure 67 et la figure 

69. 

Des poternes établirent les communications entre les 
ouvrages. La place de la Roche-Pont n'a3'ant à redouter 
qu'une seule attaque sérieuse, le nombre des canons né- 
cessaires à sa défense parut pouvoir être, relativement à 
son étendue, peu considérable. Ce nombre fut porté à trente 
pièces de vingt-quatre livres, à dix de douze et de quatre 
pour armer les demi-lunes. 

A la fin du règne de Louis XIV, les efforts des coalisés 
se portèrent vers les frontières du Nord-Est, et la garni- 
son de la Roche-Pont n'aperçut pas l'ennemi. Toutefois, 
pendant le cours du dix-huitième siècle, cette place fut pas- 
sablement entretenue. 



294 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



XVI 



SEPTIEME SIEGE 



Le 3i décembre i8i3, la grande armée de Bohême, 
forte de cent quatre-vingt mille hommes sous le comman- 
dement du prince de Schwartzemberg, franchit le Rhin à 
Baie, entre en Suisse et pénètre en France. La droite se 
dirige sur Belfort, Colmar et Strasbourg, le centre marche 
sur Langres, la gauche sur Dijon. Le même jour, les Prus- 
siens passaient le Rhin à Mayence. Soixante mille hommes 
au plus, échelonnés d'Épinal à Langres, devaient s''oppo- 
ser à rinvasion de TEst, et ces corps n'étaient composés 
que de soldats découragés et de recrues sachant à peine se 
servir de leurs armes. L^armée du prince de Schwartzem- 
berg, qui du côté de la Savoie pouvait craindre une at- 
taque des corps commandés par le prince Eugène, et qui 
savait que les débris de Tannée d'Espagne avaient ordre 
de se diriger en toute hâte vers Lyon, voulant assurer sa 
base d'opération, laissa des corps devant Besançon, Dole, 
le long de la Saône et entre Dijon et Langres, avec ordre 
d'occuper les points stratégiques les plus favorables. La 
place de la Roche-Pont dut être prise ^ le générahssime de 



HISTOIRE d'une forteresse. 2()5 

ranncc de Bohême ne pensait pas qu'elle fut en état de ré- 
sister quarante-huit heures, car il savait qu'elle ne renfer- 
mait aucune garnison et que les citadins n'étaient guère 
disposés à se défendre. 

Parmi les habitants de la Roche- Pont, se trouvaient 
quelques familles royalistes, dont les émissaires avaient 
assuré le commandant en chef de l'armée de Bohème 
que la population tout entière attendait impatiemment l'ar- 
rivée des alliés pour se déclarer en faveur des Bourbons. 
Le prince de Schwartzemberg avait trop de clairvoyance 
et savait assez à quelles illusions se laissaient entraîner les 
royalistes, pour croire sans restriction à ces propos-, il te- 
nait beaucoup à ne pas rencontrer d'obstacles sérieux pen- 
dant ses premières étapes, afin de se mettre le plus rapide- 
ment possible en communication avec ses alliés venant du 
Nord-Est. Il fit donc savoir aux ro3'alistes de la Roche- 
Pont, qu'il n'était pas opportun de provoquer une mani- 
festation politique sur son chemin, et que le mo^^en d'as- 
surer le succès des aUiés était de se tenir tranquilles; que 
ses troupes, conformément à la proclamation lancée par les 
coalisés en entrant sur le sol français, respecteraient les pro- 
priétés, qu'elles n'étaient point animées par un esprit de 
vengeance, et que leur gloire consisterait à conclure la 
paix le plus promptement possible afin de rendre à l'Europe 
le repos dont elle avait tant besoin. 

Cependant Napoléon, en apprenant l'entrée des troupes 
allemandes du sud par Bâle, avait envoyé des ordres pres- 
sants dans le Bourbonnais, l'Auvergne et la Bourgogne, 
pour lever au plus tôt les conscrits et les diriger sur Paris, 
En même temps les dépôts du Dauphiné, de la Provence 
ainsi que les conscrits de l'Est, durent être réunis à Lyon 
pour fermer à l'ennemi les débouchés de la Suisse et de la 
Savoie et au besoin opérer sur ses derrières. . 

Les préfets de la Bourgogne, de la Picardie, de la Nor- 



296 HISTOIRE D^'NE FORTERESSE. 

mandic, de la Touraine et de la Bretagne durent s'adresser 
aux communes pour former des compagnies de gardes na- 
tionales d'élite qui seraient dirigées sur Paris, Meaux, 
Monrereau et Troyes. 

Il était bien tard pour que ces dispositions pussent pré- 
senter un obstacle sérieux aux envahisseurh. Devant les 
armées de la coalition, les autorités civiles et les troupes 
régulières se retiraient précipitamment et laissaient les po- 
pulations livrées à elles-mêmes sans armes et sans direc- 
tion. Il arrivait ainsi que des corps, venant du Midi, se 
trouvaient isolés, ne sachant plus s'ils devaient continuer 
leur chemin ou rétrograder. Ce fait se présenta sur la 
Saône : trois bataillons d'infanterie, des artilleurs appelés 
à Vincennes pour être réunis au grand dépôt central que 
l'empereur organisait dans cette place, et quelques déta- 
chements de diverses armes se dirigeant sur Dijon pour 
de là pousser vers Troyes, se trouvèrent sur le flanc de la 
colonne de gauche de l'armée de Bohême. Ils rebroussè- 
rent chemin, firent un assez long détour espérant déborder 
la droite des ennemis et rejoindre la route de Tro3-es par 
Beaune, Semur, Montbard et Châtillon-sur-Seine ; mais 
pris par le mauvais temps et la neige pendant une marche 
de nuit dans les montagnes de la Côte-d'Or, ils s'égarèrent 
et tombèrent le matin à Saint-Seine déjà occupé par un 
corps d'éclaireurs autrichiens. Les Français n'avaient que 
très-peu de munitions, pas d'artillerie. Ils ne purent forcer 
le passage, furent obligés de se rejeter dans le val Suzon 
espérant encore trouver libre la route de Dijon à Langres. 
Mais à Thil-le-Châtel ils se heurtèrent de nouveau contre 
un corps ennemi et durent rabattre vers la petite place de 
la Roche-Pont, car ils étaient évidemment coupés. Le co- 
lonel qui commandait cette petite colonne avait pour in- 
struction, dans le cas où il serait dans l'impossibilité de 
gagner Langres, de prendre position à Auxonne ou à la 



HISTOIRE D UNE rORTKRESSE. 297 

Rochc-Pont, dc^'y tenir et de former un noyau jusqu'à 
l'arrivée du corps d'Augereau qui devait marcher de Lyon 
par Màcon,(]iiàlon et Gray pour tomber sur les derrières 
du prince de Schwartzemberg. 

Voici quels étaient les événements survenus dans la ville 
de la Roche-Pont pendant ce temps-là. Conformément aux 
derniers ordres transmis par le préfet, des compagnies de 
gardes nationales avaient été organisées promptement. 
Les habitants de la Roche-Pont, ainsi que leurs voisins 
d'Auxonne, de Dôlc, de Saint-Jean-de-Losne conservent 
des habitudes militaires et possèdent, non sans motif, ainsi 
qu'on Ta vu, la tradition des sièges. Il y a toujours eu à 
la Roche-Pont, pendant le moyen âge, des compagnies 
d'archers et d'arbalétriers, puis plus tard de bombardiers 
et d'artilleurs. Sous le Consulat, la place de la Roche-Pont 
avait servi de dépôt à l'armée concentrée entre Dijon et la 
frontière Suisse pour passer le Saint-Bernard, et des mu- 
nitions y avaient été accumulées ; quelques pièces de siège 
y furent déposées et y demeurèrent. A l'approche de l'ar- 
mée du prince de Schwartzemberg, la population de la 
Roche- Pont s'émut, et même avant l'arrivée des instruc- 
tions préfectorales, trois compagnies de gardes nationales 
dont une d'artillerie s'étaient spontanément formées. Tous 
ces gens-là possédaient leurs vieux fusils du temps de la 
Révolution ou de bonnes armes de chasse. La ville basse, 
occupée en grande partie par de riches familles, parmi les- 
quelles plusieurs étaient dévouées à la royauté, ne parta- 
geait point ces dispositions guerrières. Quelques indiscré- 
tions firent découvrir à la population de la ville haute les 
intrigues pratiquées par les royalistes. Le maire était un 
homme qui s'était fait remarquer par son dévouement pour 
l'Empereur tant que TEmpirc avait été le plus fort; mvais 
qui, voyant les choses tourner mal, se rapprochait chaque 
jour des royalistes. 



298 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 



Il avait apporté, sinon du mauvais vouloir, au moins 
beaucoup de difficultés dans la formation des compagnies 
de gardes nationales d'élite, cherchant à gagner du temps. 
La petite citadelle de la Roche-Pont était occupée par une 
compagnie de soixante vétérans, la plupart infirmes, sous 
les ordres d'un vieux capitaine du génie, manchot, qui avait 
fait à peu près toutes les campagnes de T Empire. A la 
nouvelle de l'entrée des ennemis sur le territoire français, 
le capitaine Allaud — c'était son nom — avait demandé à 
Dijon des ordres qu'il ne reçut pas. Cependant il employa 
ses hommes à mettre le petit arsenal en état. Il jouissait 
dans la ville haute d'une certaine autorité. La population 
mâle de la cité, composée en grande partie d'anciens sol- 
dats — toute la jeunesse était partie dès les premiers mois 
de 1 8 1 3 — n'appelait le capitaine Allaud que « le gouver- 
neur » et s'était adressée à lui pour former les compagnies, 
ne demandant que des munitions. Or, l'arsenal de la Ro- 
che-Pont renfermait une bonne provision de poudre, de 
boulets, une vingtaine de vieilles pièces de bronze de petit 
calibre, six pièces de vingt-quatre, deux obusiers, quatre 
petits mortiers et une centaine de fusils hors de service. Dès 
les premiers jours de janvier, les six gendarmes qui demeu- 
raient encore à la Roche-Pont avaient été appelés à Dijon. 

Le capitaine Allaud demanda des hommes de bonne 
volonté pour mettre les armes en état, faire des gargousses 
et des cartouches, réparer les parapets, les traverses et les 
épaulements, fabriquer des gabions et fascines ; les femmes 
firent des sacs à terre, comme s'il eût été possible de sou- 
tenir un siège avec les soixante vétérans et les trois com- 
pagnies de gardes nationales formant un total de deux cent 
soixante hommes. Le préfet de Dijon avait transmis Tor- 
dre de faire replier ces compagnies d'élite de gardes na- 
tionales sur Langres, mais cet ordre n'était pas parvenu. 
Les royalistes levaient les épaules en voyant ces deux cent 



HISTOIRE D UNE FORTERESSI-. 209 

soixante gardes nationaux s'exercer sur le terre-plein de 
Touvrage avancé, et allèrent jusqu'à plaisanter dans les 
lieux puWics sur la garnison du capitaine Allaud. Celui- 
ci n'entendait pas raillerie et disait hautement à ses hom- 
mes qu'il fallait passer le sabre au travers du corps des 
plaisants. Il y eut des disputes, des rixes même dans les 
cafés. Le maire prétendit interposer son autorité; il fut 
insulté, traité de traître, et le capitaine fut informé des in- 
trigues ourdies par les royalistes. A la nuit, le capitaine 
faisait fermer les portes de la cité, et à chaque heure l'an- 
tagonisme entre la ville haute et la ville basse s'accentuait 
davantage. « Si les Autrichiens arrivent, disait le capi- 
taine, les premiers boulets seront pour les maisons de 
ces traîtres ro3'alistes ! » Les esprits s'échauffaient de part 
et d'autre, et le maire eut l'imprudence de demander au 
capitaine en vertu de quels ordres il agissait. « Je suis 
commandant de place, lui répondit le vieux soldat, puis- 
qu'il n'y a ici d'autre officier que moi, et que la Roche- 
Pont est une place forte.... » 

« Pour vous le prouver, je vous arrête ! » et il fit con- 
duire le maire dans la citadelle. Grande fut l'émotion dans 
la ville, mais les royalistes étaient en faible minorité et n'o- 
sèrent remuer. On cria : « Vive le gouverneur ! » dans les 
cabarets. La populace voulut piller la maison du maire, 
située dans la cité, et c'est à grand'peine si le capitaine 
put arrêter le désordre. — « Tas de gredins ! » criait-il à 
ces drôles qui déjà brisaient les portes de la maison. « Je 
vais vous faire fusiller comme des chiens. Sacrebleu! 
vous avez des bras pour enfoncer des portes \ nous ver- 
rons si vous taperez d'aussi bon cœur sur les Allemands! 
Allons! ajouta -t-il en se tournant vers une douzaine de 
vétérans qui le suivaient : Bala3^ez - moi cette canaille ! » 
et donnant l'exemple il distribua force coups de plat d'épée 
sur le dos des pillards. 



300 HISTOIRE d''u\E FORTERESSE. 

Ce fut dans la matinée qui suivit cette petite émeute 
que le corps français, dont nous avons parlé, se présenta 
devant la Roche-Pont. 

Il fut accueilli dans la ville haute par de grandes démons- 
trations de joie. Une armée de secours bien équipée, bien 
munie n'eût pas été mieux reçue. Et cependant cette troupe 
exténuée de fatigue , n'a3'ant rien mangé depuis vingt- 
quatre heures, sans artillerie, sans munitions, avait toute 
l'apparence de fuyards. Couverts de boue, à peine vêtus, 
ces pauvres soldats ne semblaient guère propres à se dé- 
fendre. Mais telle est, en ces tristes temps, le besoin d'es- 
poir, que la vue d'un uniforme ami relève tous les cœurs. 
Se voyant si bien reçus, ces braves gens firent leur entrée 
dans la cité en bon ordre, et présentaient, en défilant dans 
les rues, malgré leur épuisement, un aspect martial qui 
redoublait Penthousiasme des habitants. Un colonel, trois 
chefs de bataillon, quelques capitaines, dont un d'artille- 
rie, formaient Tétat-major. 

Deux heures après leur arrivée, ces soldats, la plupart 
a3'ant fait plusieurs campagnes, bien reposés, brossés, 
avaient une tout autre apparence. 

Les nouvelles qu'apportait ce petit corps indiquaient 
assez qu'il n'y avait pas de temps à perdre, si on voulait 
mettre la ville de la Roche-Pont en état de se défendre 
avec honneur, sinon avec espoir de succès. Le colonel 
prenait naturellement le commandement, on l'appelait Du- 
bois. Il avait fait la guerre de Portugal, puis avait été en 
Russie d'où il était revenu capitaine \ nommé chef de ba- 
taillon dans la campagne de Saxe, il s'était distingué à 
Dresde et était colonel depuis Leipzig. C'était un homme 
d'une trentaine d'années, mais qui paraissait avoir beau- 
coup plus. De la gloire française, il n'avait guère vu que 
le côté désastreux. Aussi ne portait-il pas sur sa physio- 
nomie cette empreinte de foi confiante qui persistait chez 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. DOI 

beaucoup de ses frères d'armes moins éprouvés que lui 
par les malheurs du temps. Pendant la guerre d'Espa- 
gne, il avait éprouvé toutes les misères, les privations, 
constaté le défaut d'ordre, le décousu. Faisant partie du 
corps de Ney, au retour de Moscou, il avait appris là ce 
qu'est Taccomplissemcnt du devoir sans le prestige de la 
gloire. A Dresde, le régiment auquel il était attaché avait 
perdu la moitié de son effccif; puis était venu le désastre 
de Leipzig. A chacun de ses grades était attaché le sou- 
venir d'une date néfaste. 

Le colonel Dubois avait des dehors froids qui lui ser- 
vaient à masquer une timidité naturelle et une profonde 
défiance de ses semblables. — Il faut dire qu'il était payé 
pour se défier de tous et de tout. — Entré à l'âge de vingt 
ans au service comme simple soldat, bien qu'il appartînt 
à une honorable famille du Poitou et qu'il eut passé ses 
premières années entouré de la tendresse des siens, il 
n'avait vu de la guerre que les côtés funestes; ses pre- 
miers compagnons d'armes ne répondaient pas à l'idée 
qu'il s'était faite du soldat. Ce fut bien pis quand il fut 
envoyé en Espagne. Cette nature délicate s'était repliée 
sur elle-même, et ne laissait voir au dehors aucun senti- 
ment de pitié ou même de s^^mpathie pour qui que ce fût. 
Et cependant telle est profonde l'empreinte que donne à 
toutes les actions ce qu'on appelle le cœur, même lors- 
qu'on essaye d'en cacher les moindres manifestations, que 
cet homme, d'apparence glaciale, auquel on ne connaissait 
pas un ami, exerçait sur ses soldats une autorité morale, 
très-rare à cette dernière époque de l'Empire. 

Juge infaillible, le soldat sait trouver les côtés faibles 
de l'officier, mais il ne le tient en estime et ne lui donne 
toute sa confiance que s'ilreconnaît en lui, avec les talents 
militaires, une âme bien trempée, un cœur qui bat à 
l'unisson du sien. Le regard du soldat perce sans peine ces 



0O2 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

dehors froids, souvent durs même, et a bien vite démêlé 
si cette apparence cache Tinsuffisance, la fatuité, Torgueil, 
ou si elle n'est qu'une contenance de commande, Tenve- 
loppe d'une âme accessible à tous les sentiments humains. 
Dans une action, le colonel Dubois voyait tomber ses 
hommes sans sourciller et ne permettait pas qu'un seul 
soldat quittât ses rangs pour les secourir; mais après le 
combat il était le premier et le plus attentif à faire relever 
les blessés, et ne prenait de repos que quand ils étaient 
transportés aux ambulances. 

Des trois bataillons (incomplets) qu'il commandait, deux 
appartenaient à son régiment \ le troisième était composé 
de débris ramassés de tous côtés. Cependant, après deux 
ou trois jours de marche, tous ces hommes, aussi bien que 
les pelotons de diverses armes qu'il devait amener à 
Troyes, connaissaient le colonel Dubois mieux peut-être 
qu'il ne se connaissait lui-même. Ces braves gens, après 
quelques heures de repos , étaient heureux de rester par 
la force des circonstances sous les ordres de leur colonel 
de Bois, comme ils l'appelaient, et se faisaient une fête de 
se défendre dans ce nid de la Roche-Pont, isolés de tout 
secours. 

Tout en prenant, de concert avec le capitaine Allaud, les 
dispositions les plus essentielles à la défense, ne fût-ce au 
moins que pour sauver l'honneur des armes, le colonel 
Dubois voulut s'assurer s'il était possible de gagner Lan- 
gres et Troyes sans compromettre sa troupe. Il fit donc 
monter à cheval, le soir, un jeune officier d'ordonnance, 
actif et intelligent, qu'il avait avec lui, lui donna deux ca- 
valiers, deux guides montés pris dans la ville et connus 
du capitaine, avec ordre de reconnaître la route et de re- 
venir le plus promptement possible. 

Nous avons vu que les défenseurs, avant l'arrivée du 
colonel, étaient au nombre de trois cent vingt hommes 



histoire: dune forteresse. 3o3 

dont soixante vétérans. Parmi ces honimes, une cinquan- 
taine étaient en état de servir les pièces, a3'ant été canon- 
niers. La troupe qu'amenait le colonel se composait de 
trois bataillons donnant ensemble mille quatre cent cin- 
quante hommes, de vingt-cinq artilleurs et d'une trentaine 
de cavaliers démontés; total: mille huit cent vingt-cinq 
hommes, compris les ofticiers. 

On dut s'enquérir des vivres. Le colonel a3-ant appris 
l'arrestation du maire, le fît venir devant lui et eut bientôt 
confessé le magistrat municipal. Il ne lui laissa pas igno- 
rer que les preuves de ses intrigues royalistes étaient suf- 
fisantes pour le faire fusiller sur Theure, mais qu'il était 
un mo3'en pour lui d'éviter ce désagrément, c'était de s'em- 
ployer, sans perdre une minute, à l'approvisionnement des 
vivres de la cité. Il ajouta qu'il ne commandait que l'avant- 
garde d'un corps d'armée, dirigé de Lyon sur les derrières 
des ennemis, pendant que l'Empereur les prendrait en 
tête ; qu'il était donc important que la ville de la Roche- 
Pont put résister quelques jours, et que si elle devait se 
rendre, faute de \'i\Tes, c'était à lui, maire, que le gouver- 
nement de l'Empereur s'en prendrait, comme s'étant en- 
tendu avec l'ennemi; qu'alors son affaire était réglée. 

Le pauvre maire, plus mort que vif, promit tout, jura 
par tous les saints qu'il était dévoué à l'Empereur, et que 
dans les vingt-quatre heures la forteresse serait garnie de 
tous les vivres qu'on trouverait dans les environs. « Je ne 
sais ce qu'il y a dans les environs, répondit le colonel ; 
vous le savez probablement ; mais je dois vous déclarer 
qu'il faut ici, demain à quatre heures du soir, — il est six 
heures un quart : — i'' des rations en farine, viande et vin 
pour deux mille hommes de garnison et pour vingt-cinq 
jours au moins; 2" que les habitants de la ville doivent 
être approvisionnés de leur côté pour trente jours; et que 
si les choses ne sont pas ainsi faites, j'aurai le regret de 



D04 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

VOUS mettre de nouveau sous les verrous, où vous atten- 
drez la décision du gouvernement de TEmpereur.... Je 
vais vous donner vingt hommes pour vous accompagner 
et vous aider.... Planton ! mandez-moi le major! — Mais, 
mon colonel, dit le maire, vous sentez bien qu'en cette sai- 
son j'aurai bien de la peine.... — Ainiez-vous mieux re- 
tourner de ce pas en prison? interrompit le colonel.... » 
Major! dit-il, lorsque cet officier fut introduit, M. le 
maire de la Roche-Pont se charge d'approvisionner la 
ville en vivres avant vingt-quatre heures. Voilà la note de 
ce qu'il faut. Vous l'accompagnerez et vous aurez vingt 
hommes de corvée avec vous, prenez-en trente s'il est be- 
soin. Il faut commencer cela de suite. Bonne chance, mon- 
sieur le maire *, au revoir. « Et au major, pendant que le 
maire se retirait pâle et couvert de sueur, malgré la ri- 
gueur de la saison : « Ne perdez pas cet homme de vue, 
c'est un royaliste ; tenez-le en haleine et ramenez-le-moi 
avec des vivres. — Entendu, mon colonel ! » Il y avait 
bien des années que la ville haute et la ville basse de la 
Roche-Pont n'avaient été aussi animées. En haut, c'était de 
tous côtés des bruits d'armes, des terrassiers qui allaient 
à l'ouvrage, des pièces qu'on sortait de l'arsenal et qu'on 
mettait en batterie, des affûts qu'on réparait. Là, les char- 
pentiers faisaient des plates-formes. Comme jadis, les fem- 
mes se mêlaient aux travailleurs, elles rapportaient des 
fagots d'osier coupés le long de l'étang pour faire des ga- 
bions. Derrière toutes les fenêtres on en voyait qui cou- 
saient des sacs à terre. Les charrons réparaient des roues; 
et tout ce monde chantait, riait, comme si on se fut pré- 
paré à une fête. Les charrettes de farine et de fourrage 
arrivaient-, des porcs, des vaches et des moutons qui en- 
combraient les rues. 

La ville basse présentait un aspect différent : les cafés 
étaient pleins, tout le monde parlait à la fois et très-haut. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 3o5 

Le maire, suivi du major qui ne le quittait pas d'une se- 
melle, et de sa corvie, entrait dans les boutiques, dans les 
habitations. 

Tout le monde alors se mettait aux fenêtres Ou sur le pas 
des portes. On attelait des charrettes que les vingt hom- 
mes de corvée rcniplissaient en un clin d'œil; faute de che- 
vaux de renfort, les ouvriers poussaient à la roue. Seules, 
quelques belles maisons restaient hermétiquement fermées. 

Il fallut parcourir la vallée, se présenter chez les fer- 
miers des alentours, chez les meuniers. Beaucoup d'habi- 
tants de la ville haute descendaient pour aller en quête de 
jambons, de farine, de graines. Les boutiques d'épicerie, 
de charcuterie se vidaient à chaque heure-, les denrées 
augmentaient de prix de minute en minute; si bien que le 
dernier jambon fut vendu, à trois heures du soir, soixante 
francs. 

A quatre heures, le maire, toujours suivi du major 
comme de son ombre, se présenta devant le colonel et lui 
remit le bordereau de tout ce qu'il avait pu faire entrer en 
vivres dans la ville haute. Le colonel le fit asseoir et exa- 
mina longuement la note, n'épargnant pas les questions et 
s'assurant près du major de l'exactitude des déclarations. 
Les vingt-cinq jours de rations pour deux mille hommes 
se trouvèrent complétés, grâce à un bon approvisionne- 
ment de graines sèches qui suppléait à ce qui manquait de 
farine. 

Le colonel voulut bien en passer par là, d'autant qu'on 
avait trouvé dans le château quelques centaines de livres 
de biscuit en bon état. « Je vous remercie, monsieur le 
maire, dit-il ; vous devez être fatigué, vous pouvez rentrer 
chez vous -, mais comme je n'ignore pas les fâcheuses dispo- 
sitions de quelques mauvais sujets à votre égard, vous au- 
rez un factionnaire à votre porte, et je dois vous engager à 
ne quitter votre maison que pour aller à la mairie, qui 

20 



00(3 HISTOIRE DUXE FORTERESSE. 

heureusement, est située dans la ville haute, ce qui \'ous 
permettra, lorsque nous serons investis, de remplir vos 

fonctions avec le zèle que vous venez de montrer Je vous 

prierai aussi de faire organiser sans délai, cette nuit par 
exemple, une ambulance avec cinquante lits garnis, et de 
m'adresser les chirurgiens de la ville, s'il s'en trouve à la 
Roche-Pont, dès ce soir.... Major! accompagnez M. le 
maire pendant qu'il prendra ces derniers soins, et afin 
qu'il ne lui arrive rien de fâcheux » 

Ce même jour, à huit heures du soir, la reconnaissance 
rentra et rendit compte de ce qu'elle avait vu. 

Uennemi était à Gray, à Champlitte, occupait les che- 
mins qui de Gray vont à Thil-le-Châtel. On Tavait ren- 
contré à Bèze, située à six lieues de la Roche-Pont. Toute 
communication entre Dijon et Langres était coupée; et, bien 
que Tennemi n'eût pas occupé cette ^'ille, il formait un ri- 
deau entre elle et le Nord pour masquer ses mouvements 
ultérieurs. 

Les détails circonstanciés donnés par son officier d'or- 
donnance confirmèrent le colonel dans la pensée que l'ar- 
mée de Bohême ne se préoccupait que médiocrement de ce 
qui se passait sur ses derrières, mais qu'elle poussait une 
pointe vers la capitale, par le bassin de la Seine. « Ah ! dit 
le colonel, quand il eut longuement fait causer le jeune 
officier, si nous avions seulement ici vingt mille hommes 
de ces troupes qui ont été s'engloutir en Russie, nous pour- 
rions faire payer cher à MM. les Allemands et Russes 
leur marche aventureuse, et peu d'entre eux repasseraient 
le Rhin. 

Le colonel Dubois se décida donc à se conformer cà la 
seconde partie de ses instructions. Il envoya un homme 
sûr, que lui procura le capitaine AUaud, à Auxonne pour 
faire savoir au commandant de place, si la ville n'était déjcà 
occupéepar l'ennemi, qu'il tenait la Roche-Pont, qu'il pou- 



HISTOIRE l/UNE FORTERESSE. Soy 

vait sV défendre quelque temps, et qu'on dirigeât sur cette 
place les détachements isolés, vivT'es et munitions sans des- 
tination. 

Le I 5 janvier la ville de la Roche-Pont n'avait pas en- 
core vu un seul ennemi. La colonne du centre de Tarmée 
du prince de Schwartzemberg filait par Gray sur les hau- 
teurs des bassins de la Seine et de la Marne, et négligeait 
la basse Saône. Ces délais avaient permis de réunir dans la 
ville des munitions nou\^ellcs et quelques recrues qu', ne 
pouvant rejoindre, erraient sans ordres. Quatre pièces d'ar- 
tillerie de campagne dont les alTuts étaient en mau\'ais état, 
avaient aussi pu être rentrées dans la ville. Le colonel s'é- 
tait mis en communication avec Lyon, et le maréchal Au- 
gereau, espérant toujours commencer son mouvement 
offensif, avait confirmé les ordres précédents donnés, c'est- 
à-dire de tenir à la Roche-Pont et de s'éclairer avec soin du 
côté du Nord principalement. 

La grande armée de Bohême eut vers la fin de janvier 
quelques craintes sur ses derrières, et le prince de Schwart- 
zemberg sut que de Mâcon, en remontant la Saône, et jus- 
que dans les contrées coupées de collines qui composent 
une partie de la haute Bourgogne, il se formait un noyau 
de résistance qui pouvait à un moment donné prendre 
l'offensive et devenir un grand embarras. Après le combat 
de Brienne (29 janvier), à la suite duquel les Prussiens fu- 
rent rejetés par Napoléon sur la Rothière, les souverains, 
réunis autour du prince de Schwartzemberg, délibérèrent 
s'ils ne s'arrêteraient pas à Langres ou s'ils risqueraient 
de s'exposer seuls aux troupes commandées par l'Empe- 
reur. 

Cette indécision relativement aux opérations ultérieures 
décida une concentration plus effective et l'occupation d'un 
rayon plus étendu autour de Langres. 

Ordre fut donc donné à un corps de quatre mille coali- 



3o8 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

ses Bavarois et Autrichiens, d'investir la place de la Ro- 
che-Pont et de surveiller les communications de Lyon sur 
Langres. 

Ce ne fut que le 2 février que ce corps montra ses têtes 
de colonnes devant la Roche-Pont. 

Le colonel Dubois n'a\ait pas perdu son temps : les 
approvisionnements en vivres étaient assurés pour plus de 
six semaines; les munitions ne manquaient pas. Cet officier 
supérieur avait mis de Tordre dans la place, et ses troupes 
bigarrées, mais bien reposées et pleines de confiance, s'éle- 
vaient alors à plus de dix-neuf cents hommes dont douze 
cents, vieux soldats, sur lesquels on pouvait compter. Les 
ouvrages du Nord étaient bien armés et les défenses en bon 
état, garnies de leurs palissades, de leurs traverses et d'un 
nombre d'abris suffisant. 

Le soir du 2 février, quelques cavaliers ennemis vin- 
rent caracoler à une centaine de toises des ouvTages; 
cette bravade leur causa la perte d'une douzaine d'hom- 
mes. 

L'ennemi, toutefois, ne paraissait pas vouloir entrepren- 
dre un siège en règle, et s'établit à neuf cents toises du 
saillant Nord -, il en\'oya des détachements pour occuper le 
faubourg de la rive droite, et dressa un campement sur 
les coteaux de l'Est. 

Le colonel avait fait sauter .le pont de pierre et détruit 
les passerelles. 

Dans la matinée du 4 février, un parlementaire se pré- 
senta sur les glacis , et fit remettre au commandant de 
place une sommation du général Werther, demandant la 
reddition de la Roche-Pont aux troupes des princes alliés, 
La garnison pouvait se retirer vers le Midi, avec ses ar- 
mes, bagages et artillerie de campagne. 

Le colonel répondit que la place étant bonne, bien mu- 
nie, elle ne capitulerait que du moment où les brèches ne 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE 



TiQ 7û 




l'aTTAQI'I; ■IIIKOIÎIQITF, HE 1,'oilVUAGE DK VAtTHAN 



mistoirl:- i/uN iz forikressii. 3o9 

seraient plus tcnablcs, et s'il jugeait que la défense ne put 
être utilement prolongée. 

La nuit suivante, le colonel Dubois fit sortir une cen- 
taine d'hommes pour tâter les avant-postes ennemis et re- 
connaître leurs positions. Le lendemain 5 et le surlende- 
main C), rinvestissement fut à peu près complet, et les 
communications avec la campagne interrompues. Le 9 au 
soir, nouvelle sommation du général ennemi, annonçant 
que si la place n'était pas rendue dans les vingt-quatre heu- 
res, le bombardement commencerait. Même réponse du 
colonel. 

En eflet, le 10 février, une batterie de. mortiers ouvrit le 
feu, d'abord sur le saillant du Nord, vers huit heures du 
soir. Ces bombes ne produisirent aucun effet, et après dix 
heures de bombardement, huit hommes seulement avaient 
été touchés, le toit d'une des casernes s'était elïrondré et 
deux affûts durent être réparés. 

Les pièces de gros calibre mises en batterie sur les ca- 
valiers des bastions de l'ouvrage ne tirèrent sur la batte- 
rie de mortiers que lorsque le jour fut fait, et la firent taire 
vers midi. L'ennemi alors parut se borner à Tinvestisse- 
ment sans plus rien entreprendre, et ce ne fut que le 1 7 fé- 
vrier — probablement à la suite de nouvelles reçues du 
Nord — qu'il parut se décider à faire un siège en règle. 

Peut-être n'avait-il pas jusqu'à ce moment le matériel 
nécessaire. 

Dans la nuit du 1 7 au 18, la première parallèle fut com- 
mencée à cinq cent soixante mètres des saillants des places 
d'armes rentrantes (fig. 70), ainsi que les communications 
de cette parallèle avec les dépôts. Le commandant de place 
fit sortir, vers deux heures du matin, cent cinquante hom- 
mes, qui se portèrent au pas de course sur les postes avan- 
cés, protégeant les travailleurs du côté occidental du pla- 
teau, leur passèrent sur le corps, arrivèrent jusqu'à la tran 



3lO HISTOIRE d'uXE FORTERESSE. 

chée, mirent en déroute les sapeurs, leur enlevèrent quel- 
ques outils et, se vo3'ant pris de iianc, se jetèrent sur les 
rampes du plateau et rentrèrent par la poterne de la ville 
basse, protégés par les feux du demi-bastion. 

Dans la journée du i8 février, les travailleurs de jour 
achevèrent ce qu'avaient commencé les travailleurs de nuit, 
•et les ingénieurs déterminèrent dans la parallèle les pro- 
longements des ouvrages de la place, que Ton prétendait 
ricocher, afin d'établir les premières batteries. A la façon 
de procéder de l'assiégeant, lé colonel Dubois et le capi- 
taine Allaud n'eurent pas de peine à reconnaître qu'ils 
avaient affaire à un ennemi méthodique, qui conduirait son 
attaque suivant les règles de l'art et emploierait contre le 
principal ouvrage de la Roche-Pont les moyens classiques 
de cheminement. En eflet, le commandant du génie du 
corps bavarois avait tracé son siège conformément à la 
figure 70. 

Dans la nuit du i S au 1 9 février, il lit commencer les 
batteries à ricochet de la première parallèle et les boyaux 
de communication qui de\'aient conduire à la seconde pa- 
rallèle; les travaux furent continués de jour. Il entendait 
diriger le siège ainsi qu'on va le voir : La troisième nuit, les 
batteries de la première parallèle furent achevées, afin de 
tirer ensemble au jour. 

La quatrième nuit, en supposant que l'artillerie de l'as- 
siégé serait réduite au §ilence, on commencerait la seconde 
parallèle, et la cinquième nuit, les contre-batteries paral- 
lèlement et perpendiculairement aux faces à canonner. 

La s'-xièmenuit verrait continuer les contre-batteries et 
commencer, à la sape, les zig-zags jusqu'à environ cent cin- 
quante mètres da la crête des angles saillants du chemin 
couvert. 

La septième nuit, la construction des contre-batteries 
serait achevée, et on creuserait les demi-parallèles. 



HISTOIRE D UNE FOUTKUESSE 




4j ^'S-^'- 



LA TROISIÈME PARALLÈLE ET LE COURONNEMENT 
DU CHEMIN COUVERT 



HISTOIRE u'umî: forti:resse. 3ii 

La huiticmc nuit, on continuerait de cheminer à la sape 
en zig-zag, et on armerait les demi-parallèles d'obusiers et 
de mortiers pour comnicncer leur feu au jour, en même 
tjmp.s que les contre-batteries. 

La neuN'ième nuit, les tètes de sape atteindraient le gl.i- 
cis à cinquante ou soixante mètres des angles saillants du 
chemin couvert- les zig-zags amorceraient la troisième pa- 
rallèle qu''on continuerait au jour. 

La dixième nuit, ces ouvrages seraient perfectionnés, la 
troisième parallèle devrait être achevée, et on y établirait 
des batteries de pierriers. 

La onzième nuit, on devrait pousser à droite et à gau- 
che de la capitale, sur une longueur de vingt-six à trente 
mètres, deux sapes (fig. 71). On creuserait les tranchées 
circulaires ^ on cheminerait droit alors sur la capitale, en 
sape double, jusqu'à la portée des grenades à la main, à 
vingt-six ou trente mètres du saillant des places d'armes. 
Protégé par le feu de la troisième parallèle, ce tra\'ail se- 
rait continué le jour. 

La douzième nuit serait employée à tracer le cavalier 
de tranchée au mo3^en de deux sapes; ces ouvrages de- 
vraient être terminés au jour. 

La treizième nuit, partant des extrémités des cavaliers 
de tranchée qui sont près des capitales, en sape double, on 
couronnerait les angles saillants du chemin couvert. Au 
jour, ces couronnements seraient achevés et la construction 
des contre-batteries commencée. On descendrait à Taide 
de deux sapes dans la place d'armes pour établir un loge- 
ment parallèle à l'arrondissement des fossés. 

En cas de nécessité, on pousserait, à droite et à gauche 
du couronnement, deux sapes qui se réuniraient au milieu 
cie ce couronnement. On établirait, si besoin était, une qua- 
trième parallèle sur laquelle on placerait alors les pierriers 
de la troisième parallèle. Si cette quatrième parallèle n'é- 



Û12 HISTOIRE DUNE FORTERESSE. 

tait pas nécessaire, on se dirigerait, de la troisième paral- 
lèle au moyen de la sape double défilée, directement sur le 
saillant de la place d'armes rentrante, 

La quatorzième nuit, le couronnement devrait être 
étendu le long des branches du chemin couvert jusqu'à la 
première traverse. La construction des contre-batteries se- 
rait continuée ainsi que celle de la quatrième parallèle. Si 
cette quatrième parallèle n'était pas nécessaire, la sape ar- 
riverait Jusqu'au saillant de la place d'armes rentrante, que 
Ton couronnerait. Au jour, seraient commencées les batte- 
ries de brèche. 

La quinzième nuit on perfectionnerait ces travaux • puis 
si Ton avait dû creuser une quatrième parallèle, de celle- 
ci on partirait en deux sapes, qui se réuniraient pour for- 
mer une forte traverse à Tabri de laquelle ces sapes arrive- 
raient jusqu'au saillant de la place d'armes rentrante, que 
Ton couronnerait en étendant ce couronnement à droite et 
à gauche. On devrait commencer la descente du fossé. 

Pendant la seizième nuit, les batteries de brèche seraient 
terminées et commenceraient leur feu. On travaillerait à 
la descente du fossé. Si on le pouvait, on descendrait dans 
la place d'armes pour s'y loger et y établir une batterie de 
pierriers. 

La dix-septième nuit serait empIo3'ée à achever la des- 
cente du fossé, et on commencerait Tépaulement du pas- 
sage. 

Pendant la dix-huitième nuit, on ferait brèche et on ap- 
procherait le passage du fossé de la brèche qui devTait être 
faite le matin. 

Pendant la dix-neu\-ième nuit, on ferait reconnaître la 
brèche, et les sapeurs la rendraient praticable. On ter- 
minerait les épaulements du passage du fossé pour que l'as- 
saut put être donné au jour. 

Ainsi, d'après ce plan de siège, en dix-neuf fois vingt- 



Hl^TOIRI- D'rXi: FORTERESSE. 3l3 

quatre heures la place devait être au pouvoir de Ten- 
nemi. 

Les tracés étaient arrêtés, et le général Werther ne dou- 
tait pas du succès, puisqu'il ne supposait pas que la Ro- 
che-Pont pût être secourue, et qu'il n'ignorait pas la fai- 
blesse de la garnison et la pauvreté de son artillerie. 

Cependant, ces prévisions théoriques furent quelque peu 
dérangées par l'énergie de la défense. 

Le colonel Dubois n'avait pas assez de mondt pour 
agir efficacement à distance ; il tenait fort à ménager ses 
hommes, et se contenta de gêner les premiers travaux avec 
son artillerie. Celle-ci se composait, ainsi qu'on l'a vu, de : 

Pièces de divers calibres 20 

Pièces de vingt-quatre 6 

Obusiers 2 

Mortiers 4 

Pièces de campagne 4 

Bouches à feu, total 36 

Une douzaine de pierriers et fusils de rempart complé- 
taient cette artillerie. L'arsenal renfermait aussi un certain 
approvisionnement de grenades et artifices. 

Le 20 février en effet, les batteries de la première paral- 
lèle, au nombre de dix, ouvrirent leur feu. Chacune d'elles 
était armée de trois pièces; la première de droite (de l'as- 
siégeant) à ricochet, enfilait le chemin couvert en avant 
de la face droite du bastion de gauche (de l'assiégé). 

La deuxième battait la face de droite de la demi-lune de 
gauche; la troisième, la face gauche de la demi-lune mi- 
lieu ; la quatrième, à ricochet, enfilait le chemin couvert 
en avant de la face gauche du bastion de gauche ; la cin- 
quième battait le saillant de la demi-lune ; la sixième bat- 
tait la face droite de cette demi-lune; la septième, à rico- 



3r4 HISTOIRE d"'un'e forteresse. 

chet, enfilait le chemin couvert en avant de la face gauche 
du bastion de droite -, la huitième, à ricochet, enfilait la face 
gauche de la demi-lune milieu -, la neuvième, battait la face 
gauche de la denii-lune de droite, et la dixième, à ricochet, 
enfilait le chemin couvert en avant de la face gauche du 
bastion de droite. Quatre mortiers étaient montés entre 
les batteries 4 et 5, G et 7. Le capitaine AUaud ne doutait 
pas que Pattaque principale ne se portât sur le bastion de 
gauche •, il fit donc remparer la gorge de ce bastion pen- 
dant la nuit. Les six pièces de vingt-quatre furent mises en 
batterie sur les cavaliers des bastions du corps de place, et 
bien protégées par des traverses et blindages. Ces six piè- 
ces concentrèrent leur feu sur la quatrième et cinquième 
batteries de rassiégeant,et parvinrent vers le milieu du jour 
à éteindre leurs feux. Puis elles tirèrent sur la batterie n° 3, 
et, avant la nuit, firent taire aussi ses trois pièces. Les 
bouches à feu en batterie sur les cavaliers des bastions de 
, l'ouvrage étaient suffisamment protégées pour n'avoir pas 
à souffrir des projectiles ennemis, auxquels elles ne répon- 
dirent que faiblement. Mais dans la nuit du 20 au 21 fé- 
vrier, les plans de Tassiégeant durent être modifiés. A mi- 
nuit, le colonel fit prendre les armes à cinq cents hommes, 
fit atteler ses quatre pièces de campagne, dont les roues 
av^aient été garnies de chiffons et de laine, et, sortant par 
la demi-lune de gauche, il fit placer deux pièces à droite, 
■deux pièces à gauche de la route, à deux cents mètres en 
avant des glacis, et, sur la route même, les deux obusiers 
à cent mètres en arrière. Puis il se porta résolument en 
avant vers le boyau de communication, entre la troisième 
et la quatrième batterie ennemie, dont les feux étaient 
éteints. Les postes se défendirent assez mal^ les sapeurs 
lâchèrent pied, abandonnant la tranchée et furent poursui- 
vis la baïonnette dans les reins jusqu'aux batteries. 

Les renforts survinrent alors, et le colonel fit retirer ses 



HISTOIRF. D UNE FORTERESSE. 



3l5 



hommes doucement, par échelons, jusqu'aux pièces. Cel- 
les-ci alors firent feu à la fois sur Tennemi, à mitraille, et 
les cinq cents hommes se portèrent de nou\X'au en a\'ant, 



ncjZZ^ 




^ 



' ' I 



\5'03' 



ram,enèrent quelques prisonniers, et, se vo3'ant de rechef 
attaqués par des forces supérieures, se replièrent. Cette 
fois, les Allemands ne dépassèrent pas leurs tranchées et 



3l6 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

se contentèrent d'en\'03'er quelques volées de mitraille au 
jugé. Cette échauffourée ne dura pas plus d'une demi-heure. 
A une heure après minuit, le capitaine Allaud mit deux 
cents travailleurs à deux cent cinquante mètres en avant de 
la face de la demi-lune de gauche n° i , cà cheval sur la 
route, pour commencer sur ce point une tranchée (fig. 72). 
Ces travailleurs étaient protégés par un poste de cent hom- 
mes et les deux obusiers laissés sur la route. 

Cet ouvrage consistait en deux redans avec puissantes 
traverses-abris (voir en A). Il était assez avancé au jour 
pour pouvoir abriter les travailleurs. Lorsque rennemi,qui 
s'était remis à la besogne aux bo^^aux de tranchée B et C, 
afin de commencer la deuxième parallèle, reconnut de bon 
matin le nouvel ouvrage de l'assiégé, il s'empressa de diri- 
ger dessus le feu de la batterie n° i , car les batteries 2,3,4 
n'avaient pas encore été remontées. Mais, des cavaliers 
des bastions n" I et V^ six pièces, en deux heures, réduisi- 
rent au silence cette batterie n" i , malgré le feu des batte- 
ries 5 et 6 de l'assiégeant. La journée se passa ainsi en ca- 
nonnades, et les Allemands ne purent continuer leur boyau 
de communication B qui se trouvait enfilé par un des obu- 
siers que l'assiégeant avait placé derrière la grosse traverse 
du saillant du redan de gauche. Ils durent modifier le tracé 
de cette tranchée conformément à la ligne ponctuée a b. 

Dans la nuit du 21 au 22 février, le capitaine Allaud fit 
perfecdonner ses redans, augmenter les tra\-erses, établir 
des blindages pour sept pièces, et le matin, l'ouvrage pré- 
sentait intérieurement l'aspect (fig. yS). La pièce de gau- 
che A dirigeait son feu sur la batterie n° i \ les deux pièces 
du rentrant de gauche B C sur la batterie n° 4 \ les pièces 
D E du rentrant de droite sur la batterie n° i , et les deux 
pièces F G de la face de droite sur la batterie n° 6'. Ce 

I. Voir, pour les numéros des batteries ennemies, la fig. 72. 



HISTOlRIi DUNE FORTERESSE. 



JI7 



qui n'empêchait pas les bastions V, VI, I, II et III de tirer 
sur ces batteries. 



ïïs-n 





Cependant, cette même nuit, Tassiégeant avait pu amor- 
cer sa deuxième parallèle ; mais il était évidemment gêné 
sur sa droite et modifiait de ce côté son tracé. Il semblait 



3l8 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

renoncer à entamer la place par le saillant du bastion n" II, 
et travaillait activement sur sa gauche. 

Pendant la journée du 22 février, les assiégeants ne pu- 
rent rétablir la batterie n" i , parce que Tassiégé ne cessait 
d'envo3^er sur ce point une grêle de projectiles. Ils parve- 
naient seulement à la tombée du jour à remonter leurs 
pièces dans les batteries 2 et 3, et, ayant réglé leur tir avant 
la nuit, envoyèrent les boulets de deux pièces sur les sail- 
lants des redans. Vers minuit, le colonel Dubois fit sortir 
cinq cents hommes qui, longeant la crête occidentale du 
plateau, se jetèrent sur la batterie n° i . Quelques instants 
après, une seconde troupe de quatre cents hommes se di- 
rigea sur les deux batteries 2 et 3, et Tassiégeant ayant été 
délogé de la batterie n° i , la première troupe de Fassiégé 
vint se former en ligne de tirailleurs entre la batterie n° 2 et 
le saillant du redan de droite, pendant que des fusiliers 
postés sur la tranchée A ^ et un des obusiers balayaient le 
terrain jusqu'à la batterie n" i , afin d'empêcher l'ennemi 
de prendre la sortie à revers. 

Cette opération eut un plein succès ; non-seulement les 
travaux de la batterie n" i furent endommagés et les trois 
pièces qui l'armaient enclouées, (les affûts de ces pièces, 
ainsi que nous l'avons dit, étaient déjà brisés), mais, autour 
des batteries 2 et 3, il y eut un combat très-vif, à la suite 
duquel les Allemands ayant été repoussés, les pièces furent 
mises hors de service, les munitions dispersées, les gabions 
et sacs à terre bouleversés. Une troupe de cent hommes 
avait en outre été postée sur les ramoes du plateau par le 
colonel, afin d'empêcher l'ennemi de filer le long de cet es- 
carpement pour attaquer l'ouvrage A . 

A la faveur de cette sortie, deux cents travailleurs avaient 
été disposés par le capitaine Allaud, le long de la crête oc- 

I, Voir la figure 72. 



HlSTOIRli d'une forteresse. 



3 10 



cidcntalc du plateau, pour élever un nouvel ouvrage B C D 
(fifT. 74) qui consistait en trois nouveaux redans présentant 



nj-74-. 




trois batteries pour deux pièces chacune, tracées en cré- 
maillère et séparées par de fortes traverses. Le matin, 2 3 fé- 



320 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

vrier, la première batterie B était suffisamment forte pour 
résister aux projectiles. 

D'ailleurs cette batterie ne pouv^ait être immédiatement 
battue par la batterie n" i qui était abandonnée et dont les 
pièces étaient hors de service. Il fallait au moins quarante- 
huit heures pour que l'assiégeant pût rétablir les batteries 
2 et 3. Les batteries 4 et 5 devaient changer leurs embra- 
sures pour diriger leurs feux sur cette batterie B, et il ny 
avait que les batteries 6 et 7 qui pussent battre les redans A 
et B. Or, ces batteries 6 et 7 recevaient les projectiles des 
deux pièces de la face droite du redan de droite, des deux 
pièces de la face droite du bastion II, des deux pièces de la 
face gauche du bastion III et d'une pièce de la face droite 
de la demi-lune 2. A chaque instant il fallait réparer les 
gabionnades, replacer des sacs à terre, et l'ennemi avait eu 
depuis le commencement du jour dix artilleurs tués et au- 
tant de blessés, dans ces deux batteries. 

L'ingénieur allemand qui avait si méthodiquement tracé 
les opérations successives du siège, était visiblement gêné 
par les dispositions de l'assiégé. Cela, suivant lui, était bar- 
bare, absolument contraire aux règles, et indiquait chez le 
commandant du génie de la garnison une ignorance et un 
mépris de l'art de la fortification qui devaient finir par un 
désastre. 

Pendant la nuit du 2 3 au 24 février, les Allemands 
terminaient leur seconde parallèle, sauf du côté du Nord- 
Ouest. Ils inclinèrent la branche orientale de cette pa- 
rallèle vers le Sud^ et commencèrent les batteries 11, 12, 
i3, 14 et i5. La batterie i3, de deux pièces, devait enfiler 
l'ouvrage A. 

Mais, cette même nuit, le capitaine Allaud fit terminer 
la seconde batterie C, ébaucher la troisième D, remparer la 

I. Voyez fig. 74. 



HISrOIRE D UNE F O R T F. R i:SS E. :)2l 

crètc du plateau et élever un épaulement E pour battre les 
rampes, avec bon parados. 

Si Tassicgé parvenait à terminer et à armer ces ou- 
vrages, les batteries i i et 1 2 de l'assiégeant étaient prises 
en écharpe, les boyaux de communication étaient la plu- 
part enfilés, et c'était un siège à recommencer. Le général 
allemand était de fort méchante humeur et s'en prit au 
commandant du génie qui, son plan sur table, cherchait à 
déniontrer comnient son siège avait été étudié suivant tou- 
tes les règles; qu'on ne pouvait prévoir l'audace ignorante 
de ces Français, et que, si on voulait agir avec vigueur, on 
les ferait cruellement repentir de s'avancer ainsi en flèche 
sur le flanc de l'attaque ; qu'on n'avait jamais vu pareille 
chose, et que si on faisait converger sur ce saillant en Pair 
trois batteries, on l'aurait bientôt écrasé. 

Le 24 février au matin, deux pièces de vingt-quatre, mises 
en batterie sur la face gauche du bastion VIII, ouvrirent 
leur feu sur les batteries 1 3, 14 et 1 5 de l'assiégeant, qu'elles 
enfilaient et leur causèrent de graves dommages avant 
qu'elles ne fussent entièrem.ent terminées. Pour le coup, le 
général allemand passa de l'humeur à la colère et en \'ini 
aux nienaces. Si bien que le malheureux commandant du 
génie se rendant, après une scène violente, à ces batteries, 
pour faire établir des traverses et rectifier le tracé qui, pré- 
tendait-il, n'avait pas été exécuté conformément à ses in- 
structions, eut la tête broyée par un éclat d'affiit. 

La direction des travaux du génie re\^int alors à un offi- 
cier jeune et qui, après une conférence avec le général 
Werther, modifia le plan d'attaque. Pendant cette journée 
du 24, le feu fut à peu près nul de part et d'autre, l'as- 
siégeant ne tirant que par longs intervalles, La garnison 
française, qui voulait ménager ses munitions, répondit cà 
peine, mais travailla avec ardeur à perfectionner ses ou- 
vrages avancés de l'Ouest. 

21 



322 HISTOIRE d'uNE FORTERESSE. 

Une sortie effectuée pendant la nuit du 24 au 2 5 pour 
s'assurer si Tenncmi reprenait possession des batteries 1 , 
2 et 3, ne se heurta qu'à des postes avancés qui ripostèrent 
mollement et se retirèrent. Ces trois batteries étaient dans 
rétat où les avait mises la sortie précédente. 

Le capitaine AUaud employa toute cette nuit à faire ren- 
forcer les batteries B, C, D. Elles furent armées de six 
pièces qui, le matin du 2 5, bala3^èrent les boyaux de com- 
munication et toute une branche de la deuxième paral- 
lèle. . 

Les Allemands répondirent à peine et' semblaient aban- 
donner leurs ouvrages. 

Il était probable qu'ils allaient tenter une autre attaque. 
Le colonel ne voyait pas sans inquiétude les nouvelles dispo- 
sitions prises par le capitaine AUaud, lesquelles présentaient, 
en face d'un assaillant hardi, de graves dangers. Le calme 
deTennemi faisait pressentir quelque projet nouveau; peut- 
être une attaque de vive force contre ce saillant qui, s'il était 
emporté , fournirait aux assiégeants un logement excellent 
pour établir rapidement des batteries de brèche contre la 
demi-lune n° i et le bastion IL II fallait donc défendre ce 
saillant à tout prix, puisqu'on s'était laissé entraîner à l'é- 
tablir, afin de déconcerter l'attaque en règle des Allemands. 
D'ailleurs, si on le perdait, on perdrait probablement en 
même temps la plupart des pièces qui l'armaient. Or la dé- 
fense n'en possédait qu'un nombre restreint. 

Treize pièces armaient cet ou\Tage avancé. Les deux 
obusiers furent mis en batterie, l'un à l'extrémité du sail- 
lant D, dirigé vers la batterie n" i , l'autre dans la place 
d'armes rentrante de droite de la demi-lune n° i . Deux 
pièces furent en outre placées sur la face droite de cette 
demi-lune \ deux pièces sur le front, entre les bastions I et 
II, et deux pièces sur les faces droite et gauche de ce bas- 
tion, pour balayer les ouvrages avancés s'ils étaient pris. 



iiiSTOiRiî d'unk FORTERKSSIÎ. 'i'iS 

Total : dix-neuf pièces et deux obusiers. De plus, la crctc 
du plateau fut bien défendue par une bonne tranchée-abri 
avec traverses, pour que TouN-rage ne put être pris d'assaut 
à revers par Tescarpement. Une des pièces de viniTt-quatre 
fut mise en batterie dans le bastion V du corps de place, 
suivant la capitale, pour balayer cette rampe. 

Le 2 5 février, des deux parts on ne tira que quelques 
coups de canon. Les batteries de mortiers de l'assiégeant 
concentrèrent leur feu sur le redan de TOucst sans causer 
beaucoup de dommage; mais pendant la nuit du 2 5 au 20, 
le tir des bombes redoubla si bien qu'il devint difficile de 
travailler dans ces ouvrages. Il continua pendant la jour- 
née du 26, mais les assiégés démontèrent trois de ces mor- 
tiers avec les pièces laissées sur les bastions II et III. L'as- 
siégé mit, de son côté, les deux mortiers en batterie sur le 
front entre ces deux bastions, et envo3'a des projectiles 
dans les batteries 11 et 12. 

On vo3'ait pendant cette journée du 26 (le temps étant 
clair) l'ennemi élever trois batteries au Nord-Ouest, évidem- 
ment dirigées contre les batteries A, B, C, D, pour les 
écraser. On ne pouvait répondre à ces feux; le colonel dé- 
cida donc qu'on rentrerait en ville les six pièces des batte- 
ries B, C, D, provisoirement. Les bombes continuèrent à 
tomber dans les ouvrages pendant toute la nuit du 2G au 27, 
et le 27 au matin, le feu des trois batteries ennemies, éle- 
vées à six cents mètres en arrière de la batterie abandon- 
née n'* I , s'ouvTit contre les redans B, C, D ; il dura toute 
la nuit du 27 au 28 et endommagea très-gravement les 
blindages, bouleversa les traverses. Le matin du 28, cette 
crémaillère n'était plus tenable; seul, l'ouvrage A n'avait 
pas été sérieusement entamé. L'obusier placé en D avait 
été ramené derrière la grande traverse F couronnée d'une 
banquette. 

Vers neuf heures, l'ennemi reprit possession de la bat- 



324 HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 

terie 11° i, y installa quatre pièces de campagne, malgré le 
feu de? bastions I et II, et lança une colonne d'assaut 
contre les ouvrages bouleversés D, C, B. C'était bien ce 
qu'avait pré\'u le colonel. Cette colonne fut reçue par le 
feu des trois pièces laissées dans les redans A, par Tobu- 
sier et un front de fusiliers postés sur la grande traverse F. 
Inclinant sur la droite et se déniant au-dessous de la crcte 
du plateau, cette colonne put s'emparer de l'ouvrage 
B C D sans de trop grandes pertes, et, se cou\Tant der- 
rière les ruines des terrassements, elle put s'y maintenir 
pendant que les pièces de campagne de la batterie n° i 
enlevaient les défenseurs de la grande traverse F. Le co- 
lonel toutefois prit le temps de rentrer les bouches à feu 
laissées dans l'ouvrage A, et donna l'ordre à son monde 
de se replier. Mais alors, de la demi-lune n° i , des bas- 
tions ï et II et de la courtine entre ces bastions, vingt-deux 
bouches à feu et des pierriers tirèrent à outrance sur l'ou- 
vrage abandonné, en faisant éprouver des pertes très-sen- 
sibles à l'assiégeant qui essayait de s'y maintenir. Cette 
canonnade dura jusqu'àmidi. Le colonel, jugeant l'ennemi 
ébranlé, sortit à la tête de huit cents hommes et se jeta sur 
les logements que les Allemands avaient ébauchés. Il fit 
soutenir son attaque par les deux obusiers. L'ouvrage fut 
repris, non sans perdre une centaine d'hommes. Il s'agis- 
sait de le conserver. A'ers deux heures, deux pièces de 
campagne amenées derrière les épaulements ruinés des 
batteries n°' 2 et 3, et les quatre de la batterie if i, cou- 
vrirent de nouveau le saillant d'obus, de boulets et de mi- 
traille. Les bastions I, II et III répondirent aussitôt et 
démontèrent quelques-unes des pièces de l'ennemi, mal 
protégées par les épaulements bouleversés. Le colonel fit 
coucher son monde derrière les traverses C, B, F, et atten- 
dit un second assaut qui, en elTet, fut tenté vers quatre 
heures, l'ennemi crovant l'avancée de nouveau abandonnée , 



HISTOIRE D UNE FOR! ERESSE 




ATTAQUE DES OUVRAGES DE CONTRE-APPROCHE 



HisToiRi' d'unk forteresse-. ' 3l'5 

Les colonnes d'assaut franchirent le premier épaulemenf, 
mais dès qu'elles se trouvèrent dans le dernier rcdan D, elles 
furent reçues par une décharge de mousquetcrie, presque 
à bout portant, envo\'ée de derrière la traverse C (fig. 75), 
suivie d'une charge à la baïonnette. Deux cents Allemands 
restèrent cette fois sur le terrain, et les débris des colonnes 
d'assaut reculèrent en désordre jusqu'aux batteries qui re- 
commencèrent leur tir jusqu'à la nuit close. 

Les assiégés restaient maîtres de la place, mais sous le 
feu convergent de l'ennemi ils ne pouvaient conserver 
cette position en flèche et mal flanquée. Il n'y avait pas à 
s'y maintenir un intérêt qui compensât les pertes que l'on 
ferait pour soutenir de nouvelles attaques. Toutefois le 
colonel ne voulut pas abandonner les redans sans les faire 
pa\^er cher à l'ennemi. La soirée fut employée à charger 
trois fourneaux de mine sous les saillants A et B, et à re- 
lever les terrassements pour se couvrir tant bien que mal. 
Toute cette nuit du 28 février au i" mars, les bombes 
tombèrent assez dru sur l'avancée; les hommes se garan- 
tissaient encore passablement sur les débris des blindages. 
Le matin du i'' mars, l'artillerie allemande recommença 
plus vivement que la veille, des trois batteries en retraite 
et de la batterie n" 6, son feu contre les redans. 

Le colonel lit rentrer ses hommes et ne laissa qu'un pe- 
loton bien cabane, avec ordre de ne mettre le feu aux 
fourneaux que quand l'ennemi se croirait couvert par l'é- 
paulement du redan A et chercherait à s'y loger. 

La journée du i*^"" mars se passa sa^s que l'assiégeant 
tentât un nouvel assaut. « Ce sera pour cette nuit, » pensa 
le colonel Dubois. Il retourna vers sept heures du soir 
dans le saillant pour s'assurer par lui-même si les mèches 
étaient bien disposées, et pour encourager ses hommes-, 
il les fit renforcer d'une vingtaine de fusiliers en leur com- 
mandant, lorsqu'ils verraient l'ennemi, de faire mine de 



326 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

se défendre assez pour l'engager; mais de se replier 
promptement après avoir mis le feu aux mèches. 

Les bombes recommencèrent à tomber vers huit heures, 
puis à dix heures il y eut un temps d'arrct, et le colonel 
qui était monté sur le cavalier du bastion II, pensa que 
Fennemi allait laire une nouvelle tentative. En effet, mal- 
gré Tobscurité de la nuit, il vit des masses noires se ré- 
pandre successivement dans les ouvrages D, C et B*. 
Arrivées à la traverse F, elles furent accueillies par des 
coups de fusil auxquels répondit une décharge bien nour- 
rie. On pouvait voir une masse d'ennemis qui longeaient la 
traverse F, et se tenaient en dehors des redans A. A ce mo- 
ment, trois détonations successives firent trembler le sol-, 
puis des cris. L'ordre était donné-, de la demi-lune n° i, 
et des bastions I et II, toutes les pièces tirèrent à la fois 
sur l'avancée, pendant une demi-heure, après quoi, deux 
cents hommes de la garnison sortirent et coururent sus 
aux ennemis. L'avancée ne renfermait plus que des morts 
et des blessés. Le capitaine Allaud sortit alors à son tour 
avec deux cents travailleurs de bonne volonté pour com- 
bler les tranchées et détruire autant que possible les obsta- 
cles. Vers minuit, les bombes tombèrent de nouveau sur 
ce coin de la défense et l'ordre fut donné de rentrer pour 
ne pas perdre inutilement du monde. 

Le siège était commencé depuis douze jours et la 
deuxième parallèle, qui devait être terminée le sixième 
jour, n'était point achevée. La garnison avait environ 
deux cent cinquante hommes tués et blessés; mais elle 
avait fait subir à l'assiégeant des pertes plus sérieuses. 

Le général Werther trouvait que les choses traînaient 
en longueur et était fort dépité. Quelques royalistes qui 
possédaient de jolies maisons dans le faubourg de l'autre 

I. Voyez la figure 74. 



1IIST0IRI-: d'une forteressk. 327 

côté de la rivière d'Abonnc, s'étaient mis en relation avec 
les troupes de la coalition et manifestaient leur impatience 
et leur colère même contre cette poignée de brigands qui 
tenaient la \illc haute et prolongeaient une lutte inutile. 
Le général allemand ne demandait pas mieux que de voir 
les choses s'accommoder; il avait déjà plus de quatre cents 
hommes hors de combat et trouvait que c'était beaucoup 
pour prendre ce nid qu'on croyait dépourvu de garnison 
et de munitions. Les nouvelles qu'il recevait du Nord de- 
puis quelques jours étaient meilleures-, mais on le pres- 
sait d'en finir. 

Un des plus fougueux parmi les ro3^alistes qui ne quit- 
taient pas le camp des Allemands, proposa donc d'aller 
trouver le' commandant de place, afin de lui apprendre la 
retraite sur tous les points des armées de Napoléon, la 
prise imminente de Paris, l'entrée très -prochaine des 
Bourbons aux acclamations de la France entière, et l'inu- 
tilité, par conséquent, d'une défense plus longue. 

Le général Werther se prêta volontiers à cet!e démar- 
che, et le 2 mars, le baron de X*** se présenta aux avan- 
cées avec un parlementaire allemand. Le colonel reçut 
l'officier allemand et le baron dans une chambre d'une des 
casernes eflbndrées de la place. Le parlementaire allemand 
demanda d'abord un échange des prisonniers. — Ce qui 
fut accordé sans difficulté par le colonel. — Puis à son 
tour, le baron de X*** voulut exposer l'objet de sa dé- 
marche.... 

Dès les premiers mots le colonel l'arrêta : « Je ne sais 
et ne désire pas savoir, monsieur, lui dit-il, si vous venez 
ici en votre nom seul ou au nom d'un certain nombre de 
vos compatriotes. Mais )e vous repondrai brièvement et 
clairement. Je suis ici en vertu d'ordres supérieurs pour 
défendre la place contre les ennemis du pays. Tous les 
motifs politiques que vous me faites entrevoir me sont in- 



328 HISTOIRE d'uXE FOR TE R FS S It. 

différents. Je ne veux même pas les supposer. Je ne ren- 
drai la place que contraint par la force ou sur un ordre 
du gouvernement de F Empereur.... Permettez-moi d'a- 
jouter, monsieur, que vous remplissez aujourd'hui un 
rôle qui ne vous fait point honneur. Qu'en pense monsieur 
le capitaine? » ajouta-t-il en se tournant vers Tofficier 
allemand. Celui-ci se contenta d'incliner la tête, k Les 
prisonniers seront échangés dès aujourd'hui, si vous le 
désirez, tête pour tête , dit le colonel en se levant \ quant 
à vous, monsieur, si vous n'étiez pas entré ici , protégé 
par le drapeau parlementaire, je vous ferais juger et pro- 
bablement fusiller devant la garnison , avant le coucher 
du soleil. » Et en congédiant ses deux interlocuteurs, le 
commandant de place recommanda cà l'officier chargé de 
les reconduire aux avancées de ne les laisser communi- 
quer avec personne. 

L'assiégeant, à dater de ce jour, ne poussa ses travaux 
d'approche qu'avec lenteur; il se contenta de terminer la 
deuxième parallèle et d'établir trois batteries de six pièces 
chacune, lesquelles le 8 mars ouvrirent le feu contre les 
faces droite et gauche des bastions II, III, et contre la face 
gauche de la demi-lune n" 2, avec l'intention évidente de 
faire brèche à quatre cents mètres. Trois batteries de mor- 
tiers couvrirent ces ouvrages de bombes. Il paraissait que 
les Allemands cherchaient cà occuper la garnison, à la dé- 
courager en attendant les événements politiques qui met- 
traient la place entre leurs mains. Sur les quatre mille 
hommes qui étaient sous les ordres du général Werther, 
et qui étaient réduits à trois mille cinq cents par suite des 
pertes subies, mille hommes avaient dij être dirigés sur 
Troyes; il ne restait donc plus devant la Roche-Pont que 
deux mille cinq cents hommes. De plus, le général avait 
reçu l'ordre de ne rien compromettre, de se contenter de 
surveiller les passages de la Saône à la Marne et de tenir 



HISTOIRE n'uNn: fortI'Rfsst. 329 

bloquée la garnison de la Roche-Pont, en Toccupant assez 
pour qu'elle ne put prendre rollensix'e, mais sans perdre 
du monde pour posséder cette bicoque. D'autre part, les 
royalistes de la \'ille basse ne cessaient d'annoncer la lin 
des hostilités et l'entrée des Bourbons. 

Le 12 mars, on recevait au quartier général la nouvelle 
de réchec subi par Napoléon devant Laon, la déroute du 
corps de Marmont et la marche prononcée des troupes al- 
liées sur Paris. Les royalistes crurent que le moment était 
venu de faire une nouvelle tcntativ^e auprès du général 
Werther pour l'engager à en iniir. Ils tenaient à être les 
premiers en Bourgogne à se déclarer pour les Bourbons, 
et la prudente lenteur du général des troupes alliées les 
exaspérait. Celui-ci eut de son côté désiré tenir la place 
avant la cessation prévue des hostilités. Il en\'oya donc 
un nouN'eau parlementaire au colonel Dubois, pour lui faire 
connaître les dernières nouvelles des armées de la coali- 
tion, l'entrée prochaine des alliés dans Paris, désormais 
découvert, et pour le sommer de rendre la place, afin 
d'éviter une eftlision inutile de sang-, mais que s'il se re- 
fusait à capituler, il devait s'attendre à des rigueurs regret- 
tables et dont seul il porterait la responsabilité. La ré- 
ponse du colonel Dubois fut identiquement la même que 
la précédente. Il ne pouvait capituler, puisqu'aucun ou- 
vrage de la place n'était entamé. 

Pendant la nuit du 1 2 au i 3 mars, deux batteries de 
mortiers furent établies sur les rampes des coteaux de la 
rive droite et ouvrirent leur feu dans la soirée, sur le fau- 
bourg de la rive gauche. La flèche qui ser\'ait de tête de 
pont fut bouleversée par les obus. Le général allemand 
comptait ainsi déterminer les gens de la Roche- Pont à 
exiger du commandant de place une capitulation prompte. 
Le feu prit à un certain nombre de maisons dans ce fau- 
bourg, et les habitants se réfugièrent dans la \'ille haute. 



330 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

Au tir des batteries de mortiers, la garnison ne pouvait 
répondre, n\a3'ant plus de pièces de gros calibre. Les six 
pièces de vingt -quatre étaient employées à contre -battre 
les batteries du Nord, et on ne pouvait désarmer les bas- 
tions de ce côté. Pour comble de misère, le typhus se dé- 
clara parmi les blessés de la cité. 

Les vivres commençaient à devenir rares et la garnison 
était à la demi-ration. 

Sur le plateau, la canonnade de part et d'autre conti- 
nuait, et les escarpes des deux bastions II et III étaient 
fort endommagées. L'ennemi n'ayant plus rien à détruire 
et à brûler dans la ville basse de la rive gauche, commença 
ses cheminements le 1 5 mars, et établit une demi-parallèle 
avec deux nouvelles batteries pendant la nuit et la journée 
du i6 mars, de quatre pièces chacune*. Ce ne fut pas tou- 
tefois sans difficultés, car ces batteries n'étaient qu'à trois 
cents mètres des faces du bastion II et III, dont les cava- 
liers conservaient encore leurs pièces de gros calibre. Les 
i8 et ig mars, vingt-six bouches à feu tirèrent cependant 
contre les ouvrages et parvinrent à bouleverser les para- 
pets et à démonter les pièces de l'assiégé. 

Pendant la nuit du 19 au 20 mars, le colonel essaya de 
remettre en batterie les canons qui lui restaient, mais ces 
pièces de faible calibre ne pouvaient rien contre les ou- 
vrages ennemis. Toutefois les brèches faites aux saillants 
de la demi-lune n° 2 et du bastion II n'étaient pas prati- 
cables, et le colonel, voulant réserver le peu qui lui restait 
de son artillerie pour le moment de l'assaut, fit remparer 
la gorge du bastion II, rentrer son canon et attendit. Pour 
ne pas laisser démoraliser son monde, il l'occupait la nuit 
dans de petites sorties qui fatiguaient l'assiégeant. Il fai- 
sait maintenir en état les chemins couverts autant que le 

1. Voyez la figure 71. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 33 1 

tir de renncmi le permettait, préparait des camouflets, des 
chicanes pour le moment où Tassaillant voudrait couron- 
ner la contrescarpe. 

Le 2 5 mars, la troisième parallèle était terminée. La 
place ne se défendait plus que par de la mousqucterie, 
quelques pierriers et des grenades que, la nuit, de petits 
pelotons de sortie jetaient dans les tranchées. 

Les cheminements pour couronner le chemin couvert 
et établir les batteries de brèche avançaient peu, grâce à 
Tactivité de la garnison, qui semblait redoubler de courage 
en voyant Tcnnemi se rapprocher et qui défendait ses gla- 
cis pied à pied. 

Le i^"" avril arriva la nouvelle de la capitulation de Pa- 
ris, de l'abdication de l'Empereur et Tordre de suspendre 
les hostilités. La garnison pouvait se retirer sur Nevers 
par Auxonne, Beaune, Autun et Château-Chinon. 

Le 5 avril, le colonel Dubois sortit de la Roche-Pont à 
la tête de sept cents soldats de toutes armes ; c'était ce qui 
lui restait d'hommes valides. 



332 HISTOIRE U'UNE FORTERESSE. 



XVII 



CONCLUSION 



Malgré son enceinte bastionnée et son grand ouvrage 
avancé qui existait encore en 1870, tel que Vauban Pavait 
tracé, la ville de la Roche-Pont n'eut pas tenu quarante- 
huit heures devant Tartillerie allemande. Quelques batte- 
ries établies au Nord sur le plateau, à TOuest et à l'Est sur 
les coteaux, à une distance de trois mille mètres, eussent 
couvert cette place de projectiles sans qu'il fût possible de 
répondre, car le petit arsenal de la Roche-Pont, en sep- 
tembre 1870, renfermait six canons de fonte et quatre 
pièces de bronze à àme lisse, un millier de kilogrammes 
de poudre et deux à trois cents boulets pleins. 

Elle ne fut pas attaquée, bien que des corps ennemis se 
soient montrés non loin de ses murs. 

Sa garnison consistait alors en un garde du génie et une 
brigade de gendarmerie. 

Les gens de la Roche-Pont sont cependant patriotes et 
citent avec fierté les sièges nombreux qu'ils ont subis. Ils 
avaient, dès le mois d'août, organisé leur garde nationale, 
dont une compagnie d'artillerie. Il est vrai qu'on n'avait 



HISTOIRE n'i'xn: roirri-RESSE. 333 

pu distribuer à ces gardes nationaux que cent fusils à pierre 
qui gisaient dans la citadelle, et une trentaine de fusils à 
piston. Ces bonnes gens ne comptaient pas moins se dé- 
fendre, fondaient des balles et faisaient des cartouches. Ils 
n'eurent pas la douleur de \"oir les Allemands chez eux. 

En 1871, un capitaine du génie français, ayant fait 
partie de l'armée du général Bourbaki, était entré en Suisse 
avec les débris de ce corps. 

Le capitaine Jean avait reçu une balle dans la poitrine, 
non loin de la frontière, avait été recueilli chez des paysans 
des environs de Pontarlier et sauvé par des douaniers 
suisses qui Tavaient fait transporter à Lausanne, où les 
soins les plus attentifs lui fure:it prodiguis. Il y aurait une 
histoire touchante à raconter de cette triste période de nos 
désastres, et ce serait à nous à l'écrire, car les Suisses ne 
sont pas gens à faire parade du dév^ouement qu'ils ont 
montré en cette circonstance pour sauver nos soldats 
harassés, affamés et gelés. Habitants des campagnes et 
citadins ont été au milieu des neiges du Jura, guider, re- 
cueillir nos régiments débandés, égarés. Quelques-uns ont 
payé de leur vie ce devoir d'humanité-, tous ont offert à 
l'envi asile et soins à nos soldats épuisés. Tous se louent 
de la conduite de ces braves gens. 

Le capitaine Jean demeurait à Lausanne lorsque s'y 
trouva M. N..., officier supérieur à la retraite. Les méde- 
cins pensaient que le climat contribuerait à la guérison du 
blessé, qui avait obtenu un congé dans l'espoir de retrouver 
la santé sous le ciel clément de cette partie du lac de 
Genève. Sa sœur était venue le rejoindre et le soignait 
avec la tendresse la plus attentive. Cependant les forces 
ne revenaient pas, les symptômes alarmants persistaient. 

Le capitaine Jean était de la Roche- Pont, il se lia d'amitié 
avec M. N.... et souvent, entre ces deux officiers, il était 
question de la dernière guerre, des ressources qu'on 



334 HISTOIRE d'une forteresse. 

n'avait su ou pu employer, et particulièrement de cette 
belle province de Bourgogne, placée sur le flanc de Tinva- 
sion, si bien faite pour masquer et protéger un mouve- 
ment offensif, si on eût eu une armée de réserve ayant sa 
droite appuyée sur Besançon et sa gauche sur Dijon, lar- 
gement approvisionnée par les bassins du Rhône et de la 
Saône. 

Le capitaine employait ses loisirs à étudier la défense 
de sa chère petite ville dont il connaissait bien l'histoire et 
qu'il considérait comme un point stratégique d'une cer- 
taine importance. 

M. N.... passa près d'un mois dans la société de cet 
homme aimable, instruit, profondément pénétré de nos 
désastres-, mais dont l'esprit actif cherchait, dans ces mal- 
heurs mêmes un enseignement, Toccasion de développer 
les ressources et les qualités propres à la France. Sur ce 
sujet, les deux amis ne tarissaient pas, et les entretiens ne 
cessaient que quand la sœur interposait son autorité de 
garde-malade pour exiger le repos et le silence.... 

En décembre 1871, M. N.... reçut à Paris la lettre 
suivante, accompagnée d'un paquet de papiers. 

« Lausanne, lo dc'ccnibrc 1871. 

« Monsieur , 

« Mon frère bien-aimé est mort avant-hier dans mes 
bras-, mort des suites de sa blessure et aussi peut-être de 
la douleur que lui ont causée nos derniers désastres, trop 
pénétré du souvenir ineffaçable des souffrances dont il a 
été le témoin. 

« Il s'est éteint conservant sa connaissance jusqu'au der- 
nier moment. Je remplis fidèlement un de ses désirs en 
vous adressant ces papiers. C'est le seul souvenir qu'il 
puisse vous laisser, me disait-il encore la veille de sa mort, 



HISrOIRE d'i'NE FORTKRESSb". 335 

des heures que vous avez bien \-oulu consacrer à un pauvre 
malade. 

« Mon frère me parlait souvent de vous; vous avez pu 
apprécier ses belles qualités, son noble caractère, et vous 
accueillerez ce legs du niourant, je n'en saurais douter, 
comme une marque de Testime profonde qu"il vous avait 
vouée. 

« Quant à moi, je ne puis me détacher de ce pays où j'ai 
vécu près de mon frère et où nous avons été entourés de 
tant de sympathies.... » 

Extraits des papiers du capitaine Jean. 

L'attaque est un choc, la défense une résistance au 
choc. Qu'il s'agisse d'une pièce de canon envo3^ant un 
boulet sur une plaque de fer, sur un revêtement de ma- 
çonnerie ou sur un épaulement de terre ; qu'il s'agisse 
d'une colonne d'assaut gravissant une brèche, la question 
est la même -, dans l'un et l'autre cas il faut opposer à la 
force d'impulsion une résistance qui en neutralise l'effet. 

Lorsque les armes de jet n'existaient pas ou n'avaient 
qu'une portée très-peu étendue, il ne fallait opposer au 
choc qu'une résistance normale, opposer un homme à un 
homme, ou si on voulait être assuré du succès, deux hom- 
mes à un homme. Mais lorsque les armes de jet acquirent 
une portée plus longue, la position de l'attaque et de la 
défense prit une certaine valeur. De là, pour les combat- 
tants en plaine, les premiers éléments de tactique et pour 
la fortification, des dispositifs de plus en plus compliqués. 

11 est évident, par exemple, que lorsqu'il fallait en venir 
aux mains, combattre corps à corps pour vaincre un ad- 
versaire; si celui-ci se trouvait placé derrière une enceinte 
circulaire, l'obstacle qui le protégeait lui donnait un avan- 
tage considérable, avantage qui ne pouvait être compensé 
que par-un renouvellement de l'attaque. 



33i 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



Pour faire saisir d'un cou -> d\eil ce principe si simple, 
soit (fig. 76) une enceinte circulaire contenant quarante 
défenseurs espacés Tun de Tautre d'un mètre, Tattaque 
corps à corps ne pourra agir qu'avec un nombre égal ou 



TLjr6. 




très-peu s'en faut, au nombre des défenseurs qui, eux, sont 
abrités. Les assaillants auront beau se grouper en A, ils 
ne pourront toujours présenter qu'un front égal à celui de 



B 



r ici 77 




la défense, et si celle-ci est énergique, le triangle j, b^ c 
viendra s'user en c. 

Mais supposons que l'attaque possède des armes de jet 
(fig. 77), et qu'au lieu de se heurter contre l'enceinte cir- 



HISTOIRE d'uni' fo rth! r ess l:. 337 

culairc, les assaillants établissent leurs engins de A en B 
à bonne portée. Ils couvriront de projectiles le segment du 
cercle d, c, e, et les défenseurs ne pourront opposer à ce 
tir convergent qu'un nombre inférieur d'engins. 

Pour compenser en partie cette infériorité, la défense 
ajoute à Tenceinte des appendices (fig. 78, voir en A), qui 
permettent d'opposer un front de défense presque égal au 




front d'attaque comme quantité d'armes de jet et très-su- 
périeur par le relief et la protection. Mais naturellement 
^lors l'attaque dispose ses engins ainsi qu'on le voit en B. 
De telle sorte que les projectiles envo3rés d(i a b c d e con- 
vergent sur le saillant C. La défense ajoute les nouveaux 
appendices D D, et si ses engins sont bien protégés, elle 
peut faire CDnverger les projectiles ^, /?, / sur l'engin K ei 

22 



338 HISTOIRE D^-NE FORTERESSE, 

l'écraser, puis les projectiles /, g'^ h sur l'engin 7?i et le dé-' 
truire, et ainsi de suite. 

De plus, ces appendices ont encore cet avantage de don- 
ner des vues de flanc sur Tenceinte elle-même et de décou- 
vrir son pied. 

Ce principe régit et régira toujours l'attaque et la dé- 
fense; seules, les distances en modifient les applications: 

Plus la défense est excentrique, plus elle oblige l'attaque 
à s'éloigner, à occuper un périmètre plus étendu -, mais 
aussi plus la défense s'étend et plus elle prête ses flancs à 
l'attaque, il faut donc que ces flancs puissent aussi se dé- 
fendre et soient eux-mêmes défendus, car tout obstacle qui 
n'oppose à l'attaque que sa propre force, sans être protégé 
par l'action d'un obstacle voisin, est bientôt détruit. 

Qu'il s'agisse de fortifications ou de plans de bataille, 
c'est toujours l'application de ce même principe. « Toute 
partie doit défendre la partie voisine et être défendue par 
elle. )) Il est clair que la solution du problème devient de 
plus en plus difficile en raison de la plus grande portée des 
armes de jet et de l'étendue des fronts de fortifications ou 
de combat. 

Vauban, en raison de la portée de l'artillerie de son 
temps, avait résolu le problème, ainsi que la plupart des 
ingénieurs, ses émules et ses successeurs. 

Soit un hexagone (fig. 79), fortifié d'après la première 
manière de Vauban, il est évident que tous les points de 
la circonférence à une distance de 1000 mètres et jusqu'à 
1 800 mètres même sont battus par les courtines, par les 
faces des bastions et des demi-lunes. Si la place s'élève en 
rase campagne, l'ennemi ne peut se placer sur un point 
quelconque de cette circonférence sans être touché. 

Pour établir sa première parallèle et ses premières bat- 
teries, il lui fallait commencer ses travaux à la limite de 
la portée des pièces de rempart et, comme on Va vu dans 



HISTOIRE D UN't: FO RTi: R ESS K. 



339 



lî figure 70, il devait élever ces batteries assez près de la 
place pour que le tir eût une action etlicace sur les dé- 
fenses, c'est-à-dire à 7 ou 800 mitres. A cette distance, on 
battait les courants, on enlilait Ijs fac^s et les tlancs,''on 




1000' 



bouleversait les parapets. Les projectiles arrivant ou de 
plein fouet ou sous un angle de 1 o^ environ lorsque le 
boulet ricochait, Tassiégé parv^enait à s'en garantir pen- 
dant fort longtemps et à rr.iintenir intacte sa propre artil- 
lerie. 



340 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



Mais la portée des pièces de siège aujourd'hui s'étendant 
à 7 ou 8000 mètres, les conditions pour Tassiégé et l'as- 
siégeant sont bien différentes. Alors (fig. 80) Pennemi éta- 
blit ses batteries sur deux ou trois points de la circonfé- 



Y' 
«^ 



Ïij-Sû, 






V-- 




rence en profitant d'un pli de terrain, d'un mur, dun bois 
pour masquer ses travaux, puis, lorsque tout est prêt, il 
démasque ces batteries et couvre un segment de la forte- 
resse d'une quantité de projectiles explosibles qui, arrivant 



HISTOIRE L) UNE FORTERESSE. 0^1 

suivant un angle de 2 5" à 3o% éclatent, n'importe où, dans 
le tas^ pour employer une expression vulgaire, ne tenant 
compte, à cette distance, ni des flancs, ni des faces que 
Tassiégeant ne distingue même pas. En admettant que l'as- 
siégé, sous cette pluie de fer qui arrive de face et sur ses 
flancs, puisse maintenir son artillerie et riposter \ il tire 
sur des points excentriques qui peuvent varier, qu'il ne re- 
connaît qu'à la fumée des pièces, et sur un ennemi qui, 
profitant d'un espace indéfini pour disposer ses approvi- 
sionnements et couvrir ses hommes, conserve toute sa li- 
berté. Mais pour maintenir son artillerie, préserver ses 
hommes, ses munitions, l'assiégé ne se meut que dans un 
espace relativement restreint ; il est bientôt encombré de 
débris de toutes sortes^ tout mouvement lui est diliicile, la 
place lui manque même pour réparer les dégâts. Il se fa- 
tigue sans grands résultats. Si l'attaque a maintenu son tir 
à longue portée pendant plusieurs jours, il a mis une telle 
confusion sur une bonne partie des défenses qu'il peut en 
deux ou trois nuits commencer sa première parallèle à 
1000 mètres environ, la bien armer, la protéger par des 
batteries en retraite et des tranchées-abri, de manière à 
décourager les sorties et cheminer pour couronner les che- 
mins couverts. En quel état sont alors les ouvrages de las- 
siégé ? Les fiancs des bastions sont aussi bien endommagés 
que leurs faces, les demi-lunes sont intenables, les fossés 
en partie comblés \ de tous côtés le désordre et la confu- 
sion. Aucune brèche n'est pratiquable certainement \ mais 
tous les ouvrages sont compromis sur trois ou quatre fronts, 
et à 1 000 mètres -, la brèche peut être faite et largement 
ouverte. La garnison peut jusqu'au dernier moment sou- 
tenir l'assaut, vendre chèrement les débris de ses ouvra- 
ges -, mais quand on en est là, le résultat final n'est pas 
douteux. 

Il faut donc qu'en raison de la longueur de la trajec- 



^4'^ 



HISTOIRE d.l":5;e forteresse. 



toirc, la défense éloigne ses di?positifs défcnsifs du cen- 
tre de la place. 

Si chaque front de la défense de A'auban était environ de 
trois cent quatre-vingt mètres, il doit être de douze à 
treize mille mètres aujourd'hui (fig. 8i). C'est-à-dire que 




1^ I I 1 \"^ I I 1 ;^^! f I I p ^^ 



l'hexagone qui avait trois cent quatre-vingts mètres de côté 
d'un saillant de bastion à l'autre devrait avoir treize mille 
mètres. Soit A, le corps de place, supposé en plaine \ des 
forts seront établis en B et en C, la zone d'action de cha- 
cun de ces ouvrages étant de huit mille mètres, ils se pro- 



HlSTOlRi: I) UN'Ii; FORTERESSE. 



343 



lèveront rccipr(K]ucnicnt et croiseront leurs feu.v sans que 
leurs projectiles puissent tomber dans la place le jour où 
Tun d'eux serait au pouvoir de Fennemi. 

La figure 82 présente Fcnscmble de chacun de ces forts 
lî et C sur la disposition intérieure desquels on reviendra. 
Mais en allongeant ainsi démesurément les capitales, les 
forts B ((ig. 81) peuvent être battus sur toute l'étendue 
de Tare de cercle a b (plus du tiers de la circonférence), ils 



njj'S^y. 



3 





,tfoo- 



sont en flèche et Tun d'eux, étant pris, permettrait à Fen- 
nemi de battre deux des forts G. Il est donc nécessaire sur 
un rayon étendu de multiplier les défenses et de faire 
qu'^elles se protègent d'une manière plus efficace. C'est ce 
qu'indique la figure 83. 

Ici c'est un dodécagone. Chaque fort de la zone extrême 
est distant l'un de l'autre de sept mille mètres, les ouvra- 
ges A se flanquent réciproquement-, une seconde zone de 



344 



HISTOIRE D UNE FORTERESSE. 



forts B bat au besoin ceux-ci et la zone d'action de ces se- 
conds ouvrages s'étend au delà de la ligne des forts extrê- 
mes. Des chemins de fer doivent nécessairement relier les 



TiaSd. 




. is. 



i^j^ûûû • 



forts de chaque zone et les mettre en communication avec 
le corps de place. 

Cette extension des champs de défense peut être, en rai- 



insroiRi- d'uni: forteressiï. 345 



son de kl nature du terrain, di\'isée en deux zones avec un 

no3'au central. 

La zone intérieure se composerait d'ouvrages perma- 
nents, formant une enceinte de préservation, W^no, de forts 
a intervalles suflisamnicnt garnis en cas de guerre par des 
ouvrages de campagne. 

La zone extérieure consisterait en l'occupation de points 
stratégiques bien choisis et étudiés à Tavance, formant des 
petits camps protégés par des ouvrages passagers et per- 
mettant à une armée nombreuse de se couvrir, sans que 
Tcnnemi puisse épier ses manœuvres. 

La dépense occasionnée par un pareil système défensif 
est énorme sans aucun doute. Mais il semble qu'à cet 
égard on ne veuille pas se faire une idée exacte de la si- 
tuation nouvelle créée par l'artillerie à longue portée. 

La dépense occasionnée par tous les systèmes défensifs qui 
se sont succédés depuis l'antiquité a toujours été en croissant. 
L'enceinte bâtie par Philippe-Auguste autour de Paris ne 
coûterait pas, le mètre courant, ce que coûterait l'enceinte de 
Charles V -, celle-ci ne coûterait pas ce que coûteraient les 
fronts bastionnés de Louis XIII, cette enceinte enfin, serait 
loin d'exiger la dépense (toujours au mètre courant et en 
tenant compte des forts détachés) occasionnée par la forti- 
fication de Paris, élevée sous Louis-Philippe. De même 
l'établissement des quatre ou cinq trébuchets et les beffrois 
qu'exigeaient l'attaque d'une place jusqu'au moment de 
l'emploi de l'artillerie à feu, n'atteindrait pas la somme 
qu'exigerait la fabrication de l'artillerie employée au siège 
de Turin en i535. Celle-ci serait bien loin de coûter ce 
qu'a coûté l'artillerie française et anglaise au siège de Sé- 
bastopol. Si à l'époque des canons à âme lisse on pouvait 
battre une place avec une soixantaine de pièces, il en faut 
cinq fois plus aujourd'hui puisqu'il faut opérer sur un 
périmètre beaucoup plus étendu. 



346 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

La guerre est donc un jeu qui tend à devenir de plus en 
plus cher et surtout la guerre de sièges. Est-ce à dire que 
les nations se dégoûteront de la faire à cause des effro3^a- 
bles dépenses qu'elle entraîne? Ce n"'cst pas à croire. 

Aujourd'hui, comme jadis, ce qui coûte le plus, c'est d'être 
battu. Avec un milliard bien employé en France, avant la 
guerre de 1870, et un ou deux milliards pour la faire, nous 
n'eussions probablement pas payé les dix milliards que 
nous coûte cette guerre et nous n'eussions pas perdu deux 
provinces qui valent certes plus encore que cette somme. 

Les économies militaires, en des temps de modifications 
profondes comme le nôtre, sont donc ruineuses. 

Toute la question doit se résumer en ceci : Ne faire au- 
cune dépense superflue • mais faire toutes celles qui sont 
nécessaires. Puis, est-il bien certain qu'un bon système 
défensif du territoire soit aussi dispendieux que plusieurs 
le prétendent? 

S'agit-il de quelque chose comme d'une muraille de la 
Chine sur nos frontières de l'Est ? Croit-on que si quelques 
bonnes positions rendues imprenables sans trop de tra- 
vaux permettaient de tenir une armée d'observation de 
deux cent mille hommes à l'abri de toute surprise, dans 
les hautes vallées bornées par les chaînes qui, du Jura, se 
dirigent sur Belfort, Remiremont, Épinal, Langres, Dijon, 
et côtoyent la rive droite de la Saône jusqu'à Lyon, les 
Allemands s'empresseraient de faire une seconde trouée 
sur Paris. Pour peu que sur ce chemin ils subissent le 
moindre échec, qu'ils fussent arrêtés même, que devien- 
draient-ils? 

Ce qu'il importe, c'est donc de bien choisir les positions 
à mettre à l'abri de toute insulte sur les flancs d'une inva- 
..sion et de ne pas gaspiller des sommes fabuleuses à préten- 
.:dre tout défendre. Supposons que Metz eût été rendue im- 
prenable ou du moins défendue de telle sorte qu'elle put 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. ?47 



tenir six mois. — Et certes la chose était possible — D'a- 
bord nous n'aurions pas perdu cette ville; puis, la guerre, 
malgré notre infériorité en soldats et en artillerie, eut pu 
prendre un tout autre tour. Elle exigeait de la part de Tcn- 
nemi plus de sacrifices, plus de prudence, plus de monde 
encore pour nous contraindre à une paix acceptée devant 
la bouche d'un canon.... 

On fait ajourd'hui la guerre avec des armées d'un mil- 
lion d'hommes, cela est merveilleux lorsque l'invasion ne 
trouve devant elle et sur ses flancs aucun obstacle très- 
sérieux, lorsque les combinaisons que nécessite un si grand 
déploiement de forces ne sont dérangées sur aucun point, 
et que les opérations stratégiques, sur le terrain, se suivent 
avec une parfaite précision coiTime on pourrait le faire sur 
une carte dans le cabinet. Mais ces énormes aggloméra- 
tions d'hommes deviendraient du jour au lendemain un 
danger terrible, après un échec grave sur un des flancs. On 
ne peut faire avancer, vivre et combattre de telles masses, 
qu'à Taide d'un mécanisme très-compliqué, par consé- 
quent délicat et facile cà déranger. Les Allemands préten- 
daient que nous avions une pointe sur l'Allemagne par la 
possession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine. Au- 
jourd'hui, ils ont presque une enclave engageante chez 
nous. L'avenir montrera si c'est là pour eux un grand 
avantage.... 

On a vu, en 1 870-1 871, ce qu'a pu faire la petite place 
de Belfort qui, seule peut-être, entre nos places fortes, 
possédait quelques pièces à longue portée et une garnison 
bien commandée et décidée à se défendre. 

Elle a continuellement gardé l'offensive sur un périmè- 
tre de vingt à vingt-cinq kilomètres, grâce à quelques ca- 
nons rayés qui garnissaient les remparts et protégeaient les 
sorties dans un rayon de quatre à cinq mille mètres. Pendant 
un mois, elle a empêché l'établissement des batteries de siège 



348 HISTOIRE d'une FORTERESSE. 

et, malgré un bombardement de soixante-treize jours, dans 
les derniers temps, la ville n'a eu que quatre maisons brû- 
lées. Cette défense est un enseignement et montre que l'an- 
cien système défensif a fait son temps. 

Pendant ce siège, les batteries des assiégés ont à peine 
souffert et ont eu recours au tir indirect, c'est-à-dire, ont 
tiré par-dessus les casernes de la gorge du chtiteau sans 
voir le but, mais en se réglant à l'aide d'un observateur. 
Ce tir indirect, qui ne tenait nul compte du tracé des crêtes 
de la défense et qui permettait ainsi d'accumuler sur un 
point quelconque un feu puissant, indépendamment des 
faces, produisait un grand eflet sur les batteries de l'en- 
nemi qui, de son côté, ne pouvait voir ces pièces et ne sa- 
vait comment régler son tir. 

La question reste donc indécise, et si la longue portée 
donne à l'attaque des feux plus enveloppants contre chaque 
ouvrage, chaque batterie de l'assiégeant peut être soumise 
au feu d'un plus grand nombre de pièces de la défense. A 
Paris, les forts, nullement tracés en vue du tir actuel à 
longue portée, ont permis à une garnison faible, peu 
aguerrie et dont le moral n'était pas solide, d'opérer des 
sorties avec succès à une distance de quatre mille mètres \ 

Avec de bonnes troupes, on pouvait alors en une nuit 
élever des ouvrages qui eussent permis de reprendre l'of- 
fensive et de pousser plus loin, de couper la ligne de con- 
trevallation et de mettre l'assiégeant dans un grand em- 
barras. Il n'est donc pas prouvé que les longues portées 
donnent plus d'avantages à l'attaque qu'à la défense, et on 
peut admettre au contraire que la longue portée des canons 
rayés est favorable à la défense ? mais c'est à la condition 
de tracer les ouvrages en vue de l'action nouvelle de l'ar- 



1. La bataille de Cliampigny avait porté nos lignes à quatre mille deux 
cents métrés du fort de la Faisanderie. 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 349 



LA DEFENSE. 




APPLICATION DU SYSTEMS POLYGONAL. 
FORTS ISOLÉS. 



35a HISTOIRE d'une forteresse. 

tillerie et non, suivant d'anciennes traditions, si glorieu- 
ses qu'elles soient. La puissance destructive des projectiles 
explosibles ne permet que ditîicilement les cheminements 
de Fassicgeant et, de fait, nous n'avons vu, nulle part, dans 
la dernière guerre, emplo^-er cet ancien mode d'approches 
pour battre en brèche et tra\'erser le fossé. 

Les Allemands n'ont pas été si sots que d'emplo^^er ces 
procédés classiques. Ils se sont établis sur les points favo- 
rables et souvent dominants, à trois mille nnq cents et quatre 
, mille mètres, autour de nos places, qui s'en tenaient au 
\'ieux S3-stème défensif destiné à des portées de deux mille 
mètres au plus ; et ont couvert d'obus nos ouvrages et les 
villes qu'ils étaient censés protéger, sans risquer un sapeur. 
Nous avons trouvé cela odieux, exorbitant, comme ces 
châtelains du quinzième siècle, qui trouvaient abominable 
qu'on fit brèche à leurs nids féodaux avec des bombardes, 
et déclaraient qu'on gâtait ainsi le métier de la guerre. 
Mais, en supposant qu'on oublie un jour de lever les yeux 
au ciel, s'il s'agit de médire des anciens fronts flanqués, et 
que la nouvelle génération d'officiers du génie se décide à 
accepter l'artillerie à grande portée et à en profiter, il est 
certain qu'on pourra donner à la défense une certaine su- 
périorité sur l'attaque. 

Comment doivent être tracés ces forts isolés, qui sont 
destinés à remplacer les saillants de nos anciennes forte- 
resses ? Ils doivent permettre l'installation large d'un grand 
nombre de feux, même indirects au besoin, par consé- 
quent des faces étendues et de courts fianquements, c'est- 
à-dire le moins de profondeur possible, et des gorges par- 
faitement couvertes. Ils doivent protéger efficacement les 
travaux de contre-approches et ne considérer la défense 
rapprochée que comme accessoire, car bien rarement 
aura-t-on à en faire usage, si jamais le cas se présente, ce 
qui est douteux. 



HISTOIRE d'uNIi FORTERESSE. 35 I 

Si Ton se reporta au S3'stènic difcnsif gcncral indique 
dans la figure 83, et que Ton veuille tracer un des forts A, 
on obtiendra la figure 84, donnant Touvrage au niveau in- 
férieur en C et au niveau des batteries en D. La contre- 
scarpe doit être revêtue au moins jusqu'à cinq mètres au- 
dessus du fond du fossé. 

L'escarpe sera faite en terre coulante. Les ouvrages de 
maçonnerie doi\-ent être tous cou\'erts et défilés, ils forment 
à Fintérieur des casemates E. Sous les terrassements, les- 
poudrières F, les passages poul' communiquer aux oi- 
seaux ou orillons bas G, protégés par la contrescarpe et 
le chemin couv^ert, et qui ne sont utilisés que si Fennemi 
tente le passage du fossé. Les faces et les flancs sur les 
dehors sont tracés sur des angles assez ouverts pour croi- 
ser leurs feux. Les deux faces, dans le tracé (fig. 84), peu-^ 
vent être armées de huit pièces et les flancs de six pièces. 
Cet ouvrage est séparé de celui de la gorge par une traverse 
qui protège efficacement cette gorge, laquelle possède ses 
flancs, armés de quatre pièces et ses orillons. 

De Fouvrage de la gorge, on communique dans le fort 
par une caponnière couverte formant traverse suivant la 
capitale. La gorge est défendue par une courtine pour des 
fusiliers et, au besoin, pour de petites pièces d'artillerie. Au 
besoin aussi, sur le terre-plein de Fouvrage de la gorge, 
peuvent être mises en batterie des pièces à longue portée, 
donnant un tir indirect sur la circonférence d'un demi-cer- 
cle par-dessus la grande traverse H, si les parapets des 
faces sont dégradées par le tir de Fennemi. 

Des braies composées de palanques sont fichées à trois 
mètres de la base de l'escarpe dans le fossé pour empêcher 
les éboulements de cette escarpe de combler ce fossé, et 
pour permettre de défendre son passage. Les maçonneries 
intérieures bien couvertes, empêchent les encombrements 
des terres sur la plate-forme intérieure et donnent des ca- 



352 HISTOIRE n'UNIi FOI^TERESSE. 

semâtes, qui permettent à la garnison de se reposer en toute 
sécurité, au moins le long des deux faces et de la grande 
traverse. Des blindages peuvent être établis sur les traver- 
ses des batteries et être facilement réparées chaque nuit, 
ainsi que l'escarpe en terre coulante. 

Il serait difficile de dire combien il faudrait de projecti- 
les pour rendre intenable un pareil ouvrage, puisque Ton a 
vu, au siège de Paris, qu'une batterie de marine élevée en 
terre coulante sur la route stratégique entre les forts de 
Rosny et de Noisy, armée de trois pièces, avait reçu pen- 
dant vingt-quatre jours les obus allemands, sans qu'une de 
ses pièces ait été démontée, ni que son escarpe ait assez 
souffert pour ne pouvoir être relevée chaque nuit. 

On doit, d'ailleurs, n'établir des ouvrages permanents 
qu'avec la plus grande circonspection : i° parce qu'ils exi- 
gent des dépenses très-considérables; 2° parce qu'ils sont 
nécessairement connus et longuement étudiés par l'ennemi, 
qui prend ses mesures en conséquence. 

L'important est de posséder une exacte connaissance du 
terrain à défendre, et de n'établir des ouvrages permanents 
qu'en seconde ligne et sur des points incontestablement fa- 
vorables à la défense, même en admettant une artillerie à 
portée plus longue encore que celle actuelle. 

Tout centre à défendre doit donc posséder des ouvrages 
suffisants pour éviter une surprise; puis à une distance de 
six à huit mille mètres, une ligne de forts, croisant leurs 
feux si la chose est possible, ou tout au moins reliés par de 
solides batteries; puis enfin, aune distance de quatre mille 
mètres environ, des positions étudiées et connues à l'a- 
vance, favorables à l'installation des travaux de fortifica- 
tion de campagne très-simples, mais qui puissent à un 
moment donné offrir assez de résistance pour permettre de 
grands mouvements.... et retarder l'établissement des baL- 
teries ennemies.... 




SYSTÈME DÉFENSIF DU GRAND CAMP RETRASCHE 



HISTOIRE d'une FORTERESSE. 353 

En appliquant ces principes à la défense de la ville delà 
Roche-Pont, dont la position stratcgiqye est d'une impor- 
tance majeure, puisqu'elle relie Besançon à Dijon, et forme 
un saillant sur les tlancs d'une armée qui manœuvrait 
d'Epinal et de Vesoul sur Langres etChaumont, il faudrait 
établir autour de cette place, dont les anciennes fortifica- 
tions n'ont plus de valeur (fig. 85), huit forts A, sur les 
arêtes des plateaux qui entourent la ville, et treize batteries 
ou redoutes B,un peu en arrière ou pour commander l'em- 
bouchure de la rivière d'Abonné dans la Saône et enfiler 
les vallons. On occuperait ainsi le nœud des routes qui se 
dirigent en C sur Langres et sur Champlitte, en D sur 
Dijon et Beaune, en E sur Besançon et Dole, en F sur 
Gray et en G sur Saint-Jean-de-Losne. Une tête de 
pont H, protégée par des batteries qui domineraient 
la Saône , permettrait de manœuvrer sur les deux 
rives. 

Cette défense passive occuperait un périmètre de soixante- 
cinq kilomètres, et la zone d'action des ouvrages perma- 
nents un périmètre de cent kilomètres. 

La défense purement passive exigerait, pour les huit 
forts, quatre mille huit cents hommes ; pour les treize bat- 
teries deux mille hommes; pour la garde des tranchées in- 
termédiaires et le service de Tenceinte de préservation, non 
compris les forts et batteries, dix-huit mille hommes; ré- 
serve dans la place, deux mille cinq cents hommes; total, 
vingt-sept mille trois cents hommes. Tandis que l'investis- 
-sement effectif exigerait une armée de cent mille hommes. 
Mais si ce grand camp retranché contenait une armée de 
cent cinquante mille hommes en sus des troupes nécessai- 
res à la défense passive, cette armée pourrait encore, sur 
un périmètre très-étendu ou sur quelques points favora- 
bles, occuper, dans la zone d'action des forts, une enceinte 
de combat défendue par des ouvrages de campagne, qui 

23 



354 HISTOIRE d'une forteresse. 

lui permettrait de prendre Toffensive au moment oppor- 
tun. 

L'armement des forts consisterait en cent soixante piè- 
ces de gros calibre, et celui des batteries en quarante-cinq 
pièces à longue portée. Ce qui, avec le parc de réserve, 
donnerait un total de deux cent trente bouches à feu. 

Des pièces attelées seraient, en outre, nécessaires pour 
appuyer les tranchées de la défense passive. 

Chaque fort coûterait environ, 1200000 fr. Les huit 
ensemble 9 Goo 000 fr. 

Chaque batterie ou redoute, coûterait 
environ i 5o 000" fr. Les treize ensemble. . i qoS 000 



Total. ... 1 1 5o5 000 fr. 

Faire tète à une invasion sur tous les points à la fois, a 
toujours été difficile; ce problème est aujourd'hui plus diffi- 
cile encore à résoudre si l'on se tient sur la défensive, car 
Tennemi part d'une base d'opération étendue pour se con- 
centrer sur un point que le défenseur ne connaît pas. Il n'a 
donc qu'une ligne à opposer au sommet d'un triangle d'ac- 
tion. Il faut se borner à préserver le cœur du pays et cer- 
taines régions déjà protégées par la nature, qui permettent 
d'opérer sur les flancs des armées d'invasion ; régions pos- 
sédant derrière elles de vastes contrées d'approvisionne- 
ments. 

Supposons que dans cet échiquier défensif dont la Ro- 
che-Pont forme le centre, on réunisse une armée de cent 
cinquante mille hommes pouvant se porter, soit sur Belfort 
par Besançon, soit sur la route de Vesoul à Langres par 
Gray, soit sur Chàtillon-sur-Seine par Dijon-, ces villes de 
Besançon, Vesoul, Langres et Dijon étant elles-mêmes en 
état d'arrêter l'ennemi, celui-ci est obligé ou de masquer 
cet échiquier avec une armée de trois cent mille hommes. 



histoirh: n uNn FORTERESsn:. 355 

ou de ne s^ivancer qu^ivcc une extrême prudence par les 
routes de Lunévillc et Nancy sur Paris, 

Si au Nord est établi un échiquier défensif de même 
importance, une pointe devient très-dangereuse, surtout si 
la capitale est pourvue d'une enceinte de préservation, et 
d'une enceinte de combat permettant à une armée de ma- 
nœuvrer. 

11 faudrait alors trois cent mille hommes pour masquer 
réchiquier de Bourgogne, et autant pour masquer celui du 
Nord, et quatre cent mille hommes pour investir Paris; 
total : un million d'hommes, sans compter les corps néces- 
saires pour conserver les communications entre les trois 
armées et garder la base d'opérations. 

Alors le moindre échec peut entraîner un désastre. 

L'armée de ]\Ietz, sous les remparts de cette ville, ne 
pouvant manœuvrer, a immobilisé pendant deux mois 
deux cent mille hommes emplo3'és à la bloquer. 

Si l'armée française eût pu se mouvoir dans un périmè- 
tre de cent kilomètres, bien approvisionnée, elle eut im- 
mobilisé trois cent mille hommes, puisque les Allemands, 
qui ne donnent rien au hasard, estimeiit avec raison qu'il 
est bon d'être au moins deux contre un, en bataille ran- 
gée. Il semble donc que l'art de la guerre aujourd'hui, 
contre un envahisseur, consiste, non plus à essayer de de» 
fendre des lignes très-étendues qui peuvent être prises et 
tournées, mais à établir un petit nombre de centres défen- 
sifs, assez éloignés les uns des autres, reliés par un système 
de lignes ferrées en arrière, pouvant présenter une longue 
résistance, et qui forcent l'ennemi, ou à se diviser pour les 
masquer ou s'en emparer, ou à prêter le flanc à une atta- 
que s'il les néglige, ou à se voir couper de sa base d'ope- 
tion s'il se porte en masse sur l'un d'eux, sans masquer 
les autres.,.. 

Mais, il faut bien le dire, nous ne croyons que médio- 



356 HISTOIRE d'une forteresse. 

crement à la valeur de ces immenses développements de 
la fortification. II est certain qu'ils sont ruineux, il n'est 
pas certain qu'ils aient une efficacité proportionnée à Té- 
norme dépense qu'ils occasionnent. 

Les hommes d'armes du quinzième siècle bardaient de 
fer eux et leurs montures pour résister aux quarreaux d'ar- 
balète, aux coups de lance, de masse de hache et d'épée. 
L'artillerie à feu qui d'abord ne prétendait à autre chose 
qu'à substituer la poudre au mécanisme des engins à con- 
trepoids ou à cordes, et n'envoyait comme ceux-ci que 
des boulets de pierre, se perfectionne et emploie des bou- 
lets de fer, des balles de plomb; puis, de lourde et fixe 
qu'elle était, elle devient roulante, maniable et met au 
commencement du seizième siècle des pistolets et arque- 
buses entre les mains des fantassins et des cavaliers. Que 
font les hommes d'armes ? Ils épaississent les plates de 
leurs armures, les doublent si bien qu'ils ne peuvent 
plus fournir une charge. Cela dure une cinquantaine 
d'années, jusqu'au moment où on reconnaît que le meil- 
leur moyen pour la cavalerie de combattre en face de 
l'artillerie et de ne pas être écrasée par elle, c'est la 
mobilité. 

Un jour, on fabrique des canons dont les boulets per- 
cent de part en part les bordages de bois d'un vaisseau. 
Aussitôt on s'empresse de barder de fer ces bordages. Les 
boulets de la veille s'amortissent sur les parois, mais ceux 
du lendemain les traversent. Les plaques de fer sont dou- 
blées.... on augmente la puissance pénétrante du projectile. 
Les plaques de fer sont remplacées par des lames d'acier. 
On dépense millions sur millions et toujours le projectile 
a le dernier. Mais voilà que pendant un combat naval un 
amiral lance à toute vapeur son navire sur le travers d'un 
vaisseau ennemi et le coule! C'est donc par la rapidité des 
mouvements et la facilité de la manœu\Te que l'on peut 



HISTOIRE d'une FORTERcSSE. 357 

vaincre sur mer, aujourdliui, bien plus que par Taccumu- 
lation des plaques préservatrices. 

Eh bien ! dans Part de la fortification, nous en sommes 
où en étaient ces hommes d'armes de la fin du quinzième 
siècle, qui, en face de Tartilleric à feu, endossaient plates 
sur plates. L'art de la fortification doit tendre à se trans- 
former. 

On objectera qu'un navire et un cavalier se meuvent 
mais que la forteresse est immobile, qu'on ne peut, par 
conséquent, remplacer ici la force passive par la force ac- 
tive ou l'agilité. C'est une erreur. Si la forteresse ne se 
meut pas, le système défensif d'un territoire peut et doit 
être étudié en prévision de diverses occurences. La fortifi- 
cation passagère doit et peut, à la guerre, dorénavant 
remplir le rôle principal. En d'autres termes, une armée 
doit pouvoir se fortifier partout en profitant de tout. C'est 
donc la fortification passagère qu'il convient de rendre fa- 
cile, prompte, efficace, afin de déjouer les combinaisons 
étudiées à l'avance par Tennemi, de le réduire, en certains 
cas, à la défensive lorsqu'il croyait attaquer, de gêner ses 
grands mouvements par une résistance imprévue sur un 
point qu'il prétendait déborder, de l'obliger à modifier 
sans cesse ses plans par des dispositions rapides de dé- 
fense. 

Les forteresses de Vauban ont fait leur temps, qui sait 
ce que donnera, lors d'une guerre future, le S3^stème dé- 
fensif dont on vient de voir un spécimen? 

La plus sûre forteresse est encore, pour un pa^^s, une 
bonne armée, bien commandée, une population instruite, 
brave, intelligente et résolue à tous les sacrifices plutôt que 
de subir l'humiliation d'une occupation étrangère... 

Les cartons du capitaine Jean contenaient beaucoup 
d'autres appréciations générales qui ne sauraient trouver 



358 HISTOIRE d'une forteresse. 

leur place ici. Ces documents indiquent assez que quoi 
qu'on en ait dit, parmi nos officiers, il en était un certain 
nombre qui travaillaient, beaucoup qui pressentaient les 
dangers auxquels nous exposaient une confiance aveugle 
en notre valeur, et une ignorance complète des progrès de 
nos ennemis. En effet, parmi ces papiers du capitaine 
Jean, des notes nombreuses datées de 1866, 1867 et i8(58 
font ressortir Tinsuffisance de notre système défensif d'a- 
l:rs, et la nécessité de pourvoir nos places fortes d'ou- 
vrages en rapport avec les progrès récents de rartilleric. 
La ville de Roche-Pont verra-t-elle se réaliser les projets 
du capitaine Jean ou son rôle militaire est-il à jamais fini? 
C'est ce que l'avenir démontrera. 

En attendant, elle cultive ses \ignes, et ses faubourgs 
envahissent de nouveau les rampes du plateau à l'Ouest et 
au Sud. On voit encore la souche de son donjon du 
douzième siècle qui se détache au-dessus des escarpes de 
la petite citadelle, et les antiquaires aperçoivent sur quel- 
ques points de son enceinte des soubassements romains. 
En fouillant des caves de maisons, parfois on trouve des 
monnaies gallo-romaines, des débris de poteries rouges et 
noires, du bois carbonisé et même des haches de silex. 

Ces témoins de l'antiquité de la citi sont déposés dans 
un petit musée qui renferme aussi des sculptures prove- 
nant de rabba3-e et du château. 

Si vous allez à la Roche-Pont, montez sur les restes du 
donjon. De ce point élevé, la vue, par une belle matinée 
claire de printemps, est admirable \ vers le Sud, elle s'étend 
jusqu'à la Saône et découvre la petite rivière d'Abonné, 
serpentant au fond du val à travers les prés et les vergers. 
Au Nord, le plateau s'élargit couvert de bouquets de bois, 
et n'est borné que par les silhouettes bleues des collines de 
la Haute-Marne. A vos pieds, la ville avec ses remparts 
semble un vaisseau amarré à Pextrémité d'un promontoire. 



iiiSTOiRi' d'une roR ri;RESSE. '33() 



On songe alors à tous les événements dont ce petit coin de 
terre a été le témoin, à ces ruines accumulées par la colère 
humaine, à ces Ilots de sang répandu. On croit entendre 
ces clameurs qui, tant de fois, ont frappé ces murailles.... 

Cependant la nature est toujours la même, les prés s'é- 
maillent toujours de fleurs et revêtent d\m manteau char- 
niant les débris entassés par la fureur de Thomme. On se 
sent alors envahi par un profond sentiment de tristesse, et 
tout bas on se dit : « A quoi bon ? — A quoi bon ? réplique 
aussitôt une voix au fond du cceur.... — A quoi bon Fin- 
dépendance? A quoi bon Pamour du sol? A quoi bon le 
souvenir cies sacritices ? Ne blasphème pas, philosophie de 
régoïsme ; tais-toi devant des siècles de luttes, devant ces 
couches d'ossements et ces débris entassés qui ont fait le 
sol de la patrie. Dévastée, cette colline n'a jamais été 
abondonnée par ses habitants; plus elle a subi d'outrages 
et plus ses enfants se sont attachés à ses flancs, plus ils 
tiennent à ce sol tout imprégné du sang de leurs aïeux, 
plus ils ont de haine pour ceux qui prétendraient les déta- 
cher de ce tombeau. Cela s'appelle patriotisme -, c'est la 
seule passion humaine qui puisse être qualifiée de sainte. 
La guerre fait les nations, la guerre les relève lorsqu'elles 
s'atlaissent sous l'influence des intérêts matériels et des 
intrigues de partis. La guerre, c'est la lutte et la lutte est 
partout dans la nature, elle assure la grandeur et la durée 
au plus instruit, au plus capable, au plus noble, au plus 
digne de la perpétuité. Or, aujourd'hui, plus que jamais, 
le succès à la guerre est le résultat de l'intelligence et de 
Cl qui développe l'intelligence; le travail. 

Le jour où ce qu'on appelle la fraternité entre les peu- 
ples deviendrait une réalité, le règne de la barbarie sénile 
et des hontes de la décadence ne serait pas éloigné. 

Devant ce rocher sur lequel plusieurs générations ont 
combattu pour défendre leur indépendance, pour résister 



31)0 HISTOIRE d\nE FORTERESSE. 



à la force oppressive, pour éloigner Tétranger avide, ce ne 
sont pas des regrets qu'il faut exprimer, c'est un hommage 
qu'il faut, le cœur plein de reconnaissance, rendre aux 
morts. Ils ne demandent pas des pleurs, mais nous con- 
vient à les prendre pour modèles. 



Fl\ 



DÉFINITION 

DE QUELQUES TERMES TECHNIQUES 

EMPLOYÉS DANS CE VOLUME 



Agger (lulia). Terrasse, plate-forme que les Romains élevaient 
en face des fronts attaqués pour dresser leurs machines de jet, ob- 
tenir un commandement et masquer les troupes rassemblées pour 
un assaut. 

Baille. Avant-cour, cour des ouvrages extérieurs, basse-cour. 
Les écuries , les communs étaient habituellement disposés dans la 
baille des chraeaux forts du moyen âge (voy. p. ItJT). 

Barbacane. Défense extérieure protégeant une entrée et per- 
mettant de réunir un assez grand nombre d'hommes pour disposer 
des sorties ou protéger une retraite. Il y avait des barbacanes 
élevées en. maçonnerie, en terre et même composées d'une simple 
palissade. J.es' barbacanes affectent toujours la forme circulaire 
(voy. p. 1^7). 

Bastion. Ouvrage de terre, revêtu extérieurement de maçon- 
nerie, saillant au-dehors du corps de place et qui possède deux faces, 
deux flancs et une gorge, afin de battre les dehors, de croiser les 
feux et de flanquer les courtines. La gorge des bastions est ouverte, 
fermée ou remparée. Les bastions sont pleins, quand leur terre- 
plein est au niveau des courtines, vides, quand leur terre-plein est 
en contrebas de ce niveau, armés d'un cavalier, quand sur leur 
terre-plein s'élève une batterie en terre qui commande les dehors 
pardessus les parapets (voy. p. 25y, 288). 



:)(J2 DÉPIMTIOX DES TERMES TECHNIQUES 

Beffroi. Tour de charpentcrie que l'on dressait sur des rouleaux 
■et qui était approcliée des remparts pour donner l'assaut. Ces bef- 
frois devaient dominer les crénelages, et l'étage supérieur était 
muni d'un pont qui s'abattait sur le couronnement des rempaits 
ou des tours (voy. p. 201). 

Boulevard. Ouvrage en terre que l'on éleva au moment où 
l'artillerie à feu prit une certaine importance, pour placer du canon 
en debors des anciennes défenses conservées. Il y a des boulevards 
de toutes formes, carrés, circulaires, triangulaires (voy. p. 212). 

Braie. Défense extérieure, basse, protégeant le pied des rem- 
pai-ts et empêchant l'ennemi de s'en approcher. 

Braie (fausse). Palissade ou tranchée avec para])et défendant le 
fond du fossé, assez basse ponr être masquée [)hy le relief de la 
contrescarpe. 

Bretèche. Ouvrage de charpente destiné à renforcer et à flan- 
quer un fi'ont ou un saillant vo\-. p. 1G."> et ]~l). 

Cavalier. Ouvrage en terre, élevé au milieu d'un bastion ou 
sur un point quelconque de la défense , pour obtenir un comman- 
dement sur les debors. Au xvi*= siècle, les armées assiégeantes 
élevaient des cavaliers autour des défenses pour y placer leurs 
■canons, rsos batteries de siège sont une tia(Jition de ces ouvrages 
(voy. p. 222 et 291). 

Chat. Galerie de charpente, basse et longue, couverte par un 
comble très-aigu, longitudinal, bien ferré. Ces galeries posées sur 
des rouleaux étaient approchées du pied des murs, après le com- 
blement du fossé, et permettaient aux mineurs de s'attacher aux 
maçonneries à couvert. On donnait aussi à ces galeries, dans cer- 
taines provinces, le nom de rat. 

Chemin couvert. Chemin ménagé sur la contrescarpe et pro- 
tégé par le relief du glacis (voy. p. 287). 



I-MPI.O\ÉS DANS CE VOLUME. 3G3 

Chemise. Enveloppe cxtc'riciiie triin donjon, la clieniise du 
donjon consiste en une muraille (jui laisse entre le donjon et elle 
un espace de quelques mètres. Une poterne avec pont volant com- 
munique d'une des salles du donjon avec le chemin de ronde de la 
chemise (voy. p. J85). 

Clavicula (lalin). Défense extérieure élevée en dehors des 
portes d'un canij> et qui forçait ceux qui voulaient entrer à pré- 
senter le flanc aux défenseurs des remparts (voy. p. 8G). 

Demi-lune. Ouvrage bas, disposé en avant d'une courtine entre 
d:Mix bastions, sc'paré du corps de place par un fossé et possédant 
djux faces et deux flancs courts (voy. p. 280). 

Donjon. Refuge suprême des défenseurs d'un château fort, le 
danjon est toujours séparé des défenses du château et mis en com- 
munication directe avec les dehors (voy. p. 158). 

Escarpe, est la partie d'un revêtement de fortilications qui fait 
face au dehors, depuis le fond du fossé jusqu'au i)ai-apet ou créne- 
la- c. 

Escarpe (contre-), est le revêtement du fossé qui fait face à la 
dif-'use. 

Estaque. Obstacle composé de pieux fichés en terre. 

Glacis. Terrain incliné qui, de la contrescarpe du fossé, s'étend 
sur la campagne et masque les chemins couverts ainsi que l'es- 
carpe. 

Hourd. Galerie de bois que l'on posait en dehors des crénelages 
en temps de guerre, pour permettre aux défenseurs de voir le pied 
des remparts et tours , et de jeter des pierres et toutes sortes de 
matériaux sur les assaillants qui tentaient de s'approcher (voy. 
page 165). 



364 DÉFINITION DES TERMES TECHNIQUES 

Lice. Intervalle laissé entre les défenses extérieures et celles 
du corps de place (voy.p. 167). 

Mâchicoulis. Les hourds de charpente étant facilement incen- 
diés, vers la lin du xiu'' siècle, en France, on les remplaça par des 
corbeaux de pierre portant un crénelage en maçonnerie et laissant 
entre eux des intervalles propres à jeter des matériaux sur les 
assaillants qui approchaient du pied des murs. En S\ rie , les 
chrétiens avaient adopté les mâchicoulis dès le commencement du 
xiii^ siècle. 

Merlon. Partie de maçonnerie pleine entre les créneaux. Pendant 
le moyen-âge , les nierions sont habituellement percés , dans leur 
milieu, d'une aixhère. En temps de guerre, les crénaux étaient 
masqués par des mantelets de bois qui se relevaient plus ou moins 
au moyen d'un rouleau tournant dans deux colliers de fer scellés 
aux angles supérieurs des nierions. 

Oiseau. C'était aux xv'' et xvi'^ siècles un petit ouvrage de ma- 
çonnerie qui , disposé aux angles saillants dans le fossé , battait 
celui-ci et devait empêcher le passage. Les oiseaux étaient mas- 
qués par la contrescarpe. Dans la fortification polygonale moderne, 
on est revenu à ce système (voy. p. 351). 

Oppidum (latini. Citadelle; point stratégique fortifié chez les 
pojiulations gauloises. Beaucoup de camps romains furent établis 
pendant la conquête sur des oppida gaulois qui n'étaient que des 
sortes de camps retranchés établis sur des plateaux élevés. Plu- 
sieui's de nos villes françaises occupent l'emplacement d'antiques 
oppida : Langres , Laon , Béziers , Carcassonne , Uzerche , Sainte- 
Reine (Alesia) , le Puy-en-Velay, Seniur-en-Auxois , Asallon, Puy 
d'Issolu, etc. 

Orillon. Partie saillante des faces des bastions destinée à mas- 
quer les flancs et à garantir les pièces qui arment ces flancs (voy. 
p. 261). 



EMPLOYÉS DAXS CE VOLUME. 3G5 



Parados. Elévation de terre dispose'e derrière les |nèccs en 
batterie |)oiu- les mettre à l'abri ainsi que les servants des projec- 
tiles arrivant à revers. 

Parallèle. TrandiJc parallèle aux côtes du polygone d'une 
place et permettant de cii'culcr à couvert jiour établir les batteries 
de siège et pour les ap[)rovisionncr. Trois parallèles étaient autre- 
fois nécessaires pour arriver à établir les batteries de brècbe. Ces 
parallèles étaient mises en communication entre elles par des bovaux 
de tranchée tracés en zig-zags afin de se défiler des feux de la place 
(voy. p. 309). 

Paréclat. Epaulement en terre ou formé de gabions, élevé sur 
les remparts ou au milieu des bastions pour abriter les défenseurs 
contre les éclats des bombes et des obus. 

Place d'arme. Espace défendu par un epaulement, destiné à 
renfermer une troupe et à la protéger contre les projectiles (voy. 
p. 209,287). 

Poterne. Porte secondaire, petite porte, le plus souvent mas- 
quée (voy. p. lo8). 

Ravelin. >'om que l'on donnait primitivement aux demi-lunes. 
Ouvrage consistant en deux faces, ouvert à la gorge, bas et destiné 
à battre les dehors entre deux bastions (voy. p. 2(51). 

Redan. Ouvrage présentant un angle saillant et un angle ren- 
trant (voy. p. 286). 

Rempart. Epaulement élevé avec la terre empruntée au fossé 
creusé du côté extérieur ; aussi, muraille couronnée d'un parapet 
avec chemin de ronde. S'entend comme défense permanente. 

Retranchement. Ouvrage fait pour augmenter la force défen- 
sive d'une place en dedans des fortifications permanentes, afin de 



366 DÉFINITION DES TERMES TECHNIQUES, ETC. 

présenter un nouvel obstacle dans le cas où celles-ci tombent au 
pouvoir de l'ennemi; le retrancbement se compose d'un épaulement 
de terre élevé aux dépens du fossé creusé du côté extérieur. 

Stimulus (latin). Crochet de fer en forme de hameçon planté 
sur un rondin de bois qui, fiché en terre ou au fond de trous co- 
niques, défendait les approches d'une défense (voy. p. 7S). 

Tenaille. Ouvrage cjui se compose d'une courtine possédi.nt à 
chaque extrémité deux demi-bastions (voy. p. 259, 287). 

Tranchée. Chemin creusé dans le sol en rejetant la terre d'un 
seul côté ou des deux côtés pour permettre d'approcher des places 
à couvert. 

Tranchée-abri. Défense passagère consistant en un épaulement 
extérieur fait aux dépens de la terre empruntée à une tranchée, de 
façon à garantir les soldats sur un front, autour d'un camp ou d'un 
poste, et à leur permettre de tirer à couvert. La tranchée-abri est 
destinée à jouer un rôle important depuis que les armes à feu ont 
acquis une longue portée et un tir rapide. Les Romains employaient 
déjà la tranchée-abri en campagne. 

Traverse. Elévation de terre disposée en travers des chemins 
couverts, des terre pleins, des bastions et des courtines, pour garan- 
tir les pièces et les défenseurs C(mtre le tir d'enlilade, d'écharpe ou 
à ricochet (vo3\ p. 291). 

Vinea (latin). Mantclet de charpente; aussi galerie de bois 
dressée perpendiculairement à Vagger, et qui permettait d'arriver à 
la plate-forme de cet ogger à couvert. Les tours de bois destinées à 
battre les remparts de l'assiégé étaient roulées sur ces galeries de 
bois (voy. p. 73). 




SiGILD ET TOMAR. (p. 3o.) 



TABLE 



Chap. I. Premier refuge i 

— II. L'oppidum 1 1 

— III. Premier siège 2 5 

IV. Ce QUE COUTENT LES défenseurs. . . 6î 

— y. Deuxième siège 65 



368 TABLE. 

Chap. VI. Le camp permanent. — fondation 

d'une cité 85 

— VII. La cité fortifiée 89 

— VIII. Troisième siège 102 

— IX. Le CHATEAU FÉODAT I47 

— X. Quatrième siège iG5 

— XL Premières défenses contre l'artil- 

lerie a feu 210 

— XII. Cinquième siège 22'3 

— XIII. La ville DE LA roche-pont est for- 

tifiée par errard de bar-le-duc , 
ingénieur du très -chrétien roi 

de FRANCE ET DE NAVARRE ib'] 

— XIV. Sixième siège. . - 2(53 

— XV. La ville de la roche-pont est for- 

tifiée PAR M. DE VAUBAN 285 

— XVI. Septième siège 294 

— XVIL Conclusion 332 



14785. — Typographie Lahure, rue de Fleurus 9, à Paris. 



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